‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 79 sur 92 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

Comme ils furent examinés plusieurs fois, et de leurs conférences et disputes avec les idolâtres.

Le lendemain, qui fut le dimanche avant celui de la Pentecôte , je fus appelé et mené à la cour, où le premier secrétaire me vint trouver avec un de ceux qui versoientà boire au cham et plusieurs Sarrasins , qui me demandèrent de la part du cham pourquoi j'étois venu en ce pays-là : à quoi je fis la même réponse que j'avois toujours faite , à savoir que j'étois venu vers Sartach et de Sartachà Baatu , qui m'avoit envoyé là : partant que je n'avois rien à leur dire de la part de qui que ce fût, sinon leur prêcher la parole de Dieu, si c etoit leur plaisir de l'écouter, et qu'ils savoient bien ce que Baatu leur en avoit écrit. A ces mots ils me demandèrent quelles paroles de Dieu je leur voulois "annoncer, estimant que je leur voulusse prédire quelques succès heureux, ainsi que plusieurs leur font d'ordinaire. Je leur répondis que s'ils vouloient., je leur dirois quelle est cette parole de Dieu , pourvu qu'ils me fissent venir un bon interprète. Ils me dirent qu'ils en avoient déjà envoyé quérir un ; que cependant je ne lais-

sasse pas de dire le mieux que je pourrois par celui qui étoit là, et qu'ils m'entendroient bien. Et comme ils me pressoient fort là-dessus , je leur dis : Voici quelle est la parole de Dieu : celui à qui on a donné plus de choses en charge, c'est celui de qui on en redemande davantage , et celui-là est le plus aimé à qui on remet plus de choses. « Et sur cela je fais savoir à Mangu Cham n que Dieu lui a donné beaucoup de biens; car » de toute la grandeur, puissance et richesses » qu'il possède, il n'en a [rien reçu des idoles des » Tuiniens , mais d'un seul Dieu tout-puissant, » créateur du ciel et de la terre 3 qui tient en sa » main tous les royaumes du monde , et les transw porte d'une nation à l'autre à cause des péchés. » C'est pourquoi s'il aimoit Dieu , rien ne lui » manqueroit., mais s'il faisoit autrement, qu'il » devoit tenir pour tout assuré que Dieu viendroit w à lui redemander compte de tout ce qu'il avoit )> jusqu'au dernier denier. »

« A cela un des Sarrasins dit, y a-t-il personne » au monde qui n'aime Dieu? Je lui répondis que »Dieu disoit: que quiconque V aimoit g ar doit ses » commandemens , et qui ne gardoit ses commande- •amens ne Caimoit pas. Lors ils me demandèrent si » j'avois été au ciel pour savoir quels sont ses com- «mandemens; non pas, dis-je, mais il les a don- »nés du ciel aux gens de bien ; et lui même est «descendu du ciel "pour les enseigner à tout le y> monde ; et que nous avons toutes ses paroles

» dans les saintes Ecritures, et nous reconnoissons »par les œuvres des hommes s'ils les gardent ou »non. Mais, me repliquèrent-ils , direz-vous que «Mangu-Cham ne garde pas les commandemens »de Dieu ? Je répondis que quand leur interprète » seroit venu, alors en la présence du eham même » je réciterois, s'il lui plaisoit, tous les comman- » démens de Dieu, et il jugeroit lui-même s'il »les gardoit ou non ». Ainsi se départirent-ils de moi, et rapportèrent au cham que je disois qu'il étoit tuinier* ou idolâtre, et qu'il ne gardoitpas les commandemens de Dieu.

Le jour suivant il m'envoya son secrétaire, qui me dit de sa part qu'il y a voit chez eux des chrétiens , des Sarrasins etTuiniens, et que chacun d'eux disoit que sa loi étoit meilleure que celle des autres ; et pour cela , il nous commandoit de venir tous ensemble devant lui, et que chacun mît par écrit ce qu'il étoit de sa loi , pour voir laquelle étoit la plus véritable. Je rendis grâces à Dieu de ce qu'il lui avoit plu toucher le cœur du cham, et le porter à ce bon dessein ^ et comme il est écrit: « Que le serviteur de Dieu doit être » doux et facile envers un chacun , et non contentieux et injurieux,» je dis que j'étois tout près de rendre compte de ma profession de foi chrétienne à quiconque me la demanderoit. Le secrétaire mit tout par écrit , ce qui fut représenté au cham, et fut fait alors le même commandement aux iNestoriens , à savoir, de mettre par

écrit tout ce qu'ils voudroient dire , et de même aux Sarrasins et Tuiniens aussi.

