‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 66 sur 92 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

D'une chapelle chrétienne , et de la rencontre d'un faux moine nestorien nommé Sergius.

Comme nous retournions de la cour vers l'orient, environ à deux traits d'arbalète du palais , j'aperçus une maison sur laquelle il y avoit une petite croix , dont je fus fort réjouis , supposant par là qu'il y avoit quelque sorte de chris™ tianisme. J'entrai dedans et trouvai un autel assez bien paré, où il y avoit en toile d'or les figures en broderie de notre Seigneur et de la bienheureuse Vierge , et de saint Jean-Baptiste, avec deux anges, et tout cela enrichi de perles. 11 y avoit aussi une croix d'argent avec des pierres

précieuses aux bouts et au milieu; puis autres riches paremens, et une lampe ardente a huit chandeliers avec de l'huile. Devant l'autel étoit assis un moine arménien, assez noir et maigre , vêtu d'une robe noire en forme de cilice , fort rude jusqu'à mi-jambe, et d'un manteau par-dessus, fourré de peaux noires et blanches, et étoit ceint sur cela d'une ceinture de fer. Etant donc ainsi entrés , avant que de saluer le moine , nous nous mîmes à genoux, chantant Ave Régi na cœlorum, etc. , et lui se levant, se mit à prier avec nous.

Après l'avoir salué, nous nous assîmes auprès de lui, qui avoit un peu de feu dans un petit chaudron, et lui dîmes la cause de notre voyage et de notre arrivée en ce pays-là 5 et lui sur cela commença de nous consoler et encourager, disant que nous pouvions parler hardiment , puisque nous étions les messagers de Dieu, qui est plus grand que tous les hommes , quelque grands et puissans qu'ils soient.

Après il nous apprit comment il étoit venu en ces pays-là , un mois seulement avant nous; qu'il étoit ermite de la terre sainte de Jérusalem , et que notre Seigneur lui étoit apparu par trois fois, lui commandant toujours d'aller trouver le prince des Tartares; et comme aux deux premières fois il différoit d'obéir, à la troisième Dieu le menaça de le faire mourir s'il n'y alloit, ce qu'enfin il avoit fait, et avoit dit à Mangu-Cham que s'il se

DE GUILLAUME DE RUBRUQUIS. 5/j5

vouloit faire chrétien tout le monde lui rendroit obéissance , que les François et le grand Pape même lui obéiroient aussi, et qu'il me conseilloit de lui en dire autant ; à quoi je répondis, en l'appelant mon frère, que très-volontiers je persuaderois le cham de devenir chrétien, d'autant que j'étois venu là avec ce dessein , et de prêcher les autres à en faire de même ; que je lui promettais aussi que, se faisant baptiser, les Franks et le Pape s'en réjouiroient grandement , et le reconnoîtroient et tiendroient pour frère et ami ; mais non pas que pour cela ils devinssent ses sujets et lui payassent tribut comme font les autres nations ; car en parlant ainsi , ce seroit contre la vérité , ma conscience et ma commission. Cette réponse fit taire le moine , et nous en allâmes ensemble au logis, que nous trouvâmes fort froid et mal en ordre. Comme nous n'avions rien mangé de tout ce jour-là , nous fîmes cuire un peu de viande avec du miel pour notre souper. Notre guide et son compagnon faisoient bien peu d'état de nous, ils étoient en cour, où ils faisoient bonne chère , et bu voient que rien n'y manquoit.

En ce même temps les ambassadeurs de Vastace, que nous ne connoissions point, étoient logés bien près de nous. Le lendemain ceux de la cour nous firent lever au point du jour, et je m'en allai nu-pieds avec eux au logis de ces ambassadeurs, auxquels ils demandèrent s'ils nous connoissoient. Un soldat grec d'entre eux se ressou-

vint de notre ordre et de mon compagnon qu'il a voit vu à la cour de Vastace avec notre ministre ou provincial , frère Thomas et ses compagnons : celui-là rendit bon témoignage de nous. Alors ils nous demandèrent si nous avions paix ou guerre avec ce prince Yastace : je leur dis que nous n'avions ni l'un ni l'autre, et comme ils insistoient comment cela se pouvoit faire, je leur en rendis la raison, que les pays étant bien éloignés les uns des autres 1 nous n'avions rien à démêler ensembie.

