‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 78 sur 92 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

Description de la ville de Caracarum , et comme Mangu- Cham envoya ses frères contre diverses nations.

Pour ce qui est de la ville de Caracarum, votre Majesté saura qu'excepté le palais du charn,ellene vaut pas la ville de Saint-Denis en France , dont le monastère est dix fois plus considérable que tout le palais même de Mangu. Il y a deux grandes rues, l'une dite des Sarrasins, où se tiennent les marchés et la foire: plusieurs marchands étrangers y vont trafiquer à cause de la cour, qui y est souvent, et du grand nombre d'ambassadeurs qui y arrivent de toutes parts. L'autre rue s'appelle de Cathayens, où se tiennent tous les artisans. Outre ces deux rues il y a d'autres grands lieux ou palais , où est la demeure des secrétaires du prince. Là sont douze temples d'idolâtres de diverses nations , et deux mosquées de Sarrasins , où ils font profession de la secte de Mahomet, puis une église de chrétiens au bout de la ville., qui est ceinte de murailles faites de terre , où il y a quatre portes. A celle d'orient l'on vend le millet et autres sortes de grains dont il y en a peu. A la porte d'occident se vendent les brebis

et les chèvres ; à celle du midi les bœufs et les chariots, et à celle du nord les chevaux.

Or, suivant toujours la cour nous y arrivâmes le dimanche avant l'Ascension , et le lendemain nous fûmes appelés devant Bulgay , le principal secrétaire et juge de la cour,, à savoir , le moine et toute sa suite , nous et tous les autres ambassadeurs et'ét rangers qui fréquentoient le logis du moine. Chacun fut introduit en particulier et l'un après l'autre, le moine premièrement, puis nous qui fûmes exactement interrogés par ce secrétaire, d'où nous venions, pourquoi et à quelle fin , en un mot à quoi nous étions propres , et ce que nous désirions d'eux. Cette recherche si curieuse fut faite à cause qu'on avoit rapporté au cham qu'environ quatre cents assassins et meurtriers secrets étoient venus sous divers habits pour le tuer. Environ ce temps-là cette dame malade , dont nous avons parlé ci-dessus, eut une rechute et envoya quérir le moine, qui n'y voulut pas aller , d'autant qu elle avoit déjà fait venir des idolâtres auprès d'elle , disant qu'ils lui rendissent sa santé s'ils pouvoient , et que pour lui il n'iroit point du tout. La veille de l'Ascension nous allâmes partout les palais du cham, et je vis que comme il vouloit boire on vcrsoit du cosmos sur ses idoles de feutre ; sur quoi je dis au moine, quelle affinité pouvoit-il y avoir entre Jésus- Christ et Bélial, et quel accord de la sainte croix avec ces idoles ?

Mangu-Cham a huit frères : trois utérins du côté de sa mère , et cinq de celui de son père. Il avoit envoyé l'un de ses frères utérins au pays des Assassins , que l'on appelle Mulibet, lui commandant d'exterminer toute cette race de gensià. Il en a envoyé un autre vers la Perse , où il est entré maintenant, pour de là aller, comme Ton croit, en Turquie, et envoyer une autre année contre Baldach et Vastace. 11 en dépêche un autre vers Cathay contre certains rebelles. Le plus jeune du côté maternel , il le retient auprès de soi , et on l'appelle Arabucha , qui se tient au palais de sa mère, qui étoit chrétienne, et au service de laquelle a été Guillaume l'orfèvre, qui fut pris en Hongrie par un des frères paternels du cham lorsqu'il prit de force la ville de Belgrade , où étoit aussi un évêque normand de Belleville, près de Rouen , avec un neveu que j'ai vu à Caracarum. Entre les prisonniers se trouva donc cet honnête Guillaume, qui fut donné à la mère de Mangu, à cause qu'elle désiroit grandement de l'avoir à son service. Quand cette dame fut morte, le sieur Guillaume fut au service d'Arabucha avec tout le reste de ce qui étoit de la cour de sa mère, et parle moyen de cet Arabucha, il vint à la connoissance de Mangu-Cham , qui lui fit faire ce grand ouvrage d'argent dont nous avons parlé, et pour lequel il lui avoit donné tant de marcs d'argent.

La veille de l'Ascension Mangu-Cham dit qu'il

vouloit ailer à la cour de sa mère, qui étoit assez proche : le moine s'offrit d'aller avec lui pour lui donner sa bénédiction, dont le cham fut content. Le soir de l'Ascension cette dame, dont nous avons parlé , fut fort tourmentée de maladie, et le premier de ses devins fit faire quelque sort en frappant sur une table.

