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dignes d’une corporation de petits boutiquiers de village, que du sénat éclairé d’un peuple libre. En agissant d’apres ces principes, on accumulait injustice sur injustice ; et l’on y ajoutait l’insulte, avec cet avantage pour les agresseurs, qu’ils pouvaient intimider le peuple opprimé d’Irlande , et le réduire au silence, en criant aux rebelles et aux jacobites ! Swift voyait ces maux avec toute l’indignation d’un caractère naturellement porté à s’opposer a la tyrannie. 11 publia les Lellres du Drapier^ fortes de raisons , étincelantes d’esprit, supérieures par l’adresse avec laquelle les raisonnements sont présentés et les traits ajustés.
La popularité de Swift fut celle de tous les hommes qui , à une époque décisive et critique , ont eu le bonheur de rendre h leur patrie un grand service. Aussi long-temps qu’il put sortir de sa maison , les bénédictions du peuple l’accompagnèrent ; s’il passait dans une ville, on lui faisait l’accueil que l’on eût fait à un prince. Au premier avis d’un danger que courait le doyen (titre qu’on lui donnait généralement), tout le pays accourait à sa défense. Walpole avait songé à faire arrêter Swift ; un sage ami lui demanda s’il avait dix mille soldats pour escorter le messager d’état chargé d’exécuter l’ordre.
Les faiblesses de Swift, quoique de nature a occuper la malignité du vulgaire, étaient jugées avec le pieux respect de l’affection filiale. Tous les vice-rois d’Irlande, depuis l’affable Cartenet jusqu’au hautain Dorset , qui n’aimaient point sa politique ni peut-être sa personne , se virent contraints de respecter son influence, et de capituler avec son zèle. Le déclin de ses facultés morales fut un deuil pour l’Irlande : la douleur de son peuple le suivit au tombeau , et il est peu d’auteurs irlandais qui n’aient rendu à la mémoire de Swift ce tribut de gratitude qui lui est dû à si juste titre.
Les Voijages de Gulliver parurent apres le retour de Swift en Irlande, niais avec ce mystère qu’il mettait presque tou
SUR JONATHAN SWIFT. xxm jours a la publication de ses ouvrages. Il avait quitté l’Angleterre dans le mois d’août; et vers le meme temps, le libraire Motte reçut le manuscrit, qui fut jeté, dit-il, d’un fiacre, dans sa boutique.
Gulliver fut publié dans le mois de novembre suivant avec des changements et des retranchements que fit l’imprimeur par timidité. Swift s’en plaint dans sa correspondance, et il y suppléa par une lettre de Gulliver a son cousin Sympson , qui fut mise en tête des éditions suivantes (I). Mais le public ne vit rien de trop timide dans ce roman allégorique extraordinaire, qui produisit une sensation universelle et fut lu par toutes les classes , par les ministres comme par les bonnes d’enfanis. On voulait absolument connaître l’auteur ; et les amis mêmes de Swift , Pope , Gay, Arbulhnot, lui écrivirent comme s’ils avaient des doutes a ce sujet.
Mais , quoiqu’ils se soient exprimés de manière a tromper quelques biographes qui ont pensé qu’ils étaient réellement dans le doute a cet égard, il est certain que ses amis connaissaient plus ou moins l’ouvrage avant sa publication. Leur réserve était affectée pour se prêter à la fantaisie de Swift, ou , peut-êti’e, dans te cas où leui’s lettres seraient interceptées, de peur d’être appelés h déposer contre l’auteur, si l’ouvrage donnait de l’humeur au ministre.
Jamais, peut-être, livre ne fut aussi recherché par toutes les classes du monde. Les lecteurs de la haute société y trouvaient une satire personnelle et politique; le vulgaire, des aventures selon son goût; les amis du romanesque, du merveilleux; les jeunes gens, de l’esprit; les hommes graves, des leçons de morale et de politique; la vieillesse négligée et l'anihition déçue, des maximes d’une misanthropie chagrine et amère.
Le plan de la satire varie dans ses différentes parties. Le voyage à Lilliput est une allusion à la cour et a la politique de l’Angleterre : sir Robert Walpole est peint dans le person-
(1) Voir l;i Lciirc a Stjiupson à la suite (Je celle notice.
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nage du premier ministre Flimnap{l); et il ne le pardonna
pas à Swift : aussi s’opposa-t-il constamment à tout projet qui aurait pu amener le doyen en Angleterre.