Le lendemain ce secrétaire nous fut envoyé de rechef pour nous dire que le cham désiroit fort savoir la cause de notre venue en ce pays-là ; à quoi je répondis qu'il le pouvoit apprendre des lettres de Baatu;mais ils me dirent que les lettres de Baatu étoient perdues , et qu'il ne se souvenoit plus de ce qu'il en avoit écrit : c est pourquoi il vouîoit que nous le lui disions nous-mêmes. Alors je m'enhardis de lui faire entendre : « Que »c etoit entre autres choses le devoir de notre re- » ligion de prêcher l'Evangile à tout le monde , » et qu'ayant ouï la renommée des peuples de )>Moall, j'avois eu un grand désir de les venir » voir, et que durant cette résolution , j'avois ouï » dire aussi que Sartach étoit chrétien; ce qui «m'avoit fait prendre mon chemin droit vers lui, » et que mon souverain seigneur le roi de France lui » avoit écrit des lettres d'amitié et avec des paroles » obligeantes , par lesquelles aussi il l'assuroit de » natre état et profession, le priant qu'il nous vou- » lut permettre de demeurer parmi les peuples de » Moall ; que sur cela Sartach nous avoit envoyés » à son père Baatu , et Baatu à Mangu-Cham , lequel de rechef nous supplions bien humblement » de nous permettre la demeure en ses pays. »

Tout cela fut écrit et rapporté au cham , et le jour suivant il m'envoya dire qu'il savoit bien que nous n'avions aucun message à lui faire , mais que

seulement nous étions venus pour prier Dieu pour lui, ainsi que plusieurs autres prêtres faisoient ; toutefois qu'il désiroit savoir de nous si jamais aucun de nos ambassadeurs étoit venu vers eux, ou des leurs vers nous. Sur cela je fis rapport de tout ce qui regardoit l'ambassade de David et de frère André. Tout cela fut mis encore en écrit et rapporté au cham , qui alors nous fit dire de sa part que nous demeurions trop long-temps en ses pays, et que sa volonté étoit que nous nous en retournassions au nôtre , et qu'il demandoit si nous voulions mener son' ambassadeur avec nous. Je répondis à cela que je n'oserois pas me charger de mener son ambassadeur, d'autant qu'entre son pays et le nôtre il y a voit de fortes et puissantes nations, de grandes mers et plusieurs fâcheuses montagnes à passer, et enfin que je n'étois qu'un pauvre religieux qui ne pouvoit me charger de cela. Ce discours fini , il fut mis par écrit.

La veille de la Pentecôte les Nestoricns s'avisèrent de mettre par écrit toute l'histoire, depuis la création du monde jusqu'au temps de la passion de notre Seigneur, et de plus de sa résurrection et ascension , touchant même quelque chose du dernier jugement: parmi tout'celail yavoitbeaucoup de choses qui méritoient bien de la censure et de la correction, comme je leur fis voir clairement; et nous aussi leur mîmes simplement par écrit le symbole qui se chante à la messe: Credo

in unum Deum, etc. Alors je leur demandai comment ils vouloient procéder en cette conférence et dispute ; ils nous répondirent que leur intention étoit de disputer premièrement contre les Sarrasins ; je leur dis que cela ne seroit pas à propos , doutant que les mahométans s'accordoient avec nous qu'il n'y a qu'un Dieu, et partant qu'en cela ils seroient de notre côté contre les Tuiniens et idolâtres : ce qu'ils trouvèrent bon. Je leur demandai s'ils savoient bien d'où l'idolâtrie avoit pris son origine, mais ils ne m'en surent rien dire et je leur appris ce qui en étoit. Sur quoi ils me dirent qu'il falloit proposer cela aux Tuiniens et le leur dire nous-mêmes. Je leur répondis qu'il falloit voir premièrement comment ils répondroient à ces idolâtres. Que pour faire essai de cela , je prendrons le parti des Tuiniens, et qu'ils supposassent que je fusse de leur secte , qui assuroit n'y avoir point de Dieu, et qu'eux prouveroient le contraire contre moi. Il faut remarquer qu'entre ces Tuiniens il y a une secte particulière qui dit que chaque âme , vertu et perfection en quelque chose que ce soit est leur Dieu et n'en croient point d'autre. Mais les Nestoriens étoient bien empêchés à savoircomment ilspourroient prouver le contraire de cela, sinon parce que la sainte Ecriture en enseigne : je leur disois là-dessus que leurs adversaires n'ajouteroient pas de foi aux Ecritures,, et que comme ils voudroient alléguer une chose, les autres en allégueroient

une autre toute différente , si bien que je leur persuadai là-dessus de me laisser parler le premier, à cause que si j'étois vaincu par les Tuiniens , eux pussent toujours avoir moyen de répondre mieux ; mais que si eux l'étoient , je ne pourrois jamais trouver moyen de me faire écouter des autres ; ils furent encore contens de cela.

