‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 86 sur 92 · CHAPITRE LIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIL

Passage de l'Euplirate, du château de Camath, et arrivée en Cypre, Antioche et Tripoli.

INous vînmes le second dimanche de carême à la source du fleuve Araxes, et passant sur le haut de la montagne , arrivâmes vers la rivière d'Euphrate, sur laquelle nous descendîmes huit jours -durant, toujours allant vers l'occident, et enfin parvînmes au château de Camath. Là ce fleuve se tourne au midi vers Halape ; mais passant l'eau nous prîmes le chemin par des contrées fort hautes et montagneuses et pleines de grandes neiges , en tirant à l'occident. Il y avoit eu en cette année-Là un si grand tremblement de terre que plus de dis mille personnes de qualité y étoient péries en la ville d'Arsengan , sans compter une multitude infinie d'autres pauvres gens. Comme nous y passions à cheval trois jours durant, nous y vîmes encore d'horribles crevasses et ouvertures de terre avec de grands monceaux de pierres et de rochers qui avoient roulé des montagnes et combloient les vallées ; de sorte que si cela eût duré un peu davantage, on eût aisément vu l'accomplissement de la prophétie

dlsaie , quand il dit que toute vallée sera élevée, et toute montagne et colline sera abaissée.

Nous passâmes aussi parla vallée où le soudan des Turcs fut défait par les Tartares, et il seroit trop long de raconter parle menu comment cela se passa ; mais un certain serviteur de nos guides qui se trouva avec les Tartares , nous disoit qu'ils étoient au nombre de dix mille seulement ; et un Gurgien , sujet des Turcs , contoit que le soudan avoit deux cent mille chevaux, et qu'en la campagne où la bataille se donna se fit un grand lac par un tremblement de terre; ce qui me faisoit penser en moi-même que la terre avoit ainsi voulu ouvrir sa bouche pour recevoir et avaler le sang des Sarrasins. Delà nous fumes à Sébaste en la petite Arménie, environ l'octave de Pâques, et y visitâmes les sépultures des quarante martyrs; où il y a aussi une église de saint Biaise , mais je n'y pus aller, d'autant qu'elle est dans le château sur une hauteur.

Le dimanche de Quasimodo nous vînmes à Césarée de Gapadoce, où est l'église du grand saint Basile. Quinze jours après nous sommes venus jusqu'à Iconie à petites journées, car nous allions un peu plus doucement, et nous reposions en plusieurs lieues par le chemin , à cause que nous ne pouvions pas trouver des chevaux aisément; et aussi mon guide étoit cause en partie de cela , car il allongeoit expressément pour faire ses affaires et négoces , en s arrêtant quelques jours en

chaque ville : ce qui me dcpiaisoit fort, mais je n'en osois dire mot , ni même faire semblant de le trouver mauvais. Il auroit pu faire de nous ce qui lui eût plu , ou nous vendre ou nous tuer, personne n'osant 3ui contredire en rien. Je trouvai plusieurs François à Iconie , et un certain marchand genevois d'Acre, nommé Nicolas de Sansire , qui avoit un compagnon vénitien , appelé Boni face Molini , qui venoient là trafiquer de l'alum qu'ils transportaient tout de Turquie, et avoient si bien fait., que le. Soudan ne le pouvoit vendre qu'à eux deux ; et le renchérirent de telle sorte par le moyen de ce monopole , que ce qui ne valoit auparavant que quinze besans, on rachetait soixante.

Mon guide me présenta au Soudan, qui me dit qu'il me feroit passer et conduire sûrement jusqu'à la mer d'Arménie pu Gilicie. Mais ce marchand dont j'ai parlé, sachant combien les Sarrasins faisoient peu de cas de nous , et qu'aussi j étais grandement incommodé en la compagnie de mon guide ( à qui j'étais contraint de donner tous les jours quelque chose) , il prit le soin de me faire conduire jusqu'à Curch, qui est un port du roi d'Arménie. J'y arrivai la veille de l'Ascension , et j'y séjournai jusqu'après les fêtes de la Pentecôte. Pendant que j étais là il vint nouvelles du fils du roi d'Arménie à son père , et incontinent je fus vers lui pour savoir ce que son fils lui mandoit , et le trouvai assis parmi tous ses en-

fans , hors un nommé Barum Usin , qui faisoit bâtir un château. Il me dit que son fils lui écrivoit comme il étoit sur son retour de Tartarie, et que Mangu-Cham lui avoit cédé et quitté une grande partie du tribut qu'il payoit 3 et lui avoit donné le privilège que dorénavant aucun ambassadeur de leur pays ne viendroit plus en ses terres. A cause de ces bonnes nouvelles , ce bon homme de père fit un grand festin avec tous ses enfans ; et pour moi il me fit conduire jusqu'à un port de mer , nommé Layace ; de là je passai en Cypre, et vins à Nicosie, où j'ai trouvé notre provincial, qui m'a amené avec lui jusqu'à Antioche, que j'ai trouvée en un état pitoyable. Nous y avons passé la fête de saint Pierre et saint Paul , et de là nous sommes venus à Tripoli de Syrie , oà nous avons tenu un chapitre le jour de l'Assomptiom

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