‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 74 sur 92 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Du second jeûne des peuples d'Orient en carême.

LaQuinquagésime, où commence le carêmede tous les Orientaux , étant venue , la plus grande dame, Cotota, avec ses femmes jeûna cette semaine-là , et venoit chaque jour à notre oratoire, donnant à manger aux prêtres et à tous les autres

chrétiens, dont plusieurs viennent là pour entendre l'office de cette semaine. Cette dame nous fit présent à mon compagnon et à moi chacun d'un pourpoint et haut de chausses de samit , doublés de certaine étoffe de poil d'étoupe fort rude : car mon compagnon s'étoit fort plaint de la pesanteur de ses habillemeus. Je ne voulus pas refuser ce présent pour son soulagement^ en m'excusant toujours néanmoins que je ne désirois pas porter de tels habits , et je donnai ma part à notre interprète. Les portiers et huissiers de la cour, voyant que tous les jours il venoit une si grande multitude de personnes à l'église qui étoit dans le pourpris et enclos de la cour , envoyèrent un des leurs vers le moine 3 lui dire qu'ils ne vouloient plus souffrir que tant de gens s'assemblassent ainsi dans cet enclos du palais ; à quoi le moine répondit assez rudement , qu'il vouloit savoir si c'étoit Mangu qui l'eût ainsi commandé, y ajoutant quelques menaces , comme s'il se vouloit plaindre d'eux au cham ; mais ceux-ci irrités de cela , le prévinrent et l'allèrent accuser devant le prince, disant qu'il étoit trop lier et orgueilleux en paroles, et qu'il amassoit tous les jours une quantité de monde auprès de lui pour l'ouïr discourir.

Eu suite de quoi le premier dimanche de carême nous fûmes tous appelés à la cour, et le moine entr'autres qui fut honteusement fouille pour voir s'il ne portoit point de couteau, de sorte

qu'il fut contraint aussi de quitter ses souliers, Arrivés devant le cham nous le trouvâmes tenant de ces os brûlés en la main , selon leur coutume, et les regardoit fort comme s'il y eût lu quelque chose : se tournant tout d'un coup vers le moine, il le reprit aigrement de ce qu'il aimoit tant à assembler le monde à l'ouïr parler 3 puisque sa profession n'étoit que de prier Dieu. Pour moi je demeurois derrière, la tête nue, et le cham continuant lui demanda pourquoi il ne se tenoitpas découvert comme faisoit le Franck, et disant cela il me commanda d'approcher de lui: lors le moine, bien étonné et honteux, se découvrit, élevant son bonnet à la façon des Grecs et des Arméniens. Après que Mangu lui eût ainsi parlé aigrement, nous nous retirâmes, et en sortant le moine me donna la croix à porter en notre oratoire ; il étoit encore si transporté de frayeur et de chagrin qu'il n'eût su la soutenir. Peu de temps après il refit sa paix avec le cham en lui promettant d'aller trouver le Pape, et de faire venir sous son obéissance toutes les nations de l'Occident. Etant de retour à l'oratoire , après ce discours avec le cham , il commença à s'enquérir curieusement de moi touchant le Pape , et si je ne croyois pas qu'il pût parlera lui,, s'il l'alloit trouver de la part de Mangu , et s'il lui voudroit fournir de montures pour le voyage de Saint-Jacques en Galice. Alors je l'avertis de bien prendre garde, de ne donner aucune menterie à Mangu , qu'en

ce cas, la dernière faute seroit pire que la première , et que Dieu n'avoit que faire de nos mensonges.

