CHAPITRE XLI
De l'ouvrage de Guillaume l'orfèvre ; et du palais du Cliam à Caracarurn.
Environ la mi-carême le fils de Guillaume l'orfèvre vint nous voir, apportant une croix d'argent avec son crucifix à la mode de France. Ce que le moine et les prêtres nestoriens ayant vu, ils nous la renvoyèrent, ne voulant la voir davantage à cause du crucifix. Cette croix avoit été faite pour être présentée delà part de Guillaume à Bulgay, le grand secrétaire d'état : dont je fus fort scandalisé et indigné quand je le sus.
Ce jeune homme dit aussi à Mangu-Cham que l'ouvrage qu'il avoit commandé de faire , et dont j'ai déjà parlé ci-dessus, étoit achevé. Il faut savoir que Mangu a à Caracarum un très-grand terrain près les murailles de la ville , qui est ceint d'un mur de brique, ainsi qu'un cloître de nos monastères. En ce lieu il y a un grand palais où il régale solennellement deux fois l'an ? à savoir à Pâque quand il passe par là , et l'autre en été à son retour ; et cette seconde fois est la plus grande fête. Alors tous les seigneurs et gentilshommes éloignés de bien deux mois de chemin de la cour s'y trouvent , et le cham leur fait à tous des présens d'habits et autres choses , en quoi il montre sa gloire et sa magnificence. Près de ce
palais il y a plusieurs autres logis spacieux., comme des granges , où l'on garde les vivres, les provisions et les trésors; et parce qu'il n'eût pas été bienséant ni honnête de porter des vases pleins de lait ou d'autres boissons en ce palais ^ ce Guillaume lui avoit fait un grand arbre d'argent au pied duquel étoient quatre lions aussi d'argent, ayant chacun un canal d'où sortoit du lait de jument. Les quatre pipes étoient cachées dans l'arbre, montant j usqu'au sommet et de là s'écoulant en bas. Sur chacun de ces muids ou canaux il y avoit des serpens dorés dont les queues venoient à environner le corps de l'arbre. De l'une de ces pipes couloit du vin, de l'autre du caracosmos ou lait de jument purifié, de la troisième du bail ou boisson fait de miel , et de la dernière de la téracine faite de riz. Au pied de l'arbre chaque boisson avoit son vase d'argent pour la recevoir. Entre ces quatre canaux tout au haut étoit un ange d'argent tenant une trompette , et au-dessous de l'arbre il y avoit un grand trou où un homme se pouvoit cacher,, avec un conduit assez large qui montoit par le milieu de l'arbre jusqu'à l'ange. Ce Guillaume y avoit fait au commencement des soufflets pour faire sonner la trompette , mais cela ne donnoit pas assez de vent.
Au-dehors du palais il y a une grande chambre où ils mettent leurs boissons , avec des serviteurs tout prêts à les distribuer sitôt qu'ils en-
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tendent l'ange sonnant de la trompette. Les branches de l'arbre étoient d'argent , comme aussi les feuilles et les fruits qui en pendoient. Quand donc ils vouloient boire, le maître sommelier crioit à l'ange qu'il sonnât de la trompette, et celui qui étoit caché dans l'arbre souffloit bien fort dans ce vaisseau ou conduit allant jusqu'à l'ange, qui portoit aussitôt sa trompette à la bouche et sonnoit hautement; ce qu'entendant les serviteurs et officiers qui étoient dans la chambre du boire , ils faisoient en même instant couler la boisson de leurs tonneaux , qui étoit reçue dans ces vaisseaux d'argent, d'où le sommelier la tiroit pour porter aux hommes et aux femmes qui étoient au festin. Pour le palais du cham, il res^ semble à une église,, ayant la nef au milieu et aux deux côtés deux ordres de colonnes ou piliers , et trois grandes portes vers le midi. Vis-àvis la porte du milieu étoit planté ce grand arbre. Le cham étoit assis au côté du nord en un lieu haut élevé pour être vu d'un chacun. Il y a deux escaliers pour monter à lui, par l'un desquels monte celui qui lui apporte sa viande et sa coupe, et il descend par l'autre. L'espace du milieu entre l'arbre et ces escaliers est vide ; car là se tiennent ceux qui lui portent son manger, comme aussi les ambassadeurs qui apportent des présens au cham, qui est là élevé comme un dieu. Au côté droit vers l'occident sont tous les hommes , et au gauche à l'orient les femmes : car le palais s'é—
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tend en longueur du septentrion au midi. Du côté droit, proche des piliers, il y a des places élevées en forme de théâtre où. se mettent les fils et frères du cham , et au gauche il y en a d'autres pour ses femmes et filles. Il n'y a qu'une de ses femmes qui soit assise auprès de lui r mais pas tout-à-fait si haut qu'il est.