Les factions des torys et des whigs sont désignées par les factions des talons liauh et des talons plats; les petit-boutïens et les gros-bouliens sont les papistes et les protestants. Le prince de Galles, qui traitait également bien les torys et les
(1) La chute du grand-trésorier de Lilliput, qui tombe de la corde sur laquelle il dansait, et qui se casse la jambe en touchant un des coussins du roi , fait allusion à la démission de Walpole en 17 17, qui ne fut pas acceptée par les sollicitations de la duchesse de Kendal en sa faveur. Le ridicule jeté sur les ordres de chevalerie par le tableau des nobles Lilliputiens qui sautent par dessus un bâton pour obtenir un fil bleu , rouge, ou vert , est un trait lancé contre Walpole, qui, pour multiplier les honneurs et les récompenses, rétablit l’ordre du Bain , comme un premier degré à celui de la Jarretière.
SUR JONATHAN SWIFT
whigs, rit de bon cœur de la condescendance de l’héritier présomptif , qui portait un talon haut et un talon plat. Blefuscu , où l’ingratitude de la cour lilliputienne force Gulliver a chercher un asile, pour n'avoir pas les yeux crevés, est la France , où l’ingratiiude de la cour d’Angleterre força le duc d’Ormond et lord Bolingbroke de se réfugier. Les personnes qui connaissent l’histoire secrète du règne de George Rf saisiront facilement les autres allusions. Le scandale que cause Gulliver par sa manière d’éteindre l’incendie du palais impérial fait allusion a la disgrâce de la reine Anne , que l’auteur encourut pour avoir composé le Conte du Tonneau, dont on se ressouvint pour lui en faire un crime, tandis que l’on avait oublié le service que cet ouvrage avait rendu au haut clergé. Nous devons aussi remarquer que la constitution et le système d’éducation publique de l’empire de Lilliput sont proposés comme des modèles, et que la corruption qui régnait à la courue datait que des trois derniers règnes. C’était l’opinion de Swift sur la constitution d’Angleterre.
Dans le Voijage à Brobdingnng , ]gL satire est d’une application plus générale , et il est difficile d’y rien trouver qui se rapporte aux événements politiques et aux ministres du temps. C’est l’opinion que se formeraient des actions et des sentiments de l’homme, des êtres d’un caractère froid, réfléchi, philosophique, et doués d’une force immense. Le monarque de ces fils d’Anack est la personniflcation d’un roi patriote, indifférent â ce qui est curieux , froid pour ce qui est beau , et ne prenant intérêt qu’a ce qui concerne l’utilité générale et le bien public. Les intrigues et les scandales d’une cour européenne sont , aux yeux d’un tel prince , aussi odieux dans leurs résultats que méprisables dans leurs motifs. Le contraste de Gulliver arrivant de Lilliput, où il était un géant, chez une race d’hommes parmi lesquels il n’est plus qu’un pygmée, est d’un heureux effet. Les mêmes idées reviennent nécessairement; mais, comme elles changent de face dans le rôle que joue le narrateur, c’est plutôt un développement qu’une répétition.
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Il y a quelques passages sur la cour de Brobdinguag que l’on a supposés applicables aux filles d’bonneur de la cour de
SLR JONATHAN SWIFT.
Londres, pour lesquelles Swift, a ce que nous apprend Delany, n’avait pas une grande vénération.
Arbuthnot, qui était un savant, n’approuvait point le Voyage à Laputa, dans lequel il voyait probablement un ridicule jeté sur la Société royale. Il est certain qu’on y trouve quelques allusions aux philosophes les plus estimés du temps. On prétend même qu’il y a un trait dirigé contre sir Isaac Newton. L’ardent patriote n’avait pas oublié l'opinion du philosophe en faveur de la monnaie de cuivre de Wood. On suppose que le tailleur qui , après avoir calculé la (aille de Gulliver avec un demi-cercle, et pris sa mesure par une ligure mathématique , lui rapporte des habits très mal faits et qui ne vont point a sa taille , fait allusion à une erreur de l’imprimeur qui , en ajoutant un chiffre à un calcul astronomique de Newton sur la distance qui sépare le soleil de la terre , l’avait augmenté à un degré incalculable. Les amis de Swift croyaient aussi que l’idée du frappeur {Flapper) (l) lui fui suggérée par
(I) Celui qui est chargé de tenir éveillées les idées des grands de I.apuia.
