CHAPITRE LIV
De l'ambassade et lettres des Tartares au roi Saint-Louis.
Le roi Saint-Louis étant en son voyage d'outremer à Nicosie de Cypre , attendant le temps de son passage en Syrie 3 il lui arriva des ambassadeurs d'un grand prince tartare., nommé Ercalthay, qui lui écrivoit par eux. Il se trouva là alors un frère André de Lontumel ou Louciumeî, jacobin , qui eonnoissoit le principal de ces ambassadeurs, nommé David (1) . Il Favoit vu en l'armée des Tartares lorsque le Pape Innocent IV Favoit
(i) Voyea dans le voyage de Rubrtiqms*
envoyé vers eux avec d'autres religieux. Ces Lettres d'Ercalthay étoient écrites en langue persane, mais en caractères -arabiques , et le roi les lit traduire en latin par ce même religieux et en envoya une copie scellée de son sceau à la reine Blanche sa mère. Ces ambassadeurs dirent au roi comme depuis environ trois ans le grand cham ou empereur des Tartares s'étoit, par la grâce de Dieu , rendu chrétien et fait baptiser, lui et les principaux de ses barons et de son armée, qui avoient tous fait profession de la foi catholique; que Ercalthay lui-même s'étoit aussi fait baptiser depuis quelques jours, et que le grand cham l'avort envoyé avec une très-puissante armée en intention de défendre et avancer la religion chrétienne, et procurer la délivrance et le bien de tous ceux qui adoroient la croix , et de combattre et détruire tous ses ennemis ; qu'il dcsiroit grandement l'amitié et bienveillance du roi de France ; qu'il avoit entendu qu'il devoit venir en Cypre. Ces mêmes ambassadeurs rapportèrent aussi que ce prince Ercalthay devoit à Pâques prochain venir assiéger la ville de Baldac, où étoit le siège du calife des Sarrasins , qui avoit plusieurs fois donné secours au Soudan deBabylone d'Egypte, et entr'autres durant le siège de Damiète.
Le roi ayant entendu tout cela , tant par les ambassadeurs que parles lettres, en fut grandement réjoui , reçut fort honorablement ces ambassadeurs et les fit très-bien traiter, et leur fit
DES PRECEDEES VOYAGES. fj'JÙ
fournir abondamment de toutes choses. Entr 'autres ils assistèrent le jour de Noël à la messe avec le roi, puis furent régalés au palais; ils furent encore à l'église le jour des rois et se comportèrent > au moins en apparence , en très-bons chrétiens.
La teneur des lettres d'Ercalthay au roi Saint- Louis étoit telle :
«Par la puissance du grand Dieu j les paroles >> d'Erq-althay envoyé par le roi de la terre Cham » au grand roi de plusieurs pays , très-vaillant et » belliqueux , l'épée du monde, victorieux entre » les chrétiens ^ défenseur de la foi apostolique, » fils de la loi, de l'Evangile, et roi de France. )> Que Dieu augmente ses seigneuries , le conserve }> en son royaume longues années, et accomplisse » ses volontés en la loi et au monde, maintenant » et à l'avenir, par la vérité divine, conductrice » des hommes et de tous les prophètes et apôtres i » amen. Cent mille saluts et bénédictions, que » je supplie vouloir maintenant recevoir, et à ce » qu'elles soient grandes envers lui. Dieu me fasse » la grâce que je puisse voir ce grand roi magni- » fique qui est arrivé d'outre-mer, et que le même » Créateur rende votre venue en charité, et nous » fasse la grâce de nous pouvoir assembler et unir; » et que sa Majesté reconnoisse par cette lettre )) que notre intention n'est autre que le bien de » la chrétienté et la force de la main de tous les )> rois chrétiens moyennant l'aide de Dieu , lequel » je supplie qu'il lui plaise donner victoire à Vit-
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)) mée des chrétiens , et la fasse triompher de tous » les ennemis de la croix. De la part du grand » roi je prie Dieu qu'il l'exalte et le magnifie en la » présence de Kiocay. Nous sommes venus avec » puissance et commandement de délivrer tous » les chrétiens de toute servitude, tributs , et de » tous griefs, à ce qu'ils soient en honneur et ré- » vérence ; que personne ne touche à ce qui leur )> appartient ; que les églises soient rebâties 9 le » service soit rétabli , et que personne dorénavant » n'entreprenne de les empêcher de prier Dieu » librement et paisiblement pour l'état de votre » Majesté,
)> Nous venons encore maintenant pour le » bien, garde et conservation de tous les chrétiens moyennant la grâce du Tout-Puissant; » et nous avons envoyé vers vous ce notre fidèle » et vénérable personnage Sabeldin Moufat David » avec Marc pour vous annoncer ces bonnes nou- » velles , et vous dire de bouche tout ce qui est » de notre part, et vous prions, comme notre j> fils , d'écouter leurs paroles et y donner toute » créance et à nos lettres aussi. Que le roi de la » terre soit exalté , et sa magnificence et gran- )> deur commandent que , selon la loi de Dieur il « n'y ait point de différence entre le Latin , le »Grec, l'Arménien, le Nestorien , le Jacobite, » et bref entre tous ceux qui adorent la croix ; car » tous ceux-là ne sont qu'un entre nous. Nous j> prions aussi votre royale magnificence qu'elle
» ne fasse point de distinction et de différence »entr'eux, mais que sa piété et clémence s'é- » tende sur tous les chrétiens et dure à toujours.
«Donné à Four Mercharram. Et tout ira bien )> Dieu aidant. »
Telles étoient les lettres d'Ercalthay, à quoi s'accordoîent aussi d'autres lettres que le roi de Cypre et le comte de Jafès avoient quelque temps auparavant présentées au roi ; dont copies de toutes furent envoyées au Pape Innocent IV par le vénérable Odon , légat du saint Siège.
