‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 85 sur 92 · CHAPITRE LL · texte numérisé non relu

CHAPITRE LL

Suite du voyage le long de la rivière d'Ara xes \ de la ville «ïeVaxaam, pays de iSaherma , et autres lieux.

De là montant toujours le long du rivage de FÂraxes, dont le poète dit ; Jraxes tout pont dédaignant -, nous laissions la Perse à îa gauche Ters le midi, et les monts Caspiens à la droite vers l'occident , et allions justement par le milieu entre le midi et l'occident* Ensuite nous passâmes par les paseages de Baehu , qui est le général de cette armée de ïartares qui est aux environs de l'Arases ^ et qui a subjugué les Curgiens ? Turcs et Perses.

ÎI y a un autre gouverneur en Perse à Tau ris 5 nommé ÂrgoB , qui a charge de recevoir les tributs. Et Mangu-Cham les a rappelés tous deux en leurs premières demeures pour y placer un de ses frères qui vient en ces quartiers-là". Cepays, que je tous ai décrit, n est pas proprement la

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Perse, niais on l'appeloit anciennement Hyrcanie. Je fus au logement de Bachu , qui nous fit donner du vin à boire, et lui but du cosmos ^ dont j'eusse aussi bu volontiers s'il m'en eût fait donner; car encore que ce fût de fort bon vin nouveau que nous bûmes, toutefois le cosmos est plus sain , même à un homme altéré et affamé comme j etois. Nous suivîmes donc toujours la rivière d'Araxes depuis le jour Saint-Clément jusqu'au second dimanche de carême , tant que nous parvînmes au haut de ce fleuve. Au-delà de la montagne d'où il sourd , il y a une fort bonne ville, nommée Arserum , qui appartient au Soudan de Turquie. Aux environs de là même l'Euphrate prend sa source vers le nord au pied des monts de Curgie. J'eusse volontiers été voir cette source /mais il y avoit tant de neiges partout que personne n'osoit sortir du grand chemin battu, de peur de se perdre ; et de l'autre côté de ces monts du Caucase , vers le midi , le Tigre prend son origine aussi.

Quand nous nous séparâmes de Bachu , mon guide et mon interprète allèrent jusqu'à Tauris pour parler à Argon. Bachu nous fit conduire en une certaine ville , nommée Nàxuam , qui autrefois a été la "capitale d'un grand royaume, fort puissante et fort belle ; mais les T art ares Font entièrement ruinée. Il y avoit quelque huit cents églises d'Arméniens, mais maintenant il n'y en a que deux bien petites , et les Sarrasins ont dé-

truit les autres. En une de ces églises je fis là fête de Noël avec mon clerc du mieux que je pus, et le lendemain le curé de cette église mourut, ei à ses funérailles assista un évêque avec douze moines de la montagne. Car tous les évêques des Arméniens sont moines, comme aussi la plupart de ceux des Grecs. Cet ëvêque me contoit que près de cette église H y en avoit une autre où saint Barthélemi et saint Judas Thadée avoient été martyrisés; mais tous les chemins étoient si couverts de neige qu'on n'y pouvoit aller. Il me dit aussi qu'ils avoient deux prophètes, dont le principal étoit Méthodius martyr, qui étoit de ce pays, et qui avoit prédit assez clairement la venue des Ismaélites , et que sa prédiction avoit été vérifiée en la personne des Sarrasins. L'antre prophète 9 nommé Acacron , avoit prophétisé en mourant de la nation des Archers, qui dévoient sortir du nord : « qu'ils . conquerroient tous les » pays de l'Orient , et qu'ils épargneroient les » royaumes de l'Orient, afin qu'ils leur aidassent » à gagner ceux d'Occident , mais que les Francs , » qui sont catholiques , ne leur obéiroient pas; » que ces gens-là occuperoient tous les pays de- » puis le Nord jusqu'au Sud , et viendroient à » Gonstantinople, dont ils prendroient le port; et » que le plus sage d'entr'eux entreroit dans la » ville, et voyant les églises et les belles cérémo- 9 nies des François , recevroit le baptême et dona neroit conseil aux François comment ils pour-