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la distraclion Iiabiluelle de Newton. Le doyen disait ’a M. Dryden Swift que « sir Isaac était le compagnon le plus maussade du monde, et que, quand on lui faisait une question, il la tournait et retournait en cercle dans son cerveau avant de pouvoir répondre» (I). (Swift en parlant ainsi traçait deux ou trois cercles sur son front. )
Mais, quoique Swift ait traité peut-être avec irrévérence le plus grand philosophe du temps, et que, dans plusieurs de ses écrits, il paraisse faire peu de cas des mathématiques, la satire de Gulliver est plutôt dirigée contre l’abus de la Science que contre la science elle-même. — Les faiseurs de projets de l’académie de Laputa sont représentés comme des hommes qui , ayant une légère teinture des mathématiques, prétendent perfectionner leurs plans de mécanique par pure fantaisie ou par un travers d’esprit. Du temps de Swift il y avait beaucoup de gens de cette espèce qui abusaient de la crédulité des ignorants , les ruinaient, et parleur maladresse retardaient les progrès delà science. En livrant au ridicule tous ces faiseurs de projets, les uns dupes de leurs demi-connaissances , les autres véritables imposteurs, Swift, qui les avait en aversion, depuis qu’ils avaient causé la ruine de son oncle Godwin , a emprunté plusieurs traits, et peut-être l’idée générale de Rabelais, livre v, chapitre xxiii , où Pantagruel observe les occupations des courtisans de Quinte-Essence, reine d’Entéléchie.
Sw'ift s’est encore moqué des professeurs de sciences spéciilatives, occupés de l’étude de ce que l’on appelait alors magie physique et mathématique ; étude qui , ne reposant sur aucun principe solide, n’était ni indiquée ni constatée par l’expérience, mais flottait entre la science et la mysticité; — telles sont ralchimie, et la composition de figures de bronze parlantes, d’oiseaux de bois volants , de poudres sympathiques ,
(1] Le doyen racontait aussi de Newton que son domestique lui ayant dit que le diner était servi , après avoir attendu , revint, et le trouva monté sur une échelle placée contre l’une des cases de la bibliothèque, tenant un livre dans la main gauche, et la lèle appuyée sur la droite, tellement absorbé dans ses méditations, qu’il fut obligé, après l’avoir appelé trois fois, de le secouer pour le tirer de sa méditation. C’était bien l’emploi du frappeur.
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de baumes que l’on n’appliquait pas a la blessure , mais à l’arme qui l’avait faite , de fioles d’essence avec lesquelles on pouvait fumer des arpents de terre, avec d’autres merveilles semblables , dont la vertu était prônée par des imposteurs qui trouvaient malheureusement des dupes. La machine du bon professeur de Lagado , pour hâter les progrès des sciences spéculatives et pour composer des livres sur tous les sujels, sans le secours du génie et du savoir, était un ridicule jeté sur l’art inventé par Raymond bulle , et perfectionné par ses sages commentateurs, ou sur le procédé mécanique, par lequel , selon Cornélius Agrippa, un des disciples de bulle , « tout homme pouvait disserter sur quelque matière que ce fût, et avec un certain nombre de grands mots , noms et verbes , prolonger une thèse avec beaucoup d’éclat et de subtilité, en soutenant les deux côtés de la question. »
Le lecteur pouvait se croire transporté au sein de la grande académie de Lagado , quand il lisait le bref et grand Art de l'invention et de la démonstration, qui consiste à ajuster le sujet qu’on doit trailer â une machine composée de divers cercles fixes et mobiles. Le cercle principal était fixe , et on y lisait les noms des substances et de toutes les choses qui pouvaient fournir un sujet, disposés on ordre général , comme
DlEfJ, ANGE , TERRE , CIEL , HOMME , ANIMAL , OtC., OtC. Dans
ce cercle fixe était placé un autre cercle mobile , sur lequel étaient écrits ce que les logiciens appellent accidents , comme QUANTITÉ, QUALITÉ, RELATION, otc., otc. Dans d’autros corcles figuraient les attributs absolus et relatifs , etc., etc., avec les formules des questions. En tournant les cercles de manière à faire porter les divers attributs sur la question proposée, il en résultait une espèce de logique mécanique, que Swift avait incontestablement en vue quand il décrivit la fameuse machine à composer des livres. On a essayé plusieurs fois de porter au dernier degré de perfection V Art des arts, comme on le nomme, par ce mode de composer et de raisonner. Kircher, qui a enseigné cent arts différents, a rajeuni et perfectionné la machine de bulle; le jésuite Knittel a composé sur le même
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système la Route royale de toutes les sciences et de tous les arts ; Brunus a inventé l’art de la logique sur le même plan ; et Kuhlman fait dresser les cheveux quand il annonce une machine qui contiendra non-seulement l’art des connaissances universelles, ou système général de toutes les sciences, mais encore l’art de savoir les langues , de commenter, de critiquer, d’apprendre l'histoire sainte et profane, de connaître les biographies de toute espèce , sans compter la Bibliothèque des Bibliothèques , contenant l’essence de tous les livres qui ont été imprimés. Quand un savant annonçait gravement , en latin passable, qu’on pouvait acquérir toutes ces connaissances à l’aide d’uu instrument mécanique, qui ressemblait beaucoup a un jouet d’enfant, il était temps que la satire fît justice de ces chimères. Ce n’est donc pas sur la science que Swift a cherché à jeter du ridicule , mais sur les études chimériques auxquelles on a quelquefois donné le nom de science.