Sur quoi ces ambassadeurs de Yastace m'avertirent qu'il valoit mieux dire que nous avions la paix ensemble , ainsi qu'ils leur firent entendre , à quoi p ne répliquai rien. Ce matin-là j'avois tant mal aux ongles des pieds, qui étoient gelés de froid, que je ne pouvois plus aller nu-pieds , d'autant que ces pays-là sontextrêmement froids, et d'un froid très-âpre et cuisant. Depuis qu'une fois il a commencé de geler, il ne cesse jamais jusqu'au mois de mai,, et même en ce mois-là toutes les matinées sont fort froides et sujettes à la gelée ; mais sur le midi il y fait chaud , la glace se fondant par la force du soleil, mais tant que dure l'hiver elle ne fond point, et si les vents régnoient en ces pays-là comme ils font aux nôtres, on n'ypourroit du tout vivre. L'air y est toujours ealme jusqu'en avril que les vents commencent à s'y élever. Lorsque nous y étions, qui étoit environ Pâques , le froid et le vent recommençant

DE GUILLAUME DE RUBUUQUIS. y

ensemble , il y mourut force bestiaux de froid. Durant l'hiver il n'y eut guère de neige, mais vers Pâques , sur la fin d'avril , il y tomba tant de neige , que les rues de la ville de Caracarum en étoient toutes couvertes , si bien qu'ils furent contraints de les faire vider et emporter avec des tombereaux. Alors ils nous envoyèrent de la cour des hauts de chausses et des pourpoints de peaux de mouton avec des souliers. Ce que mon compagnon et notre truchement prirent fort bien ; mais pour moi je crus n'en avoir aucun besoin , et que le pelisson que j 'a vois eu de Baatu me suffisoit.

Environ l'octave des Innocens, ou quatrième de janvier, on nous mena au palais, où nous trouvâmes un prêtre nestorien qui vint droit à nous; je ne pensois pas qu'il fût chrétien: il me demanda vers quel endroit du monde nous adorions , je répondis que c etoit vers l'Orient. Il me fit cette demande sur ce que nous étant fait raser la barbe, parle conseil de notre interprète, afin de comparoître devant le cham à la mode de notre pays , ils croyoient que nous fussions Tuiniens, c'est-à-dire idolâtres. Ils nous firent aussi expliquer quelque chose de la Bible, puis nous demandèrent quelle révérence nous ferions au cham étant devant lui , et si ce seroit à la façon du notre pays ou du leur. A cela je répondis que nous étions prêtres , dédiés au service de Dieu, que les princes et seigneurs de notre pays

3/f 8 . YGàfAGE

ne permettoient pas que les prêtres se missent à genoux devant eux pour l'honneur qu'ils portoient à Dieu ; néanmoins que nous étions prêts et disposés de nous soumettre à tout pour l'amour de notre Seigneur. Que nous étions venus de pays fort éloignés, et que s'il leur plaisoit , nous rendrions premièrement grâces à Dieu, qui nous avoit amenés et conduits de si loin en bonne santé , et qu'après cela nous ferions tout ce qu'il plairoit à leur seigneur, pourvu qu'il ne nous commandât rien qui fût contre l'honneur et le service de Dieu. Ce qu'ayant entendu de nous, ils entrèrent incontinent au palais pour faire rapport au cham de tout ce que nous avions dit , dont il fut assez content; puis ensuite nous fûmes introduits en ce palais, et le feutre qui étoit devant la porte étant levé nous entrâmes dedans « et à cause que c'étoit encore au temps de Noël , nous commençâmes à entonner l'hymne A soiis ortus cardine 9 etc.

Page 1