Ces autres lettres étoient du connétable d'Arménie au roi de Cypre au sujet des Tartares , dont la teneur étoit telle :
A. I 'excellent et puissant prince Henri de Lusignan , par la grâce de Dieu roi de Cypre , à la reine sa sœur et à son noble frère Y. de Ibelin , le connétable d* Ermènie envoie salut et dilection.
« Vous devez savoir que comme je me suis mis » au hasard de ce voyage pour l'honneur de Dieu » et le bien de tout le christianisme, ainsi a-t-il » plu à Jésus-Christ de me conduire jusqu'à la » ville de Santequant. Car ayant passé plusieurs )> pays et laissé l'Inde derrière, nous avons traw versé toute la terre de Baudac, à quoi nous i> avons employé environ deux mois de chemin. » J'y ai remarqué plusieurs villes détruites par
» les Tartares, dont la grandeur et les richesses » avoient été inestimables. J y en ai vu quelques - » unes de trois journées de chemin , et plusieurs » montagnes merveilleuses, qui n etoient que des » monceaux des ossemens de ceux que les Tar- » tares avoient mis à mort. Et nous a bien sem- » blé que si Dieu en eût disposé autrement, et )> que les Tartares qui ont ainsi détruit les païens m ne fussent venus là , tous ces peuples eussent » été capables de conquérir et peupler toutes les )> terres deçà la mer. Nous avons passé l'un des » plus grands fleuves du Paradis terrestre , appelé )> Gyon dans l'Ecriture , dont le sable s'étend » plus d'une journée de part et d'autre. Quant » aux Tartares ? vous saurez qu'ils sont en si » grand nombre qu'on ne les sauroit compter. Ils » sont très-bons archers, de forme terrible, et » de plusieurs sortes de visages. 11 seroit bien dif- » ficile de vous décrire particulièrement toutes » leurs mœurs et façons de faire. Il y a mainto- » nant quelque huit mois que nous ne faisons )) autre chose nuit et jour que marcher, et l'on » nous donne à entendre qu'avec cela nous ne » sommes qu'à la mi-chemin de notre pays et de » celui où le cham leur empereur fait sa demeure. » Nous avons aussi su pour certain qu'il y a déjà » cinq ans que le père du cham qui règne aujour- » d'hui est décédé, Mais les barons et seigneurs )> des Tartares étoient tellement et si loin épan- » dus partout, qu'à peine durant ces cinq ans ont-
» ils pu s'assembler en un certain lieu pour sacrer » et couronner celui-ci. Car les uns étoient dans )> l'Inde, les autres au Cathay, autres en Russie, » et les autres aux pays de Casrat et Cangath, » qui est la terre d'où les trois rois sortirent pour » venir adorer Jésus-Christ ; et tous les peuples » de ce pays-là sont chrétiens. J'ai moi-même en- » trè en leurs églises , et y ai vu la peinture de » Jésus-Christ , et des trois rois lui offrant de l'or, » de la myrrhe et de l'encens. C'est par ces rois » que ces nations-là furent converties, et par elles » le cham et les siens ont depuis peu été faits » chrétiens. De sorte que devant leurs portes ils » ont des églises et des cloches qu'ils sonnent , » et frappent sur des pièces de bois, et qu'allant » vers le cham leur seigneur il faut qu'ils passent » premièrement à l'église, et saluent Jésus-Christ » avant que de saluer l'empereur.
» Nous avons aussi trouvé grand nombre de » chrétiens épandus par tout l'Orient, et plusieurs » églises anciennes , hautes et bien bâties 3 que » les Tartares avoient détruites. Si bien que les » chrétiens de là vinrent trouver le cham, qui » les reçut avec grand honneur , les remit en ii- » berté et, défendit sur grosses peines que per- )> sonne n'eût à les offenser de fait ou de paroles. » Et d'autant que pour nos péchés personne ne se w trouvoit lù qui pût prêcher la foi de Jésus-Christ, » lui-même y a voulu se manifester et s'y marii- » feste tous les jours par beaucoup de miracles;
)> ainsi tous ces peuples-là croient aujourd'hui en » lui. Mais au pays de l'Inde, où le bienheureux » apôtre saint Thomas a prêché , et qu'il a con- » verti , il y a encore un certain roi chrétien qui » étoit fort opprimé par d'autres rois sarrasins ses » voisins, qui lui faisoient une rude et forte guerre, » jusqu'à ce que" les Tartares sont venus de ce » côté-là ; alors il s'est mis sous leur obéissance , » et joignant ses armes aux leurs , il a tellement » attaqué et battu les Sarrasins ses ennemis , qu'il » a gagné une bonne partie des Indes 7 et aujour- » d'hui tout ce pays-là est plein d'esclaves maho^- » métans. J'y en ai vu plus de cinq cent miile que » ce roi avoit pris et faisoit vendre à l'encan.
» Vous saurez aussi que sa Sainteté a envoyé » des ambassadeurs au grand chara pour savoir » de lui s'il étoit chrétien ou non, et pourquoi il )> avoit envoyé ses armées pour la perte et destruc- » tion du monde ; mais le cham lui a fait réponse » que Dieu avoit fait ce commandement à ses an- » cêtres et à lui d'envoyer ses gens de guerre pour » exterminer toutes les nations perverses et mé- » chantes ; et sur la demande s'il étoit chrétien » ou non, il a répondu que Dieu le savoir et si » le Pape le vouloit savoir, qu'il vînt lui-même » le voir et l'apprendre. »
DES PRECEDENS voyages.