Le lendemain, après que Mangu-Cham et ses courtisans se furent retirés, comme nous suivions aussi , étant sur le point de nous loger, le moine eut commandement de se retirer plus loin de la cour qu'il n'avoit accoutumé : à quoi il obéit. Alors Arabucha fut au-devant de son frère le cham. Le moine et moi., voyant qu'ils passoient assez près de nous , nous allâmes à sa rencontre avec le crucifix, et lui se ressouvenant de nous à cause qu'il étoit venu quelquefois à notre oratoire , il nous tendoit la main , faisant le signe de la croix à la façon de nos évêques quand ils font la bénédiction. Le moine aussitôt montant à cheval le suivit portant quelques fruits. Arabucha descendit à la cour de son frère , qui pour lors étoit à la chasse. Le moine mit aussi pied à terre et lui fit présent de ces fruits , qu'il reçut. Il y[avoit auprès de lui deux Sarrasins des principaux de la cour : mais Arabucha, sachant la contrariété qui est entre les chrétiens et les Sarrasins, demanda au moine s'il connoissoit bien ces Sarrasins : lequel répondit aussitôt qu'il savoit fort bien que c etoient des chiens , et pourquoi il les

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tenoitsi près de soi; mais les autres répliquèrent pourquoi il les injurioit, vu qu'ils ne lui faisoient aucun tort ni déplaisir: sur quoi le moine répartit qu'il disoit la vérité , et qu'eux et tout le reste des mahométansétoient d'abominables canailles. Ce qui les mit en telle rage, qu'ils commencèrent à proférer mille blasphèmes contre Jésus- Christ ; mais Arabucha aussitôt leur imposa silence et leur défendit de ne plus rien dire contre le Fils de Dieu, qu'il savoit être le vrai Messie et Dieu. Sur ces entrefaites il se leva un si grand vent par toute la contrée aux environs de la cour, qu'il sembloit que tous les démons de l'enfer fussent déchaînés, et peu de temps après on sut que cette dame qui étoit malade étoit morte.

Le lendemain le cham s'en retourna à son palais, mais par un autre chemin, selon l'instruction de leurs devins et sorciers , qui ne veulent jamais que l'on retourne par la même voie qu'on est venu. Davantage , pendant que la cour étoit là, et après qu'elle se fut retirée , personne n'osoit passer ni à pied nia cheval par où elle avoit demeuré tant que l'on y apercevoit quelque reste de feu ou de fumée.

Le même jour quelques Sarrasins se trouvèrent avec le moine disputant contre lui, et quand il vit qu'il ne pouvoit se bien défendre par raisons contre eux, et qu'ils se moquoient de lui , il ne put se tenir de leur décharger quelques coups d'un fouet qu'il tenoit en main ; ce qui excita

une telle rumeur que cela vint aux oreilles de Mangu , qui aussitôt nous fit faire commandement de ne plus demeurer à la cour, au lieu où nous avions accoutumé d'être.

Pour moi, j'avois toujours espérance de la venue du roi d'Arménie , et environ Pâques quelques-uns arrivèrent là de Bolac , où habitent quelques Flamands ou Allemands, que j'avois grand désir d'aller voir. Ils me dirent qu'un prêtre allemand devoit venir à la cour. C'est pourquoi je n'osai pas demander à Mangu-Cham quelle étoit sa volonté sur notre demeure à la cour ou sur notre départ. Au commencement il ne nous avoit donné que le terme de deux mois pour nous y arrêter ; mais cinq mois entiers s'étoient passés environ le dernier de mai , et nous y avions toujours demeuré depuis janvier jusqu'alors.

Mais enfin voyant qu'il n'y avoit aucune nouvelle de ce roi d'Arménie ni de ce prêtre flamand dont on nous avoit parlé , et craignant d'être contraints de retourner en l'hiver, dont nous avions déjà assez éprouvé les rigueurs excessives en ce pays-là, je fis demander au cham quelle seroit sa volonté à notre égard ; que nous eussions été bien contens de demeurer là si tel étoit son plaisir ; mais si nous avions à nous en retourner, ce seroit bien le plus à propos et commode pour nous que ce fût en été que non pas en hiver. Le cham me fit répondre là-dessus que je ne m'éloignasse point de lui et qu'il avoit envie de me parler le lende*

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main. Mais je répliquai que si sa volonté, étoit telle , que je le suppliois bien humblement d'envoyer quérir le fils de Guillaume, d'autant que notre interprète n'étoit pas assez capable. Celui qui me vint parler de la part de sa Majesté étoit Sarrasin et avoit été ambassadeur vers Vastace , et gagné par argent, il avoit donné conseil à ce Yastace d'envoyer des ambassadeurs vers le cham, afin que le temps et l'occasion se passât que ïes Tartares dévoient entrer en ses terres ; si bien qu'ayant envoyé ses ambassadeurs , il avoit été averti par eux des forces des Tartares , qu'il avoit après méprisés , et ne se soucia plus de faire la paix avec eux , qui n etoient point venus en son pays selon leur premier dessein. Car il faut remarquer que jamais ces gens-là ne prennent aucun pays parla force des armes, mais seulement par ruses et tromperies ; si bien qu'ils ont subjugué et détruit la plupart du monde sous un beau semblant et prétexte de paix et d'amitié.

Ce Sarrasin qui me parloit de la part du cham se mit après à me faire des demandes du Pape et du roi de France, et combien de journées de chemin il y avoit pour aller jusqu'à eux ; mais le moine l'ayant ouï me donna avis en secret de n'y rien répondre, afin qu'ils ne prissent là-dessus la résolution d'y envoyer des ambassadeurs. C'est pourquoi je ne dis mot, et lui sur cela me dit quelques paroles injurieuses et offensantes, de quoi les prêtres nestoriens le vouîoient accuser

devant le cham , et sans doute on l'eût mis à mort ou très-bien battu ; mais je ne voulus par le permettre , et l'empêchai de tout mon pouvoir,

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