CHAPITRE XXX
Du pays des ffaymans ; de la mort de Ken-Cham , de sa femme et de son fils aîné.
Après cela nous entrâmes dans une campagne où étoit la cour de Ken-Cham , qui habitoit ordi-
DE GUILLAUME DE ttUBRUQUIS. ÙÔJ
nairement au pays des Naymans,qui avoient été proprement les sujets du Prêtre-Jean.
Je ne vis pas alors cette cour, mais seulement à mon retour : cependant je ne laisserai pas de dire à votre Majesté ce qui lui arriva à lui , à ses femmes etenfans. Ken-Cham étant venu à mourir, Baatu désiroit que Mangu fût élu cham ; je ne pus rien savoir alors à cause de cette mort, laquelle , à ce que frère André me contoit , étoit arrivée par le moyen d'un certain breuvage que Ton lui donna, et que l'on soupçonnoit et croyoit être du conseil de Baatu ; mais j'en ai depuis ouï parler autrement dans le pays» Ken-Cham avoit envoyé sommer Baatu de lui venir rendre hommage comme à son souverain ; Baatu avec grands préparatifs et un beau train commença à se mettre en devoir de faire ce voyage ; mais, ayant quel» que appréhension, il envoya devant un de ses frères nommé Stichen , qui étant arrivé vers Ken-Cham , comme il étoit pour le servir à table et lui donner sa coupe, ils entrèrent tous deux en paroles, et de là en telle contestation , qu'ils s'entre-tuèrent l'un l'autre. Depuis la veuve de ce Stichen nous retint un jour entier chez elle pour lui donner la bénédiction et prier Dieu pour elle.
Ken-Cham étant mort de la sorte, Mangu fut élu en sa place par le consentement de Baatu , et cela arriva au temps que frère André étoit en ces
pays-là. Or, Ken avoit un frère nommé Sirémon.
qui par le conseil de sa femme et de ses vassaux s'en alla avec grand train vers Mangu comme pour lui rendre hommage , mais en dessein toutefois de le mettre à mort , et d'exterminer et détruire toute sa cour.
Comme il approchoit de la cour de Mangu , et qu'il n'en étoit plus qu'à une ou deux journées, il avint qu'un de ses chariots se rompit par le chemin, et pendant que le charron s'amusoit à le refaire , un des serviteurs de Mangu arriva , qui lui aidant à raccommoder son chariot s'informa adroitement de lui du sujet du voyage de son maître, et sut entretenir cet homme si finement 3 que l'autre lui révéla tout ce que son maître Sirémon avoit proposé de faire à Mangu ; sur quoi ce serviteur, sans faire semblant de rien,, prit un bon cheval , et se détournant du chemin, s'en alla en diligence droit à Mangu, auquel il fit rapport de tout ce qu'il avoit entendu. Mangu aussitôt fit assembler les siens, puis environner la cour de gens de guerre , afin que personne n'y put entrer ou en sortir sans son su et sa permission : il en envoya d'autres audevant de Sirémon, qui s'en saisirent lorsqu'il ne pensoit pas que son dessein eût été découvert , et il fut amené devant Mangu avec tous les siens ; et aussitôt que Mangu lui eût parlé de cette affaire , il confessa tout, et en même temps lui et son fils aîné Een-Cham furent mis à mort avec trois cents de leurs gentilshommes. On envoya quérir les femmes,
qui furent bien^battues pour leur faire confesser le crime; ce qu'ayant fait, elles furent aussi condamnées à mort et exécutées. Son dernier fils Chen , qui ne pouvoit être coupable de cette conjuration , à cause de sa jeunesse , eut la vie sauve. On lui laissa le palais de son père avec tous ses biens; et à notre retour nous passâmes par là, et nos guides ne pouvoient , allant ou revenant , s'empêcher d'y passer , d'autant que la maîtresse des nations étoit là en deuil et tristesse , et n'y avoit personne pour la consoler.