‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 77 sur 92 · CHAPITRE Xtllï · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xtllï

De la maladie de Guillaume l'orfèvre ; et du prêtre Jonas.

Il arriva que Guillaume l'orfèvre futfort malade; comme il commençoit à se mieux porter et à recouvrer peu à peu sa santé , le moine l'étant venu visiter, lui donna une potion de rhubarbe, ce qui le pensa faire mourir. Le voyant changé si subitement, je lui demandai ce qu'il pouvoit avoir mangé ou bu qui l'eût mis en si mauvais état: il me dit que c'étoit le moine qui lui avoit fait prendre deux écuelles pleines de breuvage qu'il avoit pris pour de l'eau bénite. Je fus trouver le moine et lui dis assez nettement, ou qu'il allât comme un apôtre faire des miracles par la vertu des prières et de la grâce du Saint-Esprit, ou qu'il se comportât en médecin seulement, et selon la science de la médecine , lui reprochant d'avoir donné une si forte et dangereuse boisson à un malade sans y être préparé, comme si c'eût été une chose sacrée et bénite ; que si cela venoit à la connoissance du monde, il en seroit fort blâmé. Depuis cela il fut plus réservé, et se garda plus de moi que jamais.

JÇ) S VOYAGE

Environ ce même temps , le prêtre ou archidiacre Jonas devint aussi fort malade, et sesparens et amis envoyèrent quérir-un devin sarrasin, qui leur dit qu'un certain homme maigre qui ne buvoit, ni ne mangeoit, ni ne couchoit en un lit , étoit fâché contre lui , et que si le malade pouvoit obtenir sa bénédiction , il recouvreroit sa santé ; ils jugèrent aussitôt que celui-là que le devin avoit désigné étoit le moine ; et environ la mi-nuit, sa femme, sa sœur et son fils le vinrent trouver , le priant et conjurant de venir donner sa bénédiction au malade: ils nous éveillèrent aussi afin que nous le priassions d'y aller; mais le moine nous pria de le laisser en repos, et de ne nous point mêler de cela , d'autant que ce prêtre, avec trois autres, avoient de mauvais desseins contre nous , ayant résolu d'aller à la cour pour obtenir de Mangu-Cham que nous fussions tous chassés de ce pays-là. La cause de cela étoit pour un bruit et différend survenu entre eux, sur ce que le cham et ses femmes avoient envoyé quatre jascots et quelques pièces de soie pour les faire départir au moine et aux prêtres à la fête de Pâques. Le moine avoit pris un de ces jascots pour sa part , et des trois autres il y en avoit un faux qui n 'étoit que de cuivre; sur quoi les prêtres pensoient que le moine en avoit eu trop pour lui, et s'en étant peut-être plaint entre eux , le moine en avoit été averti. Toutefois aussitôt qu'il fut jour, je ne laissai pas d'aller voir ce pauvre prê-

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tre qui avoit un grand mal de tête et crachoit le sang ; je lui dis que ce devoit être une apostume, et lui conseillai alors , le voyant en si mauvais état , de reconnoître que le Pape étoit le père et chef de tous les chrétiens ; ce qu'il fit aussitôt, promettant devanttous que si Dieu lui rendoit la santé , il iroit lui-même baiser les pieds du Pape, et feroit de bonne foi tout son pouvoir afin que le saintPère voulût envoyer sa bénédiction au cham. Je l'avertis aussi que s'il pensoit avoir quelque chose en sa possession qui appartînt à autrui , qu'il la restituât. Il me répondit qu'il ne pensoit pas avoir rien de semblable. Je lui parlai aussi du sacrement de l'extrême-onction , mais il me dit que cela n'étoit pas leur coutume et usage , et que leurs prêtres ne savoient pas comment il la falloit faire et en user, me priant d'en vouloir faire moi-même ainsi que je l'entendois'; de plus,, je l'avertis aussi sur la confession , qui n'est pas en usage entre eux. Alors il dit quelque chose à l'oreille d'un prêtre de ses compagnons qui étoit là. Après il commença à se trouver un peu mieux, et me pria d'aller quérir le moine , ce que je fis. Le moine pour la première fois n'y voulut pas venir, mais quand il sut que le malade se portoit un peu mieux , il y alla avec la croix, et moi je lui portai dans la boîte de Guillaume le corps de notre Seigneur, lequel j'avois réservé depuis le jour de Pâques , à la prière de notre bon orfèvre. Le moine étant arrivé commença de frapper le

