‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 64 sur 92 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Du pays des ffaymans ; de la mort de Ken-Cham , de sa femme et de son fils aîné.

Après cela nous entrâmes dans une campagne où étoit la cour de Ken-Cham , qui habitoit ordi-

DE GUILLAUME DE ttUBRUQUIS. ÙÔJ

nairement au pays des Naymans,qui avoient été proprement les sujets du Prêtre-Jean.

Je ne vis pas alors cette cour, mais seulement à mon retour : cependant je ne laisserai pas de dire à votre Majesté ce qui lui arriva à lui , à ses femmes etenfans. Ken-Cham étant venu à mourir, Baatu désiroit que Mangu fût élu cham ; je ne pus rien savoir alors à cause de cette mort, laquelle , à ce que frère André me contoit , étoit arrivée par le moyen d'un certain breuvage que Ton lui donna, et que l'on soupçonnoit et croyoit être du conseil de Baatu ; mais j'en ai depuis ouï parler autrement dans le pays» Ken-Cham avoit envoyé sommer Baatu de lui venir rendre hommage comme à son souverain ; Baatu avec grands préparatifs et un beau train commença à se mettre en devoir de faire ce voyage ; mais, ayant quel» que appréhension, il envoya devant un de ses frères nommé Stichen , qui étant arrivé vers Ken-Cham , comme il étoit pour le servir à table et lui donner sa coupe, ils entrèrent tous deux en paroles, et de là en telle contestation , qu'ils s'entre-tuèrent l'un l'autre. Depuis la veuve de ce Stichen nous retint un jour entier chez elle pour lui donner la bénédiction et prier Dieu pour elle.

Ken-Cham étant mort de la sorte, Mangu fut élu en sa place par le consentement de Baatu , et cela arriva au temps que frère André étoit en ces

pays-là. Or, Ken avoit un frère nommé Sirémon.

qui par le conseil de sa femme et de ses vassaux s'en alla avec grand train vers Mangu comme pour lui rendre hommage , mais en dessein toutefois de le mettre à mort , et d'exterminer et détruire toute sa cour.

Comme il approchoit de la cour de Mangu , et qu'il n'en étoit plus qu'à une ou deux journées, il avint qu'un de ses chariots se rompit par le chemin, et pendant que le charron s'amusoit à le refaire , un des serviteurs de Mangu arriva , qui lui aidant à raccommoder son chariot s'informa adroitement de lui du sujet du voyage de son maître, et sut entretenir cet homme si finement 3 que l'autre lui révéla tout ce que son maître Sirémon avoit proposé de faire à Mangu ; sur quoi ce serviteur, sans faire semblant de rien,, prit un bon cheval , et se détournant du chemin, s'en alla en diligence droit à Mangu, auquel il fit rapport de tout ce qu'il avoit entendu. Mangu aussitôt fit assembler les siens, puis environner la cour de gens de guerre , afin que personne n'y put entrer ou en sortir sans son su et sa permission : il en envoya d'autres audevant de Sirémon, qui s'en saisirent lorsqu'il ne pensoit pas que son dessein eût été découvert , et il fut amené devant Mangu avec tous les siens ; et aussitôt que Mangu lui eût parlé de cette affaire , il confessa tout, et en même temps lui et son fils aîné Een-Cham furent mis à mort avec trois cents de leurs gentilshommes. On envoya quérir les femmes,

qui furent bien^battues pour leur faire confesser le crime; ce qu'ayant fait, elles furent aussi condamnées à mort et exécutées. Son dernier fils Chen , qui ne pouvoit être coupable de cette conjuration , à cause de sa jeunesse , eut la vie sauve. On lui laissa le palais de son père avec tous ses biens; et à notre retour nous passâmes par là, et nos guides ne pouvoient , allant ou revenant , s'empêcher d'y passer , d'autant que la maîtresse des nations étoit là en deuil et tristesse , et n'y avoit personne pour la consoler.

Page 1