‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 61 sur 92 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

De leurs temples et idoles , et comme ils se comportent au service de leurs dieux.

Tous leurs prêtres ont la tête rase et la barbe aussi; ils sont vêtus de couleur jaune , gardent ia chasteté depuis qu'ils ont été une fois rasés, et se tiennent cent et deux cents ensemble en une même congrégation. Les jours qu'ils vont au temple, ils s'asseient sur deux bancs vis-à-vis du chœur, ayant des livres en la main, que quelquefois ils posent sur ces bancs , et demeurent îa tête découverte tant qu'ils sont au temple , lisant tout bas et gardant exactement le silence. De sorte qu'étant un jour entré en quelqu'un de leurs oratoires, et les ayant trouvés assis de la sorte, j'essayai plusieurs fois à les faire parler, mais je n'en pus jamais venir à bout. Ils portent toujours partout où. ils vont une certaine corde de cent ou deux cents grains enfilés , de même que nous portons des chapelets, et disent toujours ces paroles en leur langue : Ou mamhactavi (Seigneur, tu le connois), ainsi qu'un d'entre eux me l'interpréta , et autant de fois qu'ils le redisent , ils en attendent une récompense de Dieu.

A l'entour de leurs temples ils font toujours un beau parvis environné d'une bonne muraille ;

la porte est vers le midi fort grande, où ils s'asseient pour parler et discourir entre eux. Audessus de cette porte ils élèvent une longue perche dont le bout peut être vu de toute la ville ; par là on reconnoît que c'est un temple d'idoles : cela est commun à tous les idolâtres. Quand donc j'entrai j comme j'ai dit, en une de leurs synagogues , je trouvai les prêtres assis à la porte au dehors , et il me sembla voir des religieux de notre pays,, ayant tous la barbe rase. Ils portoient des mitres de carte sur la tête. Tous les prêtres de ces Jugures ont cet habit partout où ils vont, savoir des tuniques jaunes assez étroites et ceintes par dessus comme ceux de France, avec un manteau sur l'épaule gauche qui descend par plis sur l'estomac et par derrière au côté droit, comme nos diacres quand ils portent chape en carême.

Les Tartares ont pris leurs lettres et leur alphabet ; ils commencent leur écriture par en haut, qui comme une ligne va finir en bas, qu'ils lisent de même façon , et multiplient ainsi leurs lignes du côté gauche au droit. Ils se servent fort de billets et caractères pour sortilèges , de sorte que leurs temples sont tous remplis de ces sortes de billets suspendus.

Les lettres que le Cham Mangu envoie à votre Majesté sont écrites en langage moal , mais en caractères jugures. Us brûlent leurs morts comme les anciens, et en gardent les cendres qu'ils met-

tent sur de hautes pyramides, M'étant assis avec ces prêtres , après être entré dans leur temple , et vu leur multitude d'idoles grandes et petites 3 je leur demandai quelle créance ils avoient de Dieu ; ils me répondirent qu'ils ne croyoient qu'en un seul Dieu , et m 'informant s'ils croyoient que Dieu fût un esprit ou quelque substance ayant corps, ils me dirent qu'ils le croyoient être un esprit ; et leur ayant demandé s'ils croyoient que ce Dieu eût jamais pris nature humaine, ils répondirent que non.

Pourquoi donc , leur dis-je , si vous croyez que Dieu soit esprit seulement , lui dressez-vous des images corporelles? et puisque vous ne croyez pas qu'il se soit fait homme , à quel propos le représentez-vous avec des figures d'hommes plutôt que d'autres animaux ? Alors ils me répondirent qu'ils ne faisoient pas ces images-là pour représenter Dieu , mais que quand quelqu'homme riche et puissant venoit à mourir entr'eux, son fils ou sa femme, ou quelqu'autre de ses proches et amis faisoit faire son image et sa figure, et la mettoit en leurs temples; et qu'eux lui faisoient honneur en la mémoire du défunt. Vous ne faites donc cela, Jeurxiis-je , que pour flatter et contenter les hommes? xMais ils ne me répondoient autre chose , sinon qu'ils ne le faisoient que pour honorer leur mémoire. Après cela ils me demandèrent, comme par manière de moquerie , où étoit Dieu ? Et leur ayant demandé où étoit leur

âme, et eux m 'ayant répondu quelle étoit dans le corps; n est-elle pas donc, leur dis-je , par tout le corps, ne l'anime et conduit-elle pas ? toutefois on ne la voit point? que de même Dieu étoit partout et gouvernoit tout, bien qu'il fut invisible d'autant qu'il est tout entendement et sagesse. Mais comme je voulois passer plus avant en discours et raisons avec eux, mon truchement, las de cela, ne vouloitplus rapporter nos paroles, et me fit taire.

Ces sectes-là ont cela de Moal ou Tartares , qu'ils ne croient qu'un seul Dieu , et toutefois ils font des images de feutre de leurs morts , les vêtent de riches habillemens , et les mettent sur un ou deux chariots que personne n'ose toucher, mais ils sont donnés en garde à leurs devins, qui sont leurs prêtres, dont je parlerai davantage dans la suite. Ces devins demeurent toujours devant la tente de Mangu-Cham et des autres princes et seigneurs riches ; les pauvres n'en ont point, si ce n'est qu'ils soient de la race de Cingis.

Quand ils doivent marcher par pays, ces devins vont devant, comme faisoit la colonne de nuée devant les enfans d'Israël , et considèrent bien la place où il faut asseoir le camp; puis ils posent leurs maisons, et après eux tout le reste de la cour en fait de même. Quand c'est un jour de fête ou le premier du mois , ils tirent dehors ces belles images, et les mettent par ordre tout

à l'entour dans leur maison; et les Moalles viennent^ entrent dedans, s'inclinent devant ces images et les adorent : il n'est pas permis à aucun étranger d'entrer dedans; comme une fois je voulois y entrer., ils me grondèrent et repoussèrent bien rudement»

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