Dans la caricature des faiseurs de projets politiques , Swift laisse percer ses idées de tory; et, en lisant la triste histoire des Struldbruggs , on se reporte au temps où l’auteur conçut pour la mort une indifférence que les dernières années de sa vie devaient lui faire éprouver avec plus de raison (I).
Le Voyage chez les Houyhnhnms est une diatribe sévèie contre la nature humaine ; elle n’a pu être inspirée que par l’indignation qui , comme Swift le reconnaît dans son épitaphe , avait si Ion g- temps rongé son cœur.
Vivant dans un pays où l’espèce humaine était divisée en petits tyrans et en esclaves opprimés , idolâtre de la liberté et de l’indépendance qu’il voyait chaque jour foulées aux pieds , l’énergie de ses sentiments n’étant plus contenue lui fit prendre en horreur une race capable de commettre et de souffrir de
(l) Pendant plusieurs années , il disait en quittant ses amis: Adieu; que le ciel vous protège ! j’espère que nous ne nous verrons plus. Un jour qu’un autre ecclésiastique et lui venaient de se retirer de dessous un grand miroir très lourd , les cordes qui le soutenaient manquèrent tout d’un coup, et il tomba avec beaucoup de fracas. L’ecclésiastique remarquant combien ils étaient heureux d’avoir échappé : Si j’avais été seul , dit Swift, je regretterais d’avoir changé de place.
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telles iniquités. Ne perdons pas de vue sa santé déclinant tous les jours ; son bonheur domestique détruit par la perte d’une femme qu’il avait aimée, et par le spectacle affligeant du danger qui menaçait les jours d’une autre femme qui lui était si chère; ses propres jours flétris dès leur automne; la certitude de les finir dans un pays qu’il avait en aversion , et de ne pouvoir habiter celui où il avait conçu de si flatteuses espérances, et laissé tous ses amis. Cette réunion de circonstances peut faire pardonner une misanthropie générale, qui ne ferma jamais le cœur de Swift a la bienfaisance. Ces considérations ne se bornent pas a la personne de l’auteur; elles sont aussi une sorte d’apologie pour l’ouvrage. Malgré la haine qui l’a dicté , le caractère des Yahous offre une leçon morale. Ce n’est pas l’homme éclairé par la religion, ou n’ayant même que les lumières naturelles , que Swift a voulu peindre ; c’est l’homme dégradé par l’asservissement volontaire de ses facultés intellectuelles et de ses instincts , tel qu’on le trouve malheureusement
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dans les dernières classes de la société , quand il est abandonné a l’ignorance et aux vices qu’elles produisent. Sous ce point de vue , le dégoût qu’inspire ce tableau ne peut qu'être utile a la morale ; car l’horame qui se livre a une sensualité brutale , a la cruauté , à l’avarice , approche du Yahou.
Nous n’allons pas jusqu’à dire qu’un but moral justifie la nudité du tableau que Swift trace de l’homme dans cet état de dégradation qui le rapproche des animaux. Les moralistes doivent imiter les Romains, qui infligeaient des châtiments publics aux crimes dont l’atrocité pouvait révolter, et qui punissaient secrètement les attentats à la pudeur.
Malgré ces invraisemblances fondées sur la raison ou les préjugés, les Voyages de Gulliver excitèrent un intérêt universel ; ils le méritaient par leur nouveauté et par leur mérite intrinsèque. Lucien, Rabelais, More, Bergerac, Alletz , et plusieurs autres écrivains avaient déjà imaginé de faire raconter par des voyageurs ce qu’ils avaient observé dans des régions idéales. Mais toutes les utopies connues étaient fondées sur des fictions puériles, ou servaient de cadre à un système de lois inexécutables. Il était réservé a Swift d’égayer la morale de son ouvrage par l'humour f d’en faire disparaître l’absurdité par une satire piquante, et de donner aux évènements les plus invraisemblables un air de vérité par le caractère et le style du narrateur. Le caractère du voyageur imaginaire est exactement celui de Dampier , ou de tout autre navigateur opiniâtre de ce temps-là , doué de courage et de sens commun , parcourant des mers éloignées, avec ses préjugés anglais qu’il rapporte tous à Portsmouth ouàPlymouth, et racontant gravement et simplement à son retour ce qu’il a vu et ce qu’on lui a dit dans les pays étrangers. Ce caractère est tellement anglais que les étrangers peuvent difficilement l’apprécier (I). Les observations de Gulliver ne sont jamais plus fines ou plus profondes que celles d’un capitaine de navire marchand, ou d’un chirurgien de la Cité de Londres , qui a fait un voyage de long cours.