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?> roient faire mourir l'empereur des ï art arcs, qui » lors seroient tous confondus et détruits; que les » François , qui seroient alors au milieu de la » Terre- Sainte (c'est-à-dire en Jérusalem) en- » tendant cela viendroient aussi attaquer les Tar- » tares leurs ennemis , et avec l'aide de sa nation » (à savoir des Arméniens) s les poursuivroienî » de telle sorte que le roi de France viendroit à » poser son trône royal à Tau ris en Perse ; et alors » tous les pays de l'Orient ^-ct toutes les nations » infidèles seroient converties à la foi chrétienne ; » qu'il y auroit une si grande paix par tout le » monde que les vivans pourvoient dire aux » morts : Malheur à vous, misérables, qui n'avez » pas vécu jusqu'en ces temps-ci ! »

J'avois déjà lu cette prophétie à Constantin©pie, où un Arménien l'avoit apportée, et n'en fis pas grand état alors , mais quand cet évêque m'en parla , je m'en ressouvins et y pensai davantage; mais par toute l'Arménie ils croient cela comme l'Evangile. Il nous disoit encore , que comme les âmes du lymbe attendoient autrefois l'avènement de notre Seigneur pour les délivrer , qu'ainsi ils attendoient notre venue pour être délivrés de cette misérable servitude où ils vivoient il y avoit si long-temps.

Proche de cette ville de Vaxnam sont les montagnes sur lesquelles , à ce qu'ils disent , s'arrêta l'arche de Noé ; il y en a deux, l'une plus grande que l'autre ; au pied d'iceîles coule la rivière

d'Àraxes. Là est une petite ville appelée Cemainum;, qui en leur langue signifie huit, à cause des huit personnes qui sortirent de l'arche et la bâtirent. Plusieurs ont tâché ce monter au haut de cette montagne, mais ils n'ont jamais pu. Le même évêque me disoit la-dessus qu'un certain moine ayant désir d'y monter, fut fort troublé et en grandepeine, voyantqu'il n'enpouvoit venir à bout; mais que sur cela un ange lui apporta une pièce du bois de cette arche, lui enjoignant de ne s'en tourmenter pas davantage ; il me dit que cette pièce de bois étoit encore gardée en leur église.

Pour la montagne , elle ne semble point, si haute à voir que l'on n'y pût bien monter. Un certain vieillard me disoit une raison assez plaisante , pourquoi on ne le pouvoit ; c'est que cette montagne est appelée Massis , qui en leur langue est du genre féminin , et qu'il étoit impossible que personne y pût jamais monter à cause qu'elle étoit la mère du monde.

En cette même ville de Yaxnam , je rencontrai frère Bernard Catalan, de Tordre des Frères Prêcheurs 3 qui avoit demeuré en Géorgie avec un certain prieur du sépulcre , qui a de grandes terres en ces pays-là. Il avoit appris quelque peu de la langue tartare , et s'en alloit avec un autre religieux hongrois à Tauris pour avoir un passeport d'Argon, afin d'aller vers Sartach ; mais quand ils y furent ils ne purent avoir audience,

et le moine hongrois retourna à Tiphîis avec moi et un serviteur; frère Bernard s'arrêta à Tau ris avec un frère lai allemand , dont il ne savoit pas la langue.

