POURQUOI IL A PUBLIÉ CES VOYAGES
Puisque l'histoire apporte, comme chacun sait , tant d'utilité à la société des hommes , il est important d'avoir principalement égard à l'exacte situation des lieux et à la vraie suite des temps qui en sont comme les deux yeux, sans lesquels ce ne seroit que confusion et désordre dans le récit qu'on en feroit. Les relations des voyages anciens et modernes nous en donnent une assez évidente preuve , quand ils se trouvent conformes à l'une et à l'autre de ces conditions qui en bannissent tout ce qui tient de la fable et du roman. Ayant toujours eu la curiosité d'en faire une assez diligente recherche , j'ai heureusement rencontré ces voyages que je fais voir maii>
tenant et que je n'ai point estimé indignes de paroître aux yeux des curieux, qui prendront, s'il leur plaît, en bonne part le principal but que je me suis proposé, qui est de profiter en quelque sorte à mon pays , et de faire voir que nos François n'ont pas été des derniers en un si louable dessein. Mais faut-il aussi avouer franchement que nous en avions la première obligation aux Italiens, qui, outre les belles lettres et la politesse que nous tenons d'eux , nous ont encore montré le chemin , tantpour entreprendre ces voyages, que pour les transmettre à la postérité. Ce que tous les autres peuples de l'Europe ont bien suivi , et les Anglois entr'autres , ainsi qu'il se peut voir dans les amples recueils que nous devons au grand travail qu'ils ont bien voulu y employer. De sorte que m'étant tombé en main , depuis plusieurs années , un ouvrage des navigations angloises du docte géographe Richard Hakluit , j'y trouvai une partie des voyages de ces religieux en Tartarie; et depuis j'ai eu moyen de les suppléer par un plus ample recueil qu'en a fait le curieux Samuel Purchas^, et enfin d'y mettre la dernière main avec laide d'un manuscrit qui étoit demeuré caché parmi nous jusqu'au-
jourd'hui. C'est ce que je donne maintenant, tiré d'un latin assez grossier, où il étoit écrit selon le temps , pour le faire voir en notre langue avec un peu plus d'élégance et de clarté. Il me suffit de me donner à entendre par un langage simple et naïf, sans rechercher les fleurs et les délicatesses du style moderne , que je laisse à ceux qui se plaisent et s'étudient davantage à cette nouvelle politesse, dont je laisse le jugement au temps et à la postérité. Pour ce qui est du sujet de ces voyages., l'histoire du temps nous apprend que, sur ce grand et soudain débord des Tartares qui fut sur le point de couvrir toute la terre de ruines et de désolation , le pape Innocent IV et notre roi Saint-Louis se mirent en devoir d'arrêter un peu ce torrent et de tâcher de le détourner de la chrétienté , y envoyant pour cet effet des religieux de Saint-François et de Saint-Dominique, dont les ordres se rendoient alors des plus célèbres et florissans en doctrine , en zèle et en piété, ainsi qu'ils ont si bien continué depuis, et à leur exemple d'autres ordres pour le même dessein de l'avancement de la foi jusqu'aux pays les plus éloignés de notre ancien continent, avec le fruit et succès que chacun peut savoir. Certainement,
quand je considère ces divers voyages faits par terre et par mer, tant pour des conquêtes, le commerce et la curiosité, que principalement pour la religion ; si ceux de mer nous ont depuis quelques siècles ouvert le chemin à beaucoup de lieux , ou inconnus auparavant , ou peu fréquente's ? ceux de terre ne sont pas moins à mépriser , puisque de tout temps on en a été si curieux , ainsi que le montrent clairement tant d'écrits qui en sont venus jusqu'à nous. A la vérité les routes de mer nous donnent une grande et prompte connoissance des divers pays de la terre habitable ^ mais ce n'est d'ordinaire, et pour le plus, que sur les côtes , sans entrer plus avant; au lieu que ces autres voyages parterre nous font pénétrer jusque dans l'intérieur des plus grands empires et états , avec le contentement et Futilité que l'on peut juger; dont ceux-ci et plusieurs autres ensuite nous sont un illustre et mémorable exemple. Que ceci soit dit en passant pour exciter les rois et princes de ce temps à de si louables entreprises, puisqu'il s'est trouvé assez de particuliers qui s'y sont portés par la seule curiosité. Mais ce qui est beaucoup à remarquer dans les voyages de ces anciens religieux pour
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l'honneur et la gloire de notre nation; c'est de ce que ces Tartares , qui se rendoient si formidables à tout le reste de la terre \ ne redoutoient rien tant entre tous les peuples de deçà que nos François. Et l'on peut voir en plusieurs endroits de ces relations l'estime en laquelle ils les avoient, et combien ils faisoient cas de leur discipline militaire qu'ils disoient vouloir apprendre. Ce qui venoit de la réputation qu'avoient les François d'être les meilleurs gens d'armes, et les plus adroits et plus polis cavaliers du monde ; ainsi que le témoigne même de son temps ce grand empereur Frédéric Barberousse en cette fameuse chanson qu'il composa à la louange de toutes les nations de l'Europe , en langue provençale , alors en vogue par toutes les cours de la chrétienté , quand il commence ainsi :
Plas rai cavalier francez , etc.
Au reste , pour apporter plus d'éclaircissement à ces voyages de Tartarie 7 j'ai cru qu'il étoit à propos de les accompagner de quelques considérations et remarques que j'ai tirées de mes plus amples mémoires sur ce sujet, et d'y ajouter aussi un abrégé de l'histoire sarrasineet mahométane, pour la liaison de religion 9 de mœurs , et même
d'origine en quelque sorte, qu'il y a entre toutes ces nations différentes. Ce qui méritoit bien une histoire complète, comme j'en ai eu quelquefois le dessein ; mais laissant cela à de plus jeunes et capables que moi, je me contente d'en faire voir cet échantillon , et de supplier les lecteurs de recevoir favorablement ce que je leur présente de bon cœur. En considération de quoi , j'espère qu'ils supporteront plus facilement les fautes qui pourront s'y rencontrer et qu'ils auront la bonté de les corriger.