‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 62 sur 92 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Des diverses nations de ces endroits-là, et de ceux qui avoient la coutume de manger leurs pères et leurs mères.

Ces Jugures qui, comme j'ai dit , sont mêlés de chrétiens et de Sarrasins , avoient été réduits., à ce que je crois , par nos fréquentes disputes et conférences, à ce point-là de croire qu'il n'y a qu'un Dieu. Cespeuples habitaient de tous temps dans des villes et cités qui après furent sous l'obéissance de Cingis-Cham , qui donna une de ses filles en mariage à leur roi. La ville de Caracarum est peu éloignée de ce pays-là, environné de toutes les terres du Prêtre-Jean et de son frère Vut. Ceux-ci étoient aux campagnes et pâturages vers le nord, et les Jugures aux montagnes vers le midi ; de là est venu que ceux de Moal se sont formés à l'écriture , car ils sont grands écrivains; et presque tous les INestoriens ont pris leurs lettres et leur langue. Après eux sont les peuples de Tanguth vers l'Orient entre les montagnes, hommes forts et vaillans qui prirent Cingis en guerre; mais étant délivre et

ayant fait la paix avec eux, il les attaqua après et les subjugua. Us ont des bœufs forts puissans qui ont des queues pleines de crin comme les chevaux , et ont le ventre et le dos couverts de poil; mais aussi sont-ils plus petits de jambes que les autres , et néanmoins très-furieux. Ils tirent les grandes maisons roulantes des Moalles , et ont les cornes fort menues , longues , pointues et fort piquantes,, si bien qu'il les faut toujours rogner par le bout. Les vaches ne se laissent jamais couvrir si on ne leur chante : elles sont aussi du naturel du buffle ; quand elles voyent quelqu'un vêtu de rouge , elles lui courent sus pour le tuer.

Après ces peuples-là sont ceux de Tebeth , dont l'abominable coutume étoit de manger leur père et leur mère morts, et pensoïent que ce fût un acte de piété de ne leur donner point d'autre tombeau que leurs propres entrailles, mais maintenant ils l'ont quittée, car ils étoient en abomination à toutes les autres nations. Toutefois ils ne laissent pas de faire encore de belles tasses du test de leurs parens., afin qu'en buvant cela les fasse ressouvenir d'eux en leurs réjouissances , cela me fut raconté par un qui l'avoit vu. Leur pays est abondant en or, si bien que celui qui en a besoin , n'a qu'à fouir en terre et en prendre tant qu'il veut , puis y recacher le reste. S'ils le serroient en un coffre ou cabinet pour en faire un trésor , ils croiroient que Dieu leur ôteroit l'autre

qui est dans la terre. Entre ces peuples j'y ai vu des personnes extrêmement difformes : ceux de Tanguth sont grands, mais un peu bruns et basanés. Les Jugures sont d'une taille moyenne comme ceux de notre pays. Parmi le^ Jugures est la source et l'origine du langage turc et coman. Par-delà ceux de Tebeth sont les Langues etSoiangues, dont j'ai vu quelques ambassadeurs à la cour qui y avoient amené plus de dix chariots , chacun desquels étoit tiré de six bœufs. Ce sont petits hommes basanés comme les Espagnols, et ont des robes comme sont les tuniques de nos diacres, sinon que les manches sont un peu plus étroites, et portent sur la tête des mitres comme celles de nos évêques, mais la partie de devant est un peu plus basse que celle de derrière^ et ne se terminent pas toutes deux en un angle ou pointe, mais sont carrées par le haut, et faites de paille fort endurcie au grand chaud, et tellement lissées et luisantes qu'il semble que ce soit un miroir ou casque bien bruni. A l'entour des tempes ils portent de longues bandesde même matière., attachées à la mitre, et aisément remuées par le vent ; elles paroissent comme deux cornes qui sortent des tempes. Quand le vent les agite trop , ils les replient parle milieu du haut de la mitre d'une tempe à l'autre; ce qui ressemble à un cercle qui traverse le haut de la tête. Le principal de ces ambassadeurs que je vis quand il arriva à la cour , portoit une table de

dent d éléphant de la largeur d'une paume , et fort unie. Et toutes les fois qu'il parloit au cham ou à quelque grand , il regardoit toujours en cette table comme s'il y devoit trouver ce qu'il avoit à dire ; il ne jetoit jamais la vue de côté ni d'autre, ni môme sur le visage de celui à qui il parloit ; arrivant devant le prince ou s'en retournant , il ne regardoit jamais que cette table.