Nous partîmes de Vaxnam l'octave de l'Epiphanie , car nous avions été contraints de nous arrêter long-temps à cause des grandes neiges. Quatre jours après nous arrivâmes au pays de Sahenna, qui est un seigneur Curgien , très» puissant autrefois , mais aujourd'hui sujet et tributaire des ïartares qui ont ruiné toutes ses villes et forteresses. Son père Zacharie avoit eu tous ces pays d'Arménie, pour les avoir délivrés des m ai os des Sarrasins. Il y a plusieurs villes et villages, et beaucoup de bons chrétiens qui ont leurs églises semblables à celles de France, et chaque Arménien a en son logis un lieu honorable où est une main de bois tenant un crucifix, et une lampe ardente au-devant ; et comme nous usons d'eau-bénite pour chasser les mauvais esprits , ils se servent d'encens : chaque nuit ils brûlent des senteurs et en parfument tous les coins de leurs maisons pour les préserver de toutes sortes d'ennemis. J'eus quelque conversation et mangeai avec ce Sahenna, qui me fit beaucoup d'honneur et de caresses, lui, sa femme , et son fils Zacharie, qui est un jeune homme fort honnête et fort sage. Il me demanda si, au cas qu'il vînt trouver votre Majesté , elle voudroit bien l'entretenir. Car bien qu'il ait souvent vail-

lamment repoussé l'effort des T art ares et qu'il ait abondance de toutes commodités en son pays, toutefois ii aimeroit mieux voyager dans les pays étrangers que de souffrir la rude et cruelle domination de ces barbares. De plus, ils se disent tous enfans de l'Eglise romaine? et si sa Sainteté les vouloit assister un peu , ils pourroicnt contraindre toutes les nations circonvoisines à reconnoître l'Eglise latine et subjuguer tous ses adversaires.

Etant partis de ce pays , nous arrivâmes en quinze jours dans les terres du Soudan de Turquie, au premier dimanche de carême; et le premier château que nous trouvâmes fut Arsengan , où tous les habitants sont chrétiens , Arméniens, Curgiens et Géorgiens, maïs les Sarrasins en ont la seigneurie. Le capitaine du lieu disoit avoir un exprès commandement de ne point donner de vivres ni de provisions à ceux qui venoient des parties de France , ni aux ambassadeurs du roi d'Arménie et de Vastace.

Du lieu d'où nous partîmes le premier dimanche de carême jusqu'en l'île de Cypre, où nous sommes arrivés à la Saint-Jean , il nous a fallu toujours acheter nos provisions. Mon guide nous trouvoit des chevaux ; et tout l'argent que nous lui donnions pour acheter des vivres, il le mettoit fort bien en sa bourse; en passant la campagne, comme il voyoit force troupeaux de moutons çà et là , il en prenoit par force quelqu'un, dont il donnoit à manger à tousses compagnons

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qui mouroient de faim , eî trou voit fort étrange que je ne voulusse pas manger de son larcin.

Le jour de la Purification nous nous étions trouvés en une ville nommée Ayni, qui appartient à Sahenna , et est très-forte par sa situation, Il y a bien là-dedans cent églises d'Arméniens , et deux mosquées de Turcs : les Tartares y ont établi un bailli ou gouverneur; j'y rencontrai cinq religieux des F rères Prêcheurs , dont les quatre étoient de France, et le cinquième s'étoit mis en leur compagnie en Syrie ; ils n'avoient qu'un garçon pour les servir , qui étoit quasi toujours malade; il parloit turc et un peu français. Ils a voient des lettres de recommandation de sa Sainteté pour Sartach , Mangu-Cham et Buri j telles que celles que votre Majesté m'avoit données. C etoitpour leur permettre de demeurer en leur pays et y prêcher la parole de Dieu, Mais quand je leur eus conté tout ce qui m etoit arrivé là , et comme ils m'avoient renvoyé ainsi que j'étois venu, ils tournèrent leur chemin vers Tiphlis , où il y avoit de leurs confrères , pour consulter avec eux ce qu'ils auroient à faire. Je leur dis qu'ils pouvoient bien passer jusques-là par le moyen de ces lettres, mais qu'ils se disposassent et résolussent aussi à souffrir beaucoup de travaux et d'incommodités , et de rendre bien exactement compte de leur venue , car quand les Tartares sauroient qu'ils n'ont autre charge que de prêcher , ils ne feroient pas grand cas d'eux ,

et principalement en ce qu'ils n'avoient point d'interprète. Je ne sais ce qu'ils sont devenus, n'en ayant eu aucunes nouvelles depuis.

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