‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 67 sur 92 · CHAPITRE XXXIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIIL

Description du lieu de l'audience , et ce qui s'y passa,

Etant achevé , ils se mirent à nous fouiller partout pour voir si nous ne portions point de couteaux cachés, et contraignirent notre interprète même de laisser sa ceinture et son couteau au portier. A l'entrée de ce lieu il y avoit un banc ,

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et dessus du cosmos; auprès de là ils firent mettre notre interprète tout debout , et nous firent as» seoir sur un banc vis-à-vis des dames. Ce lieu étoit tout tapissé de toiles d'or : au milieu il y avoit un réchaut plein de feu , fait d'épines et de racines d'absinthes qui croissent là en abondance: ce feu étoit allumé avec de la fiente de bœufs. Le grand cham étoit assis sur un petit lit, vêtu d'une riche robe fourrée et fort lustrée comme la peau d'un veau marin. C etoit un homme de moyenne stature, d'un nez un peu plat et rabattu, âgé d'environ quarante - cinq ans. Sa femme, qui étoit jeune et assez belle, étoit assise auprès de lui avec une de ses filles, nommée Cyrina , prête à marier , et assez laide , avec plusieurs autres petits enfans qui se reposoienî sur un autre lit proche de là. Ce palais où ils étoient appartenoit à une dame chrétienne que Mangu avoit fort aimée , et dont il avoit eu cette grande fille, et l'avoit épousée, nonobstant qu'il eût cette autre jeune femme : tellement que cette fille étoit dame et maîtresse de ce palais , et commandoit à tous ceux de ce palais, qui avoit appartenu à sa mère. Alors le cham nous fit demander ce que nous voulions boire , si c etoit du vin ou de la cerasine,qui est un breuvage fait de riz, ou du caracosmos, qui est du lait de vache tout pur, ou du bail , qui est fait de miel. Car ils usent l'hiver de ces quatre sortes de boissons. A cela je répondis que nous n'étions pas gens qui se

plussent beaucoup à boire , que toutefois nous nous contenterions de tout ce qu'il plairoit à sa Grandeur de nous faire donner. Alors il commanda de nous donner de cette cerasine faite de riz, qui étoit aussi claire et douce que du vin blanc , dont je goûtai un peu pour lui obéir; mais notre interprète, à notre grand déplaisir , s'étoit accosté du sommelier, qui l'avoit tant fait boire qu'il ne savoit ce qu'il faisoit et disoit. Après cela le cham se fit apporter plusieurs sortes d'oiseaux de proie qu'il mit sur le poing, les considérant fort assez long-temps. Après il nous commanda de parler. Il avoit pour son interprète un Nestorien que je ne pensois pas être chrétien comme il étoit; nous avions aussi le nôtre comme j'ai dit, fort mal incommodé du vin.

Nous étant donc mis à genoux , je lui dis « que » nous rendions grâces à Dieu de ce qu'il lui avoit » plu nous amener de si loin pour venir voir et » saluer le grand Mangu-Cham, à qui il avoit » donné une grande puissance sur la terre > mais » que nous suppliions aussi la même bonté de » notre Seigneur Jésus-Christ, par qui nous vi- « vions et mourions tous, qu'il lui plût donner » à sa Majesté heureuse et longue vie » (car c'est tout leur désir que chacun prie pour leur vie). J'ajoutai à cela « que nous avions ouï dire en » notre pays que Sartach étoit chrétien , dont » tous les chrétiens avoient été fort réjouis, et » spécialement le roi de France, qui sur cela nous

» avoit envoyés vers lui avec des lettres de paix et » d'amitiépourlui rendre témoignage quelles gens )) nous étions , à ce qu'il voulût nous permettre » de nous arrêter en son pays , d'autant que nous » étions obligés par les statuts de notre ordre )> d'enseigner aux hommes comment il faut vivre m selon la loi de Dieu ; que Sartach sur cela nous » avoit envoyés vers son père Baatu , et Baatu » vers sa Majesté impériale, à laquelle puisque » Dieu avoit donné un grand royaume sur la « terre , nous le suppliions aussi bien humble- » ment qu'il plût à sa grandeur de nous permettre » la demeure sur les terres de sa domination , afin » d'y faire faire les commandemens et le service » de Dieu, et prier pour lui, pour ses femmes et w ses enfans ; que nous n'avions ni or, ni argent, )> ni pierres précieuses , mais seulement notre )> service et nos prières que nous ferions conti- » nuellement à notre Dieu pour lui; mais qu'au » moins nous le suppliions de nous pouvoir arw rêter là tant que la rigueur du froid fût passée , » d'autant même que mon compagnon étoit si i) las et si harassé du long chemin que nous avions » fait , qu'il lui étoit du tout impossible de se re- » mettre sitôt en voyage sans courir fortune de la » vie : de sorte que sur cela il m 'avoit contraint » de lui demander licence de demeurer là encore » pour quelques jours; car nous doutions bien » qu'il nousfaudroit bientôt retourner vers Baatu, » si de sa grâce et bonté spéciale il ne nous per- » mettoit de demeurer là. »

