CHAPITRE LUI
Comme frère Guillaume écrivit de Iripoli au roi Saint-Louis pour lui donner avis de son voyage et d'envoyer des ambassadeurs vers les Tartares.
Delà ayant reçu l'obédience de notre provincial pour aller résider au couvent d'Acre, y étant arrivé, il ne m'a jamais voulu permettre d'en partir pour aller saluer votre Majesté , ainsi que je désirois; mais m'a commandé de vous écrire par le porteur des présentes, à quoi je n'ai osé dé-
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sobéir. J'ai tâché de vous rendre compte et raison de tout mon voyage le moins mal qu'il m'a été possible , suppliant très-humblement votre incomparable clémence et bonté de me pardonner si je ne me suis si bien acquitté de ma commission que je devois et si j'ai dit quelque chose mal à propos et indiscrètement. Votre Majesté aura égard s'il lui plaît , à mon peu desprit et d'intelligence , qui ne suis accoutumé et stylé à raconter, comme il faudroit , tout ce que nous avons vu , et ce qui nous est arrivé en ce voyage. La paix de Dieu , qui surpasse toute intelligence et connoissance des hommes, veuille éclairer de sa lumière votre ceeur et votre entendement. J'ai un très-grand désir d'avoir l'honneur de voir votre Majesté, aussi bien que quelques-uns de mes amis spirituels qui sont en votre royaume ; c'est pourquoi je l'eusse volontiers suppliée, si cela n'étoit en quelque sorte répugnant à sa dignité royale , de vouloir écrire à notre provincial, qu'il me permît d'aller vers vous , à la charge de retourner peu de temps après en la Terre-Sainte.
Pour ce qui est de la Turquie , votre Majesté saura que la dixième partie des hommes qui y sont n'est pas de Sarrasins , mais quasi sont tous Arméniens ou Grecs, et n'ont que des enfans qui leur commandent. Quant au Soudan, qui fut vaincu par les Tartares, il n'a eu qu'une femme légitime ibérienne , dont il n'a laissé qu'un fils assez foible et débile. , lequel il a dé-
elaré son successeur. Iî en a eu un autre d'une concubine grecque, auquel il a laissé une autre seigneurie assez grande ; et en avoit encore un troisième , né d'une turque , avec lequel plusieurs Turcs et Turcomans s'étoient ramassés et ligués, comme par conspiration, pour faire mourir les enfans des chrétiennes. Leur dessein étoit aussi , à ce que j'ai entendu , après en être venus à bout, de détruire toutes les églises des chrétiens, et mettre à mort tous ceux qui ne se voudroient faire mahométans. Mais ce dernier fils a été vaincu par les autres , et la plupart de ses gens tués en bataille; et ayant remis son armée sur pied, voulant tenter la fortune une autrefois, il a été défait de rechef et pris,, et est encore détenu en prison à présent. Pacaster, le fils de la concubine grecque , a fait en sorte avec son frère aîné Filiaster , que celui-ci , à cause de son infirmité., l'a laissé être soudan , et a aussitôt envoyé vers les Tartares. Mais tous les parens du côté de la mère de cet autre, à savoir les Ibériens et Gurgiens,ont trouvé cela fort mauvais. Si bien qu'un enfant gouverne aujourd'hui la Turquie, sans deniers , avec peu de gens de guerre , et force ennemis de tous côtés.
Pour le regard du prince Vastace^ son fils est aussi fort jeune et foible , et a guerre avec le fils d'Assan], qui est aussi un enfant : son pays est fort ruiné, et est sous la servitude des Tartares; de sorte que si une armée de l'Eglise passoit en
la Terre-Sainte, il lui seroit bien aisé de venir à bout de tous ces gens-là, et môme de passer outre.
Pour ce qui est, du roi de Hongrie , il ne peut pas faire plus de trente mille hommes de guerre , et de Cullin à Constanlinople il n'y a pas plus de soixante journées de chemin en chariot, et de Constantinoplc au royaume d'Arménie ^ il n'y en a pas tout à fait tant. Il y a eu autrefois de fort braves hommes qui ont passé en ces pays-là , ou ils ont eu de grandes victoires et d'heureux succès ; toutefois, en ce temps-là, ils y avoienttrouvé d'autres très-vaillans hommes qui leur faisoient tête ; maintenant Dieu a détruit et exterminé tous ces gens-là ; et poury aller, on n'a que faire de se mettre au hasard de la mer , ni de se soumettre à la merci des mariniers. Les frais qu'il faudroit faire pour la marine, seroient seuls suffisais pour toutes les dépenses de terre. Je dirai aussi, avec toute assurance, que si les seuls paysans et petites gens de nos quartiers ( je ne parle point de princes, seigneurs et gentilshommes) vouloient marcher comme font les Tartares , et se contenter de leur manière de vivre simple et sans superfluité , c'est sans doute qu'ils pourroient conquérir tout le monde.
Je pense aussi qu'il n'est plus à propos d'envoyer dorénavant des religieux vers les Tartares, ainsi qu'on a fait de nous et des frères prêcheurs. Mais si le P#pe , qui est le chef de tous les chré-
DE GUILLAUME DE RUBUUQUIS. /}6g
tiens , vouloit, il y pourrait envoyer honorablement quelque évêque, ou autre personne qualifiée, pour ambassadeur, afin de pouvoir répondre à toutes leurs folles demandes; ils ont écrit par trois fois aux Francs , et peuples de deçà , à savoir , une fois au Pape Innocent quatrième d'heureuse mémoire , et deux fois à votre Majesté, l'une par David , qui vous a trompé, et l'autre par nous maintenant. Une personne revêtue delà dignité épiscopale ou autre semblable, pourroit leur dire ou donner par écrit tout ce qui lui plairoit, d'autant qu'ils écoutent paisiblement tout ce que veut dire un ambassadeur, et demandent toujours s'il a quelque chose à dire davantage ; mais surtout il est besoin d'avoir un bon interprète , même plusieurs , et n'épargner point la dépense pour tout cela.