Après cela il survint une grande disputé entre le moine et un prêtre nestorien assez savant, nommé Jonas, dont le père étoit archidiacre, et les autres prêtres le tenoient comme leur maître. Le moine avançoit que l'homme avoit été créé avant le paradis terrestre, et que les saintes Ecritures le témoignoient ainsi. Sur cela ils m'envoyèrent quérir tous deux pour être juge de cette question ; mais moi ne sachant quelle étoit l'opinion de l'un ou de l'autre , je dis que le paradis fut fait le troisième jour, qui fut le mardi , lors que tous les arbres furent produits dans la nature, et que l'homme n'avoit été formé que le sixième jour; sur quoi le moine commença à dire s'il n'étoit pas vrai que le diable dès le premier jour eût apporté de la terre des quatre parties du monde, et de cette terre en eût fait le corps -de l'homme , auquel après Dieu avoit inspiré l'âme? Alors entendant un si grand blasphème du moine manichéen et ignorant, et qu'il l'avoit si publiquement soutenu , je le repris aigrement, lui disant qu'il dcvoit mettre le doigt sur la bouche, puisqu'il ne savoit pas les Ecritures , et qu'il avoit bien à prendre garde de ne dire rien qui pût être repris et taxé de fausseté comme étoit cela : mais il se moqua de moi , faisant accroire autre chose, à cause que je ne savois pas leur

langue. Cela fait , nous nous séparâmes et m'en retournai au logis. Il arriva après cela que les prêtres et lui allèrent en procession à la cour sans m 'appeler avec eux, car le moine, depuis cette réprimande, ne voulut plus parler à moi , ni me mener avec lui comme de coutume. Quand donc ils furent venus devers Mangu , il demanda aussitôt , ne me voyant point, où j'étois , et pourquoi je n'étois pas venu avec eux; les prêtres ayant peur , en firent leurs excuses i et me rapportèrent à leur retour les paroles de Mangu, et murmurèrent contre le moine sur ce sujet, mais depuis le moine se réconcilia avec moi , et je reçus ses excuses d'autant plus volontiers que je le priai de m'assister de son langage, et que je l'assisterois des saintes Ecritures ; car , comme dit le sage , « un frère qui est assisté d'un autre frère est une forte cite'. »

La première semaine du jeûne étant passée , la dame ne venoit plus à l'oratoire, et ne nous donnoit plus aussi à boire et à manger comme à l'ordinaire. Le moine ne permettent pas qu'on en apportât, disant que leur boisson étoit mêlée avec de la graisse de mouton , et elle ne nous donnoit de l'huile que bien peu; ainsi nous n'avions guère à manger que du pain bis cuit sous la cendre, et de la pâte bouillie dans de l'eau pour faire du potage ; et même toute l'eau que nous avions n'étoit que de neige et de glace fondue 7 ce qui étoit fort mal sain , et mon corn-

pagnon en étoit fort ennuyé. Je parlai à David , le précepteur du fils du cham , et lui remontrai notre nécessité , ce qu'il fit entendre au prince , qui aussitôt commanda de nous apporter du vin, de la farine et de l'huile. Les iNestoriens et Arméniens ne mangent point de poisson en carême. Ils nous donnèrent donc une bouteille de vin, et le moine nous dit qu'il ne vouloit manger que le dimanche. La dame nous envoya aussi de la pâte cuite, avec du vinaigre pour notre souper: mais le moine avoit pour lui un coffre au-dessous de l'autel, qui étoit plein d'amandes,, de raisins, pruneaux et autres fruits secs, dont il mangeoit tous les jours tout seul. Nous autres ne mangions qu'une fois le jour , et encore bien pauvrement. Aussitôt que ces prêtres nestoriens surent que Mangu nous avoit envoyé du vin , ils entroient impudemment comme loups affamés chez nous, et buvoient tout. Ils ne faisoient autre chose tout le long du jour que boire et s'enivrer à la 'cour avec les Moalles et les serviteurs du moine , et le moine même ; quand quelques-uns le venoient voir, il envoyoit fort bien quérir du vin chez nous, et ainsi ce vin nous faisoit plus de mal que de bien, d'autant que nous ne pouvions pas les refuser sans les offenser. D'ailleurs ? en le leur donnant, nous nous en privions nous-mêmes, et n'en osions pas demander d'autre à la cour.

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