A cela le cham nous répondit « que tout ainsi » que le soleil épand ses rayons de toutes parts 3 » ainsi que sa puissance et celle de Baatu s'étenj) doient partout; que pour notre or et notre ar- )> gent, il n'en avoit que faire aussi.» Jusque là j'entendis notre interprète , mais du reste je ne pus rien comprendre autre ^chose, 'sinon qu'il étoit bien ivre, et,, selon mon opinion , que Mangu-Cham même étoit un peu chargé. Néanmoins il me sembla bien que son discours avoit été a peu près qu'il témoignoit du mécontentement de ce que nous étions venus trouver Sartach plutôt que de venir droit à lui. Alors voyant le manquement de mon interprète , je jugeai qu'il étoit plus à propos de me taire; seulement je suppliai sa grandeur de ne prendre en mauvaise part si j'avois parlé d'or et d'argent; que ce n'étoit pas que je pensasse qu'il le désirât, mais seulement pour témoigner que nous lui voulions porter et rendre toutes sortes d'honneur et de respect aussi bien dans les choses temporelles que spirituelles.

Après cela il nous fit lever , puis rasseoir, et après quelques paroles de compliment et de devoir envers lui , nous sortîmes de sa présence avec ses secrétaires; et un de ses interprètes , qui gouvernoit une de ses filles, s'en vint avec nous pour la curiosité qu'ils avoient de savoir des nouvelles du royaume de France , s'enque'rant s'il y avoit force bœufs, moutons et chevaux, comme s'ils eussent déjà été tout prêts d'y venir et cm-

mener tout. Plusieurs fois je fus contraint de dissimuler ma colère et mon indignation, leur disant qu'il y avoit plusieurs belles et bonnes choses en France qu'ils pourroient voir, si par occasion leur chemin y donnoit. Après cela ils nous laissèrent un homme pour avoir soin de nous, et nous nous en allâmes vers le moine. Comme nous étions sur le point de sortir pour aller à notre logis , l'interprète vint., qui nous dit que Mangu-Cham avoit pitié de nous et nous donnoit deux mois de temps pour demeurer là tandis que le froid se passeroit, et. nous mandoit aussi que près de là il y avoit une ville nommée Garacarum, où si nous voulions nous transporter, il nous y feroit fournir tout ce qui nous seroit de besoin; mais que si nous aimions mieux demeurer là où nous étions j il nous feroit aussi donner toutes choses nécessaires ; néanmoins que ce nous seroit une très-grande peine et fatigue de suivre la cour partout. A cela je répondis « que je priois notre » Seigneur de vouloir conserver Marigu-Cham » et lui donner bonne et longue vie; que nous » avions trouvé là un moine arménien , lequel » nous croyions être un saint homme ; que c'étoit » par la volonté et inspiration de Dieu qu'il étoit » venu en ces quartiers là , et pour cela nous eus- » sions bien désiré de demeurer avec lui , d'autant » qu'étant religieux comme lui, nous pourrions )> prier Dieu ensemble pour la vie et prospérité du cham.w Sur quoi l'interprète ne répondant rien s'en

alla, et nous retournâmes à notre logis, où nous sentîmes un très-grand froid sans y trouver aucune douceur ni consolation , ni même moyen de faire du feu , bien qu'il fût déjà nuit et que nous fussions encore à jeun. Alors celui à qui nous avions été donnés en charge nous fit faire provision de quelque peu de bois pour faire du feu et de quelques vivres aussi.

Pour notre guide, il étoit tout prêt de s'en retourner vers Baatu , et désiroit avoir de nous un certain tapis qu'il nous avoit fait laisser en cette cour-là; ce qu'ayant obtenu de nous,, il nous quitta avec civilité et fort content,, nous baisant la main droite et nous demandant pardon s'il nous avoit laissé souffrir la faim et la soif par le chemin. Nous lui pardonnâmes de bon cœur, lui en demandant autant à lui et à toute sa suite si nous lui avions par hasard donné aucun mauvais exemple.

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