Nous nous assemblâmes donc ce même jour, veille de la Pentecôte, en notre oratoire, et Mangu-Cham nous envoya trois de ses secrétaires pour être juges de nos différends , à savoir l'un chrétien, l'autre sarrasin, et le troisième tuinien. Avant toutes choses, il fut proclamé de la part du cham :« Que son commandement étoit qu'ils )> dévoient recevoir comme le commandement de » Dieu même, à savoir qu'aucun n'eût à faire in- » jure ou déplaisir à l'autre , ni n'excitât aucune » rumeur et trouble qui pût en façon quelconque » empêcher cette affaire, et cela sur peine de mort. » Alors il se fit un très-grand silence , et il y avoit une fort grande assemblée, car chacun des partis y avoit convié les plus habiles et sages de sa secte , outre plusieurs autres encore qui s'y trouvèrent. Les chrétiens me placèrent au milieu d'eux, afin de pouvoir mieux parler et être entendu des Tuiniens . Alors les adversaires , qui étoient en grand nombre., commencèrent à murmurer contre Mangu-Cham, à cause que jamais aucun cham avant lui n'avoit tant entrepris de découvrir ainsi les secrets mystères de leur religion.

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Après ils firent lever contre moi un des leurs , qui étoit du Cathay, et avoit son interprète ] et moi j'avois aussi le mien , qui étoit le fils de Guillaume. Son commencement fut : Mon ami , dit-il , si vous êtes poussé à ne pouvoir répondre, il faudra que vous en cherchiez un plus habile que vous ; à cela je ne répondis rien ; puis il me demanda de quoi nous disputerions premièrement, si comment le monde avoit été fait , ou ce que devenoient les âmes après la mort. Je lui répondis que notre dispute ne devoit point commencer par là , mais puisque Dieu étoit la source et le commencement de toutes choses , pourquoi ne devions-nous pas prendre le principe de notre discours de lui-même., duquel aussi ils avoient une opinion toute autre que nous n'avions ? Qu'aussi Mangu-Cham désiroit surtout de savoir qui avoit la meilleure créance en cela. Alors les arbitres jugèrent que ce que je proposois étoit raisonnable. Il vouloit commencer par les susdites questions , à cause qu'ils s'y pensoientbien être les plus forts et mieux préparés : car tous ces gens-là tiennent l'hérésie des Manichéens, croyant que la moitié des choses du monde est bonne et l'autre mauvaise, et qu'il y a au moins deux principes au monde ; et pour les âmes ils croient qu'elles passent d'un corps en un autre; et un jour un des plus sages prêtres des Nestoriens me demandoit touchant les âmes des bêtes brutes , si elles pouvoient avoir quelque lieu de retraite

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et de refuge , où elles ne fussent contraintes de servir et travailler après leur mort.

Pour preuve et confirmation de cette erreur du passage desâmes^un certain enfant, ainsi que j'appris de Guillaume, a voit été autrefois amené du Cathay, qui n'avoît que trois ans , et néanmoins étoit déjà capable de jugement comme une grande personne, et qui plus est assuroit , à ce qu'ils disoient, avoir été par trois diverses fois €n un autre corps humain, etsavoit fort bien lire et écrire.

Je dis donc aux Tuiniens que nous croyons fermement de cœur et confessions de bouche qu'il y a un Dieu et un seul Dieu parfait en unité , leur demandant là-dessus ce qu'ils en croyoient; mais ils répondirent que ceux-là étoient des fous qui croyoient n'y avoir qu'un Dieu, et que les sages en dévoient croire plusieurs : n'y a-t-il pas , me disoient-ils , de grands princes et seigneurs en votre pays , et ici un plus grand que tous , qui est Mangu-Cham ; qu'il falloit entendre le même des dieux. Je répliquai à cela que la comparaison n'ctoit pas bonne des hommes avec Dieu , et que chaque grand roi ou prince en son pays pouvoit, suivant cela , licitement être appelé Dieu ; et comme je voulois réfuter leur comparaison, ils me prévinrent , me demandant importunément quel étoit donc ce Dieu que nous disions n'y en avoir qu'un; je répondis qu'il n'y avoit point d'autre Dieu que celui que nous croyions , qui est