Quand donc le cham sut que cet ouvrage de l'arbre étoit achevé, il commanda à Guillaume de l'accommoder en sa place. Et environ le dimanche de la Passion le cham s'en alla vers Caracarum avec ses petites maisons ou pavillons, laissant ses grandes derrière. Le moine et nous le suivîmes , et il nous envoya une autre bouteille de vin. En allant il passa par des pays fort montagneux , où il faisoit de grands vents et un froid bien âpre , et il y tomba abondance de neiges. Sur quoi il nous envoya sur la mi-nuit pour nous demander des prières à Dieu , à ce que le vent et le froid cessassent , d'autant que tous les bestiaux du pays étoient en grand danger de périr, car alors les mères étoient prêtes de faire leurs petits. Le moine aussitôt lui envoya de l'encens, à ce qu'il le mît lui-même sur les charbons pour l'offrir à Dieu. Je ne sais s'il le fit ou non, car je n'en vis rien; mais je sais bien que la tempête, qui avoit duré deux jours entiers , cessa aussitôt.
A la veille du dimanche des Rameaux , nous approchions de Caracarum , et sur le point du jour nous bénîmes des rameaux où il n'y avoit
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point encore de verdure , puis environ sur les neuf heures du matin nous entrâmes dans la ville, portant la croix haute élevée avec la bannière ; et passant par le milieu de la rue des Sarrasins, où on tient le marché et la foire^ nous allâmes à l'église , et les INestoriens sachant notre venue vinrent au-devant en procession,, et étant entrés en l'église, nous les trouvâmes toutprêls à célébrer la messe, laquelle étant finie , ils communièrent tous et me demandèrent si je ne voulons pas aussi communier avec eux. Je répondis que j'avois déjà bu , et que ce sacrement ne devoit être reçu qu'à jeun»
Le service étant ainsi achevé et le soir s 'approchant, Guillaume nous emmena en sa maison pour souper et nous reçut là avec grande joie. Sa femme étoit fille d'un Sarrasin et née en Hongrie,, parlait bon françois et coman. Nous trouvâmes aussi là un autre homme, nommé Basile, fils d'un Angîois, né aussi en Hongrie, et parlant les mêmes langues. Après souper on nous "remena en notre petit logement , que les Tartares nous avoient donné auprès de l'église et de l'oratoire du moine. Le lendemain le cham entra dans son palais ^ où le moine , les prêtres et moi le fûmes visiter; mais ils n'en voulurent jamais permettre l'entrée à mon compagnon., à cause de l'inconvénient qui lui étoit une fois arrivé de marcher sur le seuil de la porte. J'avois fort consulté en moi-même si j'y devois aller ou non comme
craignant d'un côté d'offenser et scandaliser les chrétiens si je les eusse quittés , et aussi le cham y prenant plaisir, j'appréhendois que le bon dessein que j'avois et dont j'espérois venir à bout ne fût empêché : ce qui me fit résoudre d'y aller, encore que d'autre part je ne remarquasse parmi eux qu'actions pleines de sorcellerie et d'idolâtrie. A cause de quoi je ne faisois autre chose que prier continuellement et à haute voix pour l'Eglise chrétienne et pour le cham même , qu'il plût à la bonté divine de le convertir et amener à la voie du salut.
Nous entrâmes dans ce palais , qui étoit en bon ordre et bien paré. En été on y fait venir des eaux par des canaux de tous les côtés pour l'arroser et rafraîchir. Ce lieu étoit plein d'hommes et de femmes, et nous nous présentâmes devant Mangu-Cham ayant derrière nous ce grand arbre d'argent avec tous ses vaisseaux et ornemens, qui occupoient une bonne partie de sa salle. Les prêtres lui apportèrent deux petits pains , et des fruits dans un bassin d'argent , qu'ils bénirent en les lui présentant; et le sommelier les prit et les bailla au cham , assis en un lieu fort élevé. 11 commença à manger de l'un de ces pains et envoya l'autre à son fils et à l'un de ses frères le plus jeune, que les Nestoriens instruisoient. Ce frère savoit quelque chose de l'Evangile et envoya quelquefois quérir ma Bible pour la voir. En suite des prêtres le moine fit ses prières aussi, et moi
après lui. Le cham nous promit alors de venir le lendemain en notre église , qui étoit assez grande et belle, car elle étoit toute tapissée de draps d'or et de soie; mais le lendemain il s'en alla de Caracarum^ priant les prêtres de l'excuser s'il n'alloit en leur église, et qu'il n'osoit y entrer, parce qu'il avoit été averti qu'on y avoit porté des corps morîs. Pour le moine, les autres prêtres et moi, nous ne laissâmes pas de demeurer à Caracarum , afin d'y pouvoir faire la fête de Pâques.