(1) Aussi ie traducteur français a-t-il jugé nécessaire d’animer ce récil
SUR JONATHAN swirr.
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Robinson Crusoé racontant des évènements bien plus près de la réalité, n’est peut-être pas supérieur a Gulliver pour la gravité et la vraisemblance du récit.
Tonte la personne de Gulliver est décrile avec tant de vérité, qu’un matelot soutenait qu’il avait bien connu le capitaine Gulliver , mais qu’il demeurait a Wapping et non a Rotherhithe. C’est ce contraste de la facilité naturelle et de la simplicité du style, avec les merveilles racontées , qui produit un des grands charmes de cette mémorable satire des imperfections , des folies et des vices de l’espèce humaine. Les calculs exacts qui se trouvent dans les deux premières parties
cmiuneux par quelques-uns de ces Irails que l’on trouve dans les Mémoires français.
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contribuent à donner quelque vraisemblance à la fable. On dil que dans la description d’un objet naturel , quand les proportions sont bien observées, le merveilleux, que l’objet soit gigantesque ou rapetissé, est moins sensible à l’œil du spectateur. Il est certain qu’en général la proportion est un attribut essentiel de la vérité , et par conséquent , de la vraisemblance ; si le lecteur admet une fois l’existence des hommes que le voyageur raconte avoir vus, il est difficile de trouver aucune contradiction dans le récit. Il semble au contraire que Gulliver et les hommes qu’il voit se conduisent précisément comme ils devaient se conduire dans les circonstances imaginées par l’auteur. Sous ce point de vue , le plus grand éloge que l’on puisse citer des Voyages de GulUver est la critique qu’en faisait un docte prélat irlandais, qui disait qu’il y avait des chosesqu’on ne pourrait jamais lui faire croire. Il y a un grand art à nous montrer Gulliver perdant graduellement , par l’influence des objets qui l’environnent, ses idées sur les proportions de la taille a son arri\ée a Lilliput et à Brobdingnag, et adoptant celles des géants et des pygmées au milieu desquels il vit.
Pour ne pas prolonger ces réflexions, j’engage seulement le lecteur à remarquer avec quel art infini les aciions humaines sont partagées entre ces deux races d’êtres imaginaires , pour rendre la satire plus piquante. A Lilliput, les intrigues et les tracasseries politiques , qui sont la principale occupation des courtisans en Europe , transportées dans une cour de petites créatures de six pouces de haut , deviennent un objet de ridicule ; tandis que la légèreté des femmes et les folies des cours européennes, que l’auteur prête aux dames de la cour de Brobdingnag, deviennent des monstruosités dégoûtantes chez une nation d’une stature effrayante. Par ces moyens et par mille autres dans lesquels on retrouve la touche d’un grand maître, et dont on sent l’effet sans pouvoir en saisir la cause que par une longue analyse , le génie de Swift a fait d’un conte de féerie un roman auquel on n’en peut comparer aucun autre pour l’art du récit et le véritable esprit de la satire. La réputation des Voyages de Gulliver se répandit bientôt en Europe. Voltaire, qui se trouvait alors
SUR JONATHAN SWIFT
en Angleterre, les vanta a ses amis de France et leur recommanda de les faire traduire. L’abbé Desfontaines entreprit de
faire cette traduction. Ses doutes, ses craintes, ses apologies, sont consignés dans une introduction curieuse , bien propre h donner une idée de l’esprit et des opinions d’un homme de lettres de cette époque en France.
Ce traducleur convient qu’il sent qu’il blesse toutes les règles; et tout en demandant grâce pour les fictions extravagantes qu’il a essayé d’habiller a la française , il avoue qu’à certains passages la plume lui tombait des mains d’horreur et d’étonnement, en voyant toutes les bienséances aussi audacieusement violées par le satirique anglais. 11 tremble que quelquesuns des traits lancés par Swift ne soient appliqués a la cour de Versailles, et il proteste avec beaucoup de circonlocutions, qu’il n’est question que des toriz et des wigls ( lorys et wliujs) du factieux royaume d’Angleterre. Il termine en assurant ses lecteuis que non-seulement il a changé beaucoup d’incidents, afin de les accommoder au goût de ses compatriotes, mais qu’il a supprimé
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tous les détails nautiques , et beaucoup d’autres particularités minutieuses, si détestables dans l’original. Malgré cette affectation de goût et de délicatesse , la traduction est passable. Il est vrai que l’abbé Desfontaines s’est indemnisé , en publiant une continuation des Voijages , dans un style fort différent de celui de l’original , comme on le conçoit facilement (I).
