‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 63 sur 92 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

De ce qui nous arriva au partir de Cailac, en allant au pays des Naymans.

Nous partîmes de îa ville de Cailac le jour de Saint-André, oo de novembre; à trois lieues de là nous vînmes à un château ou village des Nestoriens. Etant entrés en leur église , nous y chantâmes hautement et avec joie un Salve 3 Regina , à cause qu'il y avoit fort long-temps que nous n'avions vu d'église. Au partir de là nous arrivâmes en trois jours aux confins de cette province , où est le commencement de cette grande mer ou lac qui nous sembla aussi tempestueux que le grand Océan , et y vîmes une grande île au milieu ; mon compagnon s'en approcha et y mouilla quelque linge pour en goûter de l'eau , qu'il trouva un peu salée, mais telle toutefois qu'on en pou voit boire. Il y avoit de l'autre côté vis-à-vis une grande vallée entre de hautes montagnes vers le midi et le levant , et au milieu des montagnes un autre grand lac. Une rivière passoit par ladite vallée d'une mer à l'autre. De là il souffloit continuellement des vents si forts et si puissans , que les passans couroient risque que le vent ne les emportât et précipitât en la mer. Au sortir de cette vallée , en allant vers le nord , on trouve un pays de montagnes toutes couvertes de

neige De sorte que passant là le jour de Saint- Nicolas , nous y eûmes une très-grande peine et y souffrîmes fort. Nous ne trouvions par le chemin aucune autre sorte de gens que ceux qu'ils appellent jani , qui sont des hommes établis de journée en journée pour recevoir et conduire les ambassadeurs; d'autant que ce pays étant montagneux, est aussi fort étroit et difficile , et il s'y rencontre peu de campagnes et de passages.

Entre le jour et la nuit nous trouvions deux de ces jani, si bien que de deux journées nous n'en faisions qu'une, et cheminions plus de nuit que de jour, mais dans un froid si extrême que nous fûmes contraints de nous couvrir de leurs grandes mantes ou robes de peaux de chèvre , dont le poil étoit en dehors.

Le second dimanche de l'Avent, qui étoit le 7 de décembre, sur le soir, nous passâmes par un certain endroit entre d'effroyables rochers., où notre guide nous pria de faire quelques prières pour nous garantir de ce danger et des démons qui ont accoutumé d'emporter souvent des passans , dont depuis on n'a plus de nouvelles. Il s'est trouvé qu'une fois ils enlevèrent le cheval laissant l'homme; une autre fois ils tirèrent les entrailles du corps des personnes , et laissèrent les carcasses toutes vides sur le cheval; avec mille autres étranges et horribles histoires qu'ils nous contoient y être arrivées. Nous commençâmes donc à chanter le Credo in Deum, etc., et par la

grâce de Dieu nous passâmes tous sans aucun danger ni inconvénient.

Après cela ils me prièrent de leur écrire quelques oraisons ; mais je leur dis que je leur apprendrois à dire par cœur des paroles par lesquelles ils pourroîent être garantis de tout danger, tant au corps qu'en l'âme; et couime je r>'avois point un assez bon interprète pour cela, je leur écrivis le Credo et le Pater, et leur dis tout ce qu'ils dévoient croire de la Divinité , et tout ce qu'ils avoient à demander à Dieu de ce qui leur étoit nécessaire; partant qu'ils crussent avec une ferme foi tout ce qui étoit écrit dans ce papier, encore qu'ils ne l'entendissent pas , et qu'ils demandassent à Dieu d'exaucertout ce qui étoitcontenu en cette oraison, d'autant qu'elle étoit émanée de sa propre bouche , Tavoit enseignée à ses amis ; et qu'avec cela j'avois ferme espérance que Dieu les sauveroit. Je ne pouvois faire davantage que cela, d'autant qu'il étoit inutile de parler de doctrine avec l'interprète que nous avions , et même impossible > à cause qu'il étoit extrêmement ignorant.

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