tout-puissant, et n'a point besoin de l'aide d'aucun autre mais que tous avions besoin de son assistance ; et qu'il n'étoit pas ainsi des hommes, dont pas un n'étoit capable de faire tout. Et pour cela qu'il étoit nécessaire qu'il y eût plusieurs princes et seigneurs en terre, d'autant qu'un seul ne pouvoittout gouverner et donner ordre à tout* De plus., que ce Dieu savoit toutes choses, et pour cela n'avoit besoin de conseillers , toute science et sagesse procédant de lui : davantage qu'il étoit tout bon , et n'avoit que faire de nos biens ; que nous vivions , mourions et étions tout en lui. Que tel étoit notre Dieu, et partant qu'ils ne dévoient pas croire qu'il y en pût avoir d'autres. Ils dirent tous à cela qu'il n'étoit pas ainsi , qu'ils savoient bien qu'il y a un grand et souverain Dieu au ciel , la génération duquel nous est inconnue , et qu'il y en avoit dix autres dieux sous lui, et sous ces dix un autre inférieur, mais qu'en la terre il y enavoituneinfinité.Ils vouïoient ajouter à cela plusieurs autres semblables fables ; mais je leur demandai si ce grand Dieu du ciel étoit toutpuissant , ou s'il avoit sa puissance d'un autre Dieu ? A quoi craignant de répondre , ils s'enquirent de rechef si mon Dieu étoit tel comme je disois, pourquoi avoit il fait la moitié des choses mauvaises? Je leur dis que cela étoit faux, et que celui qui avoit fait le mal ne pouvoit être Dieu car s'il étoit auteur du mal, ce n'étoit plus un Dieu, puisque toute chose bonne venoit de Dieu

seulement. Cette réponse étonna tous les Tuiniens , et cela fut mis par écrit -, et leurs propositions jugées comme fausses et impossibles.

Ils m'interrogèrent de rechef, d'où venoit donc le mal; je leur répondis que ce n etoit pas la question qu'il falloit faire d'abord , mais qu'ils dévoient plutôt demander ce que c'est que le mal , avant que dire d'où il procède; mais que je revenois à notre première question, savoir s'ils croient qu'il y eût quelque Dieu tout-puissant, et qu'après cela je répondrois à toutes leurs autres demandes. La parole leur ^manquant , les secrétaires leur firent commandement au nom de Mangu-Cham de répondre , et enfin étant pressés, ils dirent ouvertement qu'il n'y avoit point de Dieu tout-puissant,sur quoi tous les Sarrasins se prirent à rire ^ et le silence était fait de rechef, je leur dis que cela étant, il n'y avoit donc aucun de leurs dieux qui les pût garantir de tous maux et dangers : car il pouvoit arriver tel accident qu'ils n'y auroient aucun pouvoir.

Davantage , qu'un homme ne pouvoit servir à deux maîtres , et comment donc pourroient-ils servir tant de dieux, tant au ciel qu'en la terre? Tous les assistaus attendoient qu'ils répondissent à cela , mais ils ne dirent mot du tout.

Comme j'étois sur le point de leur faire entendre mes raisons, pour prouver l'unité de l'essence divine et de la trinité en personnes , en la présence de tous ceux qui étoient là , les Nestoriens,

du pays me dirent que cela suffisoit , et que pavois assez bien répondu , d'autant qu'ils vouloient aussi disputer à leur tour. Alors je me tus, et comme ils commençoient à se mettre en avant pour disputer contre les Sarrasins , ils n'eurent d'eux autre réponse , sinon qu'ils tenoient notre loi pour véritable, avec tout ce que notre Evangile contient , et qu'ils ne vouloient entrer en aucun point de dispute avec nous , confessant un seul Dieu , lequel en toutes leurs oraisons ils prioient de leur faire la grâce de mourir comme les chrétiens.

Il yavoit là un vieux prêtre delà secte des Jugures qui confessoit aussi un seul Dieu , et néanmoins , il adoroitles idoles. Ils entrèrent fort en discours avec lui , lui contant tout ce qui s'étoit passé, et " se passeroit jusqu'à la venue de l'antechrist et au jugement final, et lui déclarant à lui et aux Sarrasins ce qui est de la sainte Trinité par similitudes et comparaisons. Ce que tous écoutèrent bien sans aucun murmure ni contradiction. Néanmoins aucun d'eux ne se voulut faire chrétien ni baptiser pour tout cela.

Cette conférence ainsi achevée, les Nestorîens et Sarrasins chantoient ensemble à haute voix; mais les Tuiniens ne disoient rien du tout. Après cela ils burent tous largement.

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