On a aussi publié en Angleterre une continuation des Voyages de Gulliver (un prétendu troisième volume). C’est la plus impudente combinaison de piraterie et de faux que l’on se soit jamais permise dans le monde littéraire. Tandis que l’on affirmait que cette continuation était de l’auteur du véritable Gulliver^ il s’est trouvé qu’elle n’était pas même l’ouvrage de son imitateur, qui avait copié un ouvrage français tou t-'a-fait obscur, intitulé V Histoire des Sévérambes (2).
Indépendamment de ces continuations , il n’était guère possible qu’un ouvrage qui avait eu une si grande vogue ne donnât pas l'idée de l’imiter , de le parodier , d’en publier la clé ; qu il n’inspirât pas quelques poètes , qu’il ne valût pas a son auteur des éloges et des satires, enfin tout ce qui accompagne ordinai-
(1) Cette continuation est intitulée : le Nouveau Gulliver; ce sont les Voyages de Jean Gulliver, fils du capitaine Leinuel. Ils n’ont pas plus de rapport avec l’original que le Télémaque de Fénelon n’en a avec VOdijssée. L’abbé Desfontaines a évité les fictions hardies et irrégulières, les moralités sévères et satiriques , le récit simple et détaillé de Swift. Jean Gulliver est un voyageur imaginaire qui n’inspire point d’intérêt; qui voyage dans un pays où ce sont les femmes qui gouvernent; dans un autre , où les habitants ne vivent qu’un jour; dans un troisième, où la laideur inspire le désir et l’admiration. Quoique Desfontaines soit bien loin de l’originalité piquante de son modèle, son ouvrage n’est pas sans imagination ni sans talent. Il adressa une lettre à Swift au sujet de sa traduction; mais celui-ci ne reçut pas ses excuses pour les retranchements et les changements faits à son ouvrage, afin de l’adapter au goût des Français.
(2) Dès le commencement de l’année 1727, le troisième volume des Voyages (le Gulliver parut sans nom d’imprimeur, dans le même format que les Voyages. L’auteur fait faire à Gulliver un second voyage à Brobdingnag; mais, bientôt fatigué d’être obligé d’inventer, quoiqu’il n’eût pas fait grande dépense de génie , il remplit le reste du volume en copiant un Voyage imaginaire écrit en français, intitulé Histoire des Sévérambes que les Mélanges tirés d’une grande bibliothèque attribuent à M. Alletz. L’ouvrage fut supprimé en France et dans les autres royaumes catholiques, à cause des idées de déisme qu’il contenait, et, comme il était rare, le plagiaire crut qu’il ne courait aucun risque en le publiant comme un ouvrage original.
SUR JONATHAN SAVIFT.
rement uii triomphe populaire, sans omettre l’esclave a la suite du char, et dont les injures grossières rappelaient a l’auteur triomphant qu’il était encore un homme.
Les Voyages de Gulliver ne pouvaient qu’augmenter la laveur dont l’auteur jouissait a la cour du prince de Galles. On lui adressa des lettres très polies, très affectueuses, et beaucoup de plaisanteries sur Gulliver, lesYahous, et les Lilliputiens. En quittant l’Angleterre , Swift avait demandé a la princesse et a mistress Howard un petit présent, comme un souvenir de la distinction qu’elles paraissaient mettre entre lui et un ecclésiastique ordinaire. 11 avait fixé le présent de la princesse à la valeur de dix livres sterling, et celui de mistress Howard a une guinée. La princesse promit un présent de médailles qu’elle n’envoya jamais. Mistress Howard, plus fidèle a sa parole , envoya a Swift une bague, et la lui annonça par une lettre à laquelle il répondit au nom de Gulliver ; Swift ajouta a sa réponse une petite couronne d’or qui représentait le diadème de Lilliput. La princesse daigna accepter une pièce de soie de manufacture irlandaise dont elle fit faire une robe. Dans sa correspondance , Swift revient un peu trop souvent sur ce présent. Tout semblait indiquer que, dans le cas où le prince monterait sur le trône, Gulliver, pour nous servir des expressions de lord Peterborough , « n’avait qu’à faire mettre de la craie sous ses escarpins , et apprendre à danser sur la corde , pour devenir évêque. »
Swift était d’une haute taille, robuste et bien fait. Il avait les yeux bleus, le teint brun, les sourcils noirs et épais, le nez un peu aquilin , et des traits qui exprimaient toute la sévérité, la fierté et l’intrépidité de son caractère.
