CHAPITRE XXXI
De notre arrivée à la cour de Mangu-Cham.
Nous poursuivîmes notre chemin dans le haut pays vers le nord , et enfin le jour de saint Etienne , nous entrâmes en une grande plaine , qui sembloit à la voir de loin comme une grande mer, car on n'y voyoit pas une seule montagne ni colline : le lendemain , jour de saint Jean l'évangéliste , nous arrivâmes à la vue de la cour du grand cham. Mais comme il n'y avoit pas plus de quatre ou cinq journées à dire que nous n'y fussions, celui chez qui nous avions logé nous vouloit faire prendre un plus long chemin et détour qui eût duré plus de quinze jours. Son dessein étoit, comme je m'aperçus bien, de nous faire passer par Onam Cherule > qui est le propre
pays où étoit autrefois la cour de Cingis-Cham. D'autres disoient que c etoit afin de nous faire mieux voir la puissance et grandeur de ce monarque , ayant accoutumé d'user de la sorte envers ceux qui viennent de loin et qui ne sont pas de leurs sujets. Là-dessus notre guide eut bien delà peine à faire que nous pussions tenir le droit chemin ; et sur cette contestation , ils nous amusèrent une partie de la journée, qu'ils firent perdre. Le secrétaire que nous avions attendu à Gailac me dit par le chemin que le contenu des lettres que Baatu écrivoit à Mangu-Cham étoit, entre autres choses , que nous désirions avoir une armée et du secours de Sartach contre les Sarrasins : de quoi je fus grandement étonné et troublé ; je savois très-bien lecontraire, etqueleslettres de votre Majesté ne faisoient aucune mention de cela; j'y avois vu comme votre Majesté le convioit seulement d'être ami des chrétiens, qu'il exaltât la sainte croix , et fût ennemi de ses ennemis. Mais d'autant que les interprêtes étoient de la grande Arménie, où on haïssoit fort les Sarrasins, je pensai que peut-être ils avoient interprêté quelque chose mal à propos pour rendre les Sarrasins plus odieux. C'est pourquoi je me tus et ne dis rien là-dessus ni pour eux ni contre eux ; car je craignois de dire quelque chose qui ne fût pas conforme aux paroles de Baatu , afin qu'il ne pût pas nous accuser avec raison d'avoir manqué en quelque chose en son endroit,
Enfin nous arrivâmes en cette cour, où notre guide eut une grande maison qu'on lui avoit ordonnée pour son logement : pour nous autres trois que nous étions , nous n'eûmes qu'un petit logis si étroit, qu'à peine y pouvions nous mettre nos hardes , dresser nos lits , et faire un peu de feu. Plusieurs venoient visiter notre guide , et lui apportoient à boire d'un breuvage fait de ris, qu'ils mettoient dans de grandes et longues bouteilles ; ce breuvage étoit tel, que je ne l'eusse jamais su discerner d'avec le meilleur vin d'Auxerre , sinon qu'il n'en avoit pas la couleur. Nous fûmes appelés aussitôt et examinés sur ce quinous avoit fait venir en ce pays-là ; je répondis que nous avions ouï dire que Sartach étoit chrétien , et que sur cela le voulant venir voir, le roi de France nous avoit chargés d'un paquet de lettres pour lui, que lui nous avoit envoyés à son père Baatu, et Baatu nous avoit fait venir là. Après ils nous demandèrent si nous avions envie de faire la paix et une alliance avec eux ; à quoi je fis réponse que le roi mon maître avoit écrit à Sartach, sur l'assurance qu'il fût chrétien, que s'il ne l'eût ainsi cru , il n'eût jamais songé à lui écrire. Que pour ce qui étoit de la paix , vu que votre Majesté ne leur avoit jamais fait aucun tort ni déplaisir, quel sujet auroit-il de la leur demander? et quelle raison auroient-ils de lui faire la guerre à lui ou à ses sujets? Qu'à la vérité, comme homme juste et droit qu'il étoit, il dési-
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roit toujours îa paix ; mais que s'ils lui faisoient la guerre sans cause à lui ou aux siens , j'espérois que la justice de Dieu l'assisteroit. Sur cela ils me demandoient toujours pourquoi nous étions venus , si ce n'étoit pour avoir la paix avec eux ; car ils sont si fiers et orgueilleux, qu'ils croient que tout le monde doit désirer leur bonne grâce. Mais s'il convenoit à ma profession, les connoissant tels qu'ils sont, je conseillerois volontiers de leur faire la guerre sans relâche et «à toute extrémité. Mais enfin je ne leur voulus point dire la cause pourquoi j etois venu vers eux, de peur de dire quelque chose contre ce que Baatu nous avoit chargés , pensant que c'étoit assez de leur faire savoir que tout le sujet de mon voyage étoit de ce qu'il m'avoit envoyé vers eux.
Le jour suivant on nous mena à la cour, où je pensai que je pouvois aller nu-pieds , comme j'avois accoutumé en notre pays; ainsi je laissai mes souliers et sandales. Ceux qui viennent à la cour se mettent à pied environ à un trait d'arbalète loin du palais du cham , et les chevaux demeurent là avec quelqu'un pour les garder. Sur quoi, comme nous fûmes descendus de cheval, et que nous allions droit au palais avec notre guide , un garçon hongrois se trouva là , qui nous reconnut à l'habit de notre ordre. Comme le monde nous voyoit passer, on nous regardoit avec étonnement .omme si nous eussions été des monstres, et d'autant principalement que
nous étions nu -pieds. Ils nous demandaient comment nous pouvions marcher ainsi , et si nous n'avions que faire de nos pieds , puisque nous faisions si peu d'état de les conserver; mais ce garçon hongrois leur en disoit la raison, en leur faisant entendre que cela étoit selon la règle et les statuts de notre profession. Le premier secrétaire, qui étoit chrétien nestorien , et par le conseil de qui tout se faisoit en cour , nous vint voir, et, nous regardant attentivement , il appela le garçon hongrois, à qui il fit plusieurs demandes. Cependant on nous fit savoir que nous eussions à nous en retourner en notre logement.