malade avec ses pieds , et le malade à les embras- ser avec grande humilité. Et moi je lui dis que c'étoit la coutume de l'Eglise romaine que le malade reçut le saint sacrement comme un viatique, pour se munir contre les efforts et embûches de Satan ; qu'il considérât que c'étoit le corps de Jésus- Christ que j'avois consacré le jour de Pâques, qu'il le falloit ainsi croire et avoir désir et intention de le recevoir ; alors il commença à dire, qu'avec une très-ferme foi il le désiroit de tout son cœur, et comme je le lui découvris, il me dit., avec une très-grande ferveur , qu'il eroyoit que c'étoit son créateur et sauveur , et celui qui lui avoit donné la vie , et la lui rendroit en la résurrection du dernier jour., et ainsi il reçut de mes maius ce saint sacrement à la façon de l'Eglise romaine. Après , le moine demeura auprès de lui, et en mon absence lui donna je ne sais quelle potion; mais le lendemain il commença à ressentir les tourmens de la mort, et durant l'agonie, je pris de leur huile qu'ils disoient être sacrée, et je l'en frottai selon notre usage, ainsi que lui-même m'en avoit prie ; car je n'avois pas pour lors avec moi de nos saintes huiles , à cause que les prêtres de Sartach avoient retenu tout par devers eux.

Après que nous eûmes chanté et dit sur lui les prières pour les mourans , le moine me donna avis de nous retirer , à cause que si je me fusse trouvé présent à cette mort, je n'eusse plus pu entrer en la cour de Mangu-Cham par l'espace

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d'un an entier ; et tous les assistans me dirent que cela étoit ainsi , me priant de m'en aller pour n'être privé d'une telle faveur. Aussitôt que ce pauvre homme fut trépassé , le moine me dit que je ne me misse en peine de rien, et que lui l'avoit fait mourir par ses prières, d'autant qu'il nous étoit contraire , que lui seul étoit savant entre eux , tout le reste n'étant que des ignorans, que de là en avant Mangu-Cham et tous ses sujets nous obéiroient mieux; et sur cela il me déclara la réponse qu'avoit faite le devin ; à quoi n'ajoutant guère de foi , je m'enquis des prêtres amis du défunt , si cela étoit ainsi ou non ; ce qu'ils m'assurèrent être très-vrai, mais qu'ils ne savoient pas s'il avoit été averti premièrement de cela ou non. Ensuite de quoi je remarquai que le moine fit venir en son oratoire ce devin et sa femme , et leur fit cribler de la poudre pour faire une sorte de sortilège ; il avoit aussi avec lui un certain diacre de Russie qui lui servoit à ces sortilèges-là. Ce qu'ayant aperçu je fus grandement étonné, et eus horreur de la méchanceté de cet homme , et lui dis doucement, en l'appelant mon frère et mon ami, qu'un homme rempli du Saint- Esprit , et qui prêchoit les autres 3 ne devoit pas consulter ainsi les devins , puisque tout cela étoit défendu, sur peine d'excommunication. Alors il se mit à s'excuser , et qu'il n'avoit jamais usé de ces choses. J'avois grand déplaisir de ne le pouvoir quitter , à cause que j'avois été logé

avec lui par le commandement du cham , si bien que sans la licence spéciale du prince je ne pouvois m'en séparer comme j'eusse désiré.

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