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Dans sa jeunesse, il passait pour un très bel homme, et dans sa vieillesse, sa figure, quoique sévère, était noble et imposante. Il parlait en public avec chaleur et facilité ; son (aient pour la réplique était si propre aux débats politiques, que les ministres de la reine Anne durent souvent regretter de n’avoir pu parvenir a le faire siéger au banc des évê<jues a
SUR JONATHAN SWIFT
la Chambre des pairs. Le gouvernement d’Irlande redoutait son éloquence autant que sa plume.
Ses manières en société étaient faciles et affables , non sans quelque teinte d’originalité ; mais il savait si bien se plier au\ circonstances , que sa société était universellement recherchée. Quand l’âge et les infirmités eurent altéré la flexibilité de son esprit et l’égalité de son caractère, on aimait encore sa conversation. On la trouvait intéressante non seulement par la connaissance qu’il avait du monde et des mœurs , mais par y humour satirique dont il assaisonnait ses observations et ses anecdotes. Ce fut, suivant Orrery , la dernière de ses facultés qu’il perdit ; mais le doyen lui-même s’aperçut qu’à mesure que sa mémoire s’affaiblissait il répétait trop souvent ses histoires. Sa conversation , ses saillies et ses reparties piquantes avaient été regardées comme sans égales ; mais , comme tous ceux qui sont accoutumés à dominer despotiquement la conversation, une résistance inattendue lui imposait quelquefois silence.
Il aimait beaucoup les jeux de mots. Un des meilleurs qui aient peut-être jamais été fait est l’application du vers de Vir- SE'ie,
ManUia , væ! miseræ nimium vicina Cremonæ ,
à une dame qui, avec son mantelet, avait jeté par terre un violon de Crémone.
Le jeu de mots par lequel il consola un homme âgé qui avait perdu ses lunettes, est plus grotesque. « S’il continue à pleuvoir toute la nuit, vous les retrouverez certainement demain malin , de bonne heure. >»
Nocle pluit toi à , redeunt spectacula manè.
( Lunettes en anglais se nomment spectacles. )
Sa supériorité dans un genre d’esprit plus réel est constatée par plusieurs anecdotes. Un homme de distinction , dont la
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conduite n’était pas très régulière , avait pris pour devise , Eques liaiid niale noliis. Swift traduisit ainsi ces mots : Si bien connu que l'on s’y fie peu. Il avait un goût particulier pour improviser des proverbes. 11 se promenait un jour dans le jardin d’un homme de sa connaissance avec quelques autres personnes, et voyant que le maître de la maison ne pensait pas a leur offrir du fruit, Swift dit qu’un des dictons de sa graiid’mère était,
Ahvays pull a pcach Wheii it is iii your reach.
Si près de votre main vous avez une pèche ,
De la cueillir que rien ne vous empêche.
Et a ces mots, il donna l’exemple à la société.
Une autre fois, un homme avec lequel il se promenait a cheval tomba dans une mare.
The more dirt ,
The less hurt ;
Plus épaisse est la fange ,
Moins cela vous démange.
lui dit Swift : l’homme se releva presque consolé de sa chute ; c’était un grand amateur de proverbes , et il s’étonna de ne pas connaître celui dont le doyen venait de faire une si heureuse application. Swift s’amusait a composer des adages : son journal à Stella prouve avec quelle facilité il rimait les moindres sujets ; et scs poésies annoncent une fécondité inépuisable.
Il tenait extrêmement a la propreté; celte habitude allait jusqu’au scrupule, il aimait à faire de l’exercice, surtout à pied. Nos modernes marcheurs riraient du pari qu’il fit d’aller àChester en marchant dix milles par jour (il y a environ deux cents milles) : il n’en est pas moins vrai que l’on croit que Swift faisait trop d’exercice , et que sa santé en fut dérangée. Il était assez bon écuyer , aimait l’exercice du cheval , et il était
SUR JONATHAN SWIFT
connaisseur en chevaux : il choisit ce noble animal pour en faire l’emblème du mérite moral , sous le nom de Houyhnhnm. Swift engageait ses amis, et particulièrement Stella et Vanessa, à prendre de l’exercice; il leur en faisait presque un devoir. Il n’y a guère de lettres dans lesquelles il ne finisse par en parler comme d’une chose essentielle à sa santé , que la surdité et les étourdissements rendaient très précaire. 11 avait une disposition scrofuleuse , qui précipita peut-être le dérangement de son esprit. La véritable cause , cependant , fut un épanchement de sérosité au cerveau , comme il fut constaté a l’ouverture du corps.
