‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 60 sur 92 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Du mélange des Nestoriens, Sarrasins et Idolâtres.

\ Les premiers entre ces idolâtres sont les Jugures, qui sont voisins et contigus à cette terre d'Organum , entre les montagnes devers l'orient. En toutes leurs villes les Nestoriens et Sarrasins sont mêlés. En la ville de Cealac ou Cailac, il y avoit trois sortes d'idolâtres. J'entrai en deux de leurs assemblées pour voir leurs sottes cérémonies. En la première je trouvai un homme qui avoit une croix peinte avec de l'encre sur sa main, ce qui me fit présumer qu'il étoit chrétien ; il me* répondoit aussi comme un chrétien à tout ce que je lui demandois. Et m'étant informé pourquoi

ils n'avoient pas en la croix l'image de Jésus - Christ , il me répondit que ce n'étoit pas la coutume ; ce qui me fit croire qu'ils étoient bien chrétiens * mais que faute d'instruction ils n'avoient pas cette image. Je vis aussi comme un coffre qui leur servoit d'autel , sur lequel ils allument des cierges et font des oblations , puis je ne sais quelle figure qui avoit des ailes comme saint Michel,, et d'autres qui étendoient les doigts de la main comme pour faire la bénédiction. En ce jour-là je ne pus apprendre autre chose d'eux , d'autant que les Sarrasins les fuient tellement que même ils ne veulent pas parler à eux ; et comme je m'enquérois d'eux aux Sarrasins touchant leurs cérémonies et religion , ils s'en scaudalisoient beaucoup. Le lendemain, qui étoit le premier jour du mois et la pâque des Sarrasins , nous changeâmes de logis, si bien que nous fûmes logés auprès d'un autre lieu d'idolâtres.

Etant entré dans leur assemblée ; j'y trouvai un de leurs prêtres d'idoles ; car le premier jour du mois ils ont coutume d'ouvrir leurs temples ; les prêtres se revêtent et offrent les oblations du peuple, qui sont de pain et de fruits. Je décris premièrement en général à Votre Majesté toutes les cérémonies de ces idolâtres, ensuite celles de ces Jugures en particulier, qui est une secte comme séparée des autres. Tous adorent vers le septentrion en frappant des mains et se prosternant le genou à terre , et mettant la main sur

le front ;* de sorte que les Nestoriens de ces payslà ne joignent jamais les mains en priant, mais les étendent sur leur poitrine. Leurs temples sont étendus de l'orient à l'occident, et au côté du nord ils y ont comme une chambre qui sort en dehors : si le temple est carré, ils font cette chambre au milieu vers le septentrion au lieu du chœur. Là ils posent un grand coffre en forme de table ; et derrière icelle, vers le midi, ils logent leur principale idole. J'en ai vu à Caracarum une qui étoit aussi grande que nous faisons le saint Christophe; et un certain prêtre nestorien qui étoit venu du Cathay me dit qu'en ce pays-là il y a une idole si grande et si haut élevée qu'on la peut voir de deux journées loin. Ils ont d'autres idoles bien dorées qu'ils mettent à l'entour. Sur cette table ou autel ils posent des chandelles et des oblations. Toutes les portes de leurs temples sont tournées au midi , au contraire des Sarrasins , qui les ont au nord.

Ils ont des cloches comme nous et assez grandes : c'est pour cela , je crois, que les chrétiens d'Orient n'en ont point voulu avoir; mais les Russiens et les Grecs de Gazarie en ont aussi.

DE GUITLAUME DE RUBDUQUIS. 32^

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