Outre tous ces peuples , il y en a encore d'autres plus loin, à ce que j'ai entendu, que l'on appelle Mue, qui ont des villes; mais ils n'ont point de troupeaux de bêtes en particulier, quoiqu'il y en ait en abondance chez eux. Personne ne les garde, mais quand un d'eux a besoin de quelque animal , il ne fait que monter sur un tertre ou une colline ; il crie , et alors toutes les bêtes à l'environ qui peuvent entendre ce cri viennent aussitôt à lui , se laissent toucher et prendre comme si elles étoient domestiques et privées. Que si quelque ambassadeur ou autre étranger vient en ce pays-là , ils l'enferment en une maison et lui fournissent de tout ce qu'il a besoin , tant que l'affaire pour laquelle il est venu soit achevée , d'autant que s'il alloit dehors par pays, ces bêtes le sentant étranger s'enfuiroient et deviendroient sauvages. Au-delà de ce pays de Mue est le grand Cathay, où habitoient anciennement, comme je crois, ceux que l'on appeloit Sères : car de là viennent les bons draps de soie, et le nom de Sères vient à cause de leur ville ca-

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pitale , ainsi nommée. J'ai bien ouï dire qu'en ce pays-là il y a une ville dont les murailles sont d'argent et les bastions d'or, et beaucoup de provinces qui n'obéissent pas encore aux Moalles et Tartares.

(Ce qui suit, et aussi les chapitres xxix, xxx et xxxi, sont suppléés par M. Hacluit sur un manuscrit de la bibliothèque du collège de Saint-Benoit, en l'université de Cambridge. Comme aussi pour une partie il l'avoit tirée d'un de milord Lumly, qui étoit imparfaite. Le latin barbare de l'auteur a donné beaucoup de peine à traduire le tout, qui d'ailleurs est une pièce d'antiquité fort rare, que M. Bergeron a mis au jour en un état parfait , après l'avoir soigneusement conférée sur le manuscrit qu'il en avoit , et corrigé ce qui manquoit en la version angloise.)

L'Inde est entre la Grande Mer et eux. Ces Catbayans sont de petite stature et parlent du nez > et communément tous ces Orientaux ont de petits yeux. Us sont excellens ouvriers en toutes sortes de métiers , et leurs médecins fort experts en la connoissance des vertus et propriétés des simples, et jugent bien des maladies par le pouls ; mais ils n'ont aucune connoissance des urines : ce que je saispour avoir vu plusieurs de ces genslà à Caracarum. C'estaussila coutume que les pères enseignent toujours à leurs enfans le même métier et office qu'ils ont exercé ; c'est pourquoi ils paient autant de tribut l'un que l'autre. Chaque jour le pays doit payer aux Moalles quinze cents cassines ou jascots (qui sont de dix marcs d'ar-

gent chacun), si bien que c'est quinze mille marcs par jour, sans compter les soies, les provisions de vivres, et autres services qu'on leur rend. Tous ces pays sont entre les montagnes du Caucase , dont îe côté septentrional s étend jusqu'à la mer Orientale et la Scylhie, où habitent les pâtres de Moaî, et le méridional est vers l'Inde. Toutes ces nations sont tributaires, et toutes fort adonnées à l'idolâtrie , racontant plusieurs fables de leurs faux dieux; et quelques-uns même tiennent les hommes pour dieux 5 comme font nos poètes. Les Nestoriens et Sarrasins sont mêlés parmi eux jusqu'au Cathay, et sont tenus par eux comme étrangers et venus d'ailleurs. Ces Nestoriens habitent en quinze villes du Cathay, où ils ont un évêché en la ville de Segin ; mais plus avant ce sont de vrais idolâtres. Les prêtres des idoles de ce pays-là portent de grands chapeaux ou coqueluchons jaunes, et il y a entre eux , ainsi que j'ai ouï dire, certains ermites ou anachorètes, qui vivent dans les forêts et les montagnes, menant une vie très-surprenante et austère. Les INestoriens qui sont là ne savent rien du tout; ils disent bien le service et ont les livres sacrés en langue syriaque ; mais ils n'y entendent chose quelconque. Us chantent comme nos moines ignorans et qui ne savent pas le latin ; de là vient qu'ils sont tous corrompus et médians,, surtout fort grands usuriers et ivrognes. Quelques-uns d'eux aussi qui vivent parmi les Tartarés ont plu-

sieurs femmes comme eux. Quand ils veulent entrer en leglise, ils se lavent leurs parties secrètes ainsi que les Sarrasins, et mangent de la chair le vendredi, auquel jour ils célèbrent leurs fêtes à la façon des mahométans. Leurévêque ne vient guère en ce pays-là à peine en cinquante ans une fois ; alors ils font faire prêlres tous leurs enfans mâles, même étant encore au berceau : si bien que les hommes sont presque tous prêtres. lis se marient ensuite , et la bigamie a lieu chez eux : ce qui est directement contre la doctrine des Pères et les décrets de l'Eglise* Us sont aussi tous simoniaques , car Jls ne donnent aucun sacrement sans argent. Ils prennent un grand soin de leurs femmes et enfans , d'où vient qu'ils s'adonnent plus aux moyens de gagner qu'à la propagation de leur foi et de leur créance ; de là vient aussi que quelques-uns d'entre eux ayant l'éducation et instruction des enfans de la nor blesse de Moal , encore qu'ils leur enseignent l'Evangile et les articles de la foi, toutefois leur mauvaise vie et leur insatiable avarice donnent plus d'horreur et d'aversion que de révérence de la loi chrétienne, parce que la vie des Moalles et ïuinians , bien qu'idolâtres, est beaucoup plus honnête et de meilleur exemple que celle de ces gens-là.

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