La bienfaisance du doyen s’élevait au-dessus des charités ordinaires. Quoiqu’il portât toujours sur lui une certaine somme en différentes monnaies pour distribuer a ceux qui lui paraissaient mériter d’être assistés, son grand objet était de venir au secours des vrais nécessiteux sans s’exposer au risque d’être trompé par la fainéantise. 11 écrivit plusieurs traités sur ce sujet.
On le recevait partout avec les marques du plus profond respect. Il disait qu’on devrait ouvrir une souscription pour l’entretenir de chapeaux , car les siens étaient usés en un instant
à rendre tous les saluts qu’on lui faisait. Il fit un essai assez gai de la foi que le public avait dans tout ce qu’il disait. II y avait autour du doyenné un grand concours de peuple rassemblé pour voir une éclipse. Swift, importuné du bruit, fit annoncer
XLii NOTICE ^
par le bedeau que, par ordre du doyen de Saint-Patrick, l’éclipse était remise. Cette annonce extraordinaire fut reçue très sérieusement, et le peuple se dispersa.
Comme écrivain , le caractère de Swift présente trois particularités remarquables. La première qualité qui le distingue, et qui a rarement été accordée a un auteur au moins par ses C(mtemporains , est l’originalité; le critique le plus sévère ne peut la lui refuser. Johnson lui-même avoue qu’il n’est peutêtre pas un seul auteur qui ait si peu emprunté aux autres , et qui ait autant de droits à être considéré comme original. Rien , dans le fait, n’avait été publié qui pût servir de modèle à Swift, et le peu d’idées qu’il a empruntées sont devenues siennes par le cachet qu’il leur a donné. 1
La seconde particularité que nous avons déjà fait remarquer ! est l’indifférence totale de Swift pour la renommée littéraire. Il se servait de sa plume comme un ouvrier vulgaire se sert des instruments de son art, sans y attacher grande importance. Swift est inquiet du succès de ses raisonnements ; il s’irrite des contradictions , il a de l’humeur contre les adversaires qui combattent ses principes et veulent l’empêcher d’atteindre à son but; mais, dans toutes les occasions , il montre pour le succès de ses écrits une indifférence qui a tous les caractères de la sincérité. L’insouciance avec laquelle il les lançait dans le monde, l’anonyme qu’il gardait toujours et l’abandon qu’il faisait des profits , prouvent qu’il dédaignait le métier d’auteur de profession.
La troisième marque distinctive du caractère littéraire de Swift est que , l’histoire exceptée, il ne s’est jamais essayé dans aucun style de composition, qu’il n’y ait excellé. On sent que je ne veux pas parler de quelques essais pindariqiies et de ses vers latins , qui sont trop peu importants pour être mis en ligne de compte. On peut trouver certes bien frivole ou bien vulgaire sa manière d’exercer quelquefois son talent; mais ses vers anglo-latins , ses énigmes , ses descriptions peu délicates , ses violentes satires politiques , sont dans leur genre aussi parfaites que le comporte le sujet , et ne laissent qu’un regret.
SUR JONATHAN SWIFT. xliii
(•elui de ne pas voir un si beau génie employé h traiter de plus nobles sujets.
Dans la fiction , il possédait au suprême degré l’art de la vraisemblance, ou, comme nous l’avons remarqué en parlant des Voilages de Gulliver , l’art de peindre et de soutenir un caractère fictif^ dans tons les lieux et dans toutes les circonstances. Une grande partie de ce secret consiste dans l’exactitude des détails des petits faits détachés qui forment l’avantscène d’une histoire racontée par un témoin ocu'aire. Telles sont les choses qui semblent n’intéi esser vivement que le narrateur. C’est la balle de fusil qui sifûe aux oreilles du soldat , et qui fait plus d’impression sur lui que toute l’artillerie qui n’a cessé de gronder pendant la bataille. iMais pour un spectateur éloigné, tous ces détails sont perdus dans le cours général des évènements. Il fallait tout le discernement de Swift , ou de De Foc , auteur de Robinson Crusoé et des Mémoires d’un Cavalier ,
NOTICE
pour saisir ces détails minutieux qui doivent frapper le spectateur que la portée de son esprit et son éducation n’ont pas accoutumé a généraliser ses observations. L’ingénieux auteur de {'Histoire de la Ficlion{\) m’a devancé dans le parallèle que je m’étais proposé de faire du roman de Gulliver et de celui de Robinson Crusoe. Je vais emprunter ses expressions qui rendent parfaitement mes propres