‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 73 sur 92 · CHAPITRÉ XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ XXXIX

Description des pays qui sont aux environs de la cour du cham , de leurs mœurs , monnoies et écritures.

Depuis que nous fûmes arrivés à la. cour de Mangu-Cham , il n'alla que deux fois vers les parties du midi, et après il commença de retour* ner au septentrion , à savoir vers Garacarum. Je pris bien garde à tout ce chemin , remarquant entre autres choses ce dont m'avoit autrefois parlé, étant à Constantinople , M. Baudouin de Hainaut qui y avoit été: c'est qu'en allant en ce pays-là on montoit quasi toujours sans jamais descendre. Toutes les rivières vont de l'orient à l'occident ou directement ou indirectement , c'est-à-dire tournant un peu vers le midi ou le

septentrion. Je m'enquis de cela aux prêtres qui venoient du Cathay, qui me témoignoient la même chose. De ce lieu où je trouvai Mangu- Cham jusqu'au Cathay il pouvoit y avoir la distance de vingt journées en allant entre le midi et l'orient ; et jusqu'à Mancherule (ou Onancherule ) , qui est le propre et vrai pays de Moa) , où étoit la cour de Cingis., il y a environ dix journées droit à l'orient. En ces quartiers d'orient on ne trouve aucune ville, mais seulement quelques habitations de peuples surnommés Su-moali, c'est-à-dire Moals des eaux : car su signifie eau en tartare. Ces gens-là ne vivent que de poisson et de chasse , et n'ont point de bestiaux.

Vers le nord il y a d'autres pays qui sont aussi sans villes et cités, où n'habitent que de pauvres gens qui nourrissent des troupeaux et se nomment Kerkis. 11 y a aussi les Orengay, qui portent de petits os bien polis attachés aux pieds , et avec cela ils courent si vite sur la glace et la neige,, qu'ils prennent les bêtes à la course et les oiseaux même. H y a encore plusieurs autres pauvres peuples du côté du nord qui sont aux confins vers l'occident des terres de Pascatir, qui est la grande Hongrie , dont j'ai parlé ci-dessus. Les limites de ce pays du côté du septentrion sont inconnus à cause de l'extrême froid et des monceaux de neiges qu'on y trouve. Je fus curieux de m 'informer de ces hommes monstrueux dont Solin et Isidore font mention ; mais ils me dirent

qu'ils ne sa voient ce que c eioit et n'en avoient jamais ouï parler ; dont je fus étonné et en <ioute s'il étoit ainsi ou non. Toutes ces nations , encore que pauvres et chétives, sont toutefois contraintes de servir en quelque métier aux Moals , suivant le commandement de Ci n gis que nul ne fût exempt de servir en quelque chose , jusqu'à ce que le grand âge les empêchât de pouvoir travailler.

Un jour je fus accosté par un certain prêtre du Cathay vêtu de rouge , et lui ayant demandé d'où yenoit la belle couleur qu'il portoit , il me dit qu'aux parties orientales du Cathay il y avoit de grands rochers creux où se retiroient certaines créatures qui avoient en toutes choses la forme et les façons des hommes , sinon qu'elles ne pouvoient plier les genoux; mais elles marchoient çà et là et alloient je ne sais comment en sautant; qu'ils n'étoient pas plus hauts qu'une coudée et tout couverts de poil , habitant dans des cavernes dont personne ne pouvoit approcher ; que ceux qui vont pour les prendre portent des boissons les p!us fortes et enivrantes qu'ils peuvent trouver, font des trous dans les rochers en façon de coupes ou bassins , où ils en versent pour les attirer. Car au Cathay il ne se trouvoit point encore de vin , mais aujourd'hui ils commencent à y planter des vignes et font leur ordinaire boisson de riz.

Ces chasseurs donc demeurant cachés , ces animaux ne voyant personne sortoient de leurs trous et venoient tous ensemble goûter de ce

breuvage en criant chin-chin ( dont on leur a donné le nom de chin-chin ) , et en devenoient si ivres qu'ils s'endormoient ; les chasseurs survenant là-dessus les attachoient pieds et mains ensemble, leur tirant trois ou quatre gouttes de sang de dessous la gorge, puis les laissoient aller. C'est de ce sang-là dont il me "dit qu'ils teignoient cet écarlate ou pourpre si précieux. Ce même prêtre m'assuroit aussi une chose, que je ne croyois pas toutefois volontiers : qu'au-delà et bien plus avant que la Cathay il y a une province où les hommes , en quelque âge qu'ils soient , demeurent toujours en ce même âge qu'ils y entrent jusqu'à ce qu'ils en sortent.

Le Cathay aboutit au grand Océan, et Guillaume Parisien me contoit de certains peuples nommés Taute et Manse, qui habitent dans des îles , et dont la mer d'à l'entour est gelée en hiver, si bien qu'alors leseTartares les peuvent aller envahir aisément par le moyen des glaces; qu'ils avoient envoyé des ambassadeurs au cham lui offrir deux mille tumen de jascots de tribut par an pour les laisser vivre en paix.

Lamonnoie commune de Cathay est faite de papier de coton 5 grande comme la main, sur laquelle ils impriment certaines lignes et marques faites comme le sceau du cham. ïls écrivent avec un pinceau fait comme celui des peintres, et dans une figure ils font plusieurs lettres et caractères comprenant un mot chacun. Ceux du pays de Thé-

DE GUILLAUME DE RUBïlUQUIS. 38 1

beth écrivent comme nous de la gauche à la droite, et usent de caractères à peu près semblables aux nôtres. Ceux de Tanguth écrivent de la droite à la gauche comme les Arabes , et en montant en haut multiplient leurs lignes. Les Jugures écrivent de haut en bas. Pour les Russiens, la monnoie qui a cours entr'eux, est de petites pièces de cuir marquetées de couleurs.

Comme nous retournâmes vers le moine, il nous avertit charitablement que nous nous abstinssions de manger de la chair ; et que nos serviteurs la mangeroient avec les siens, promettant de nous donner de la farine , de l'huile et du beurre. Nous fîmes ainsi qu'il voulut , de quoi mon compagnon n'étoit pas fort content, à cause qu'il étoit assez foible et débile : notre pitance donc étoit du millet et du beurre '9 ou de la pâte cuite dans de l'eau avec du beurre, ou du lait un peu aigre , et du pain sans levain , cuit dans du feu fait de fiente de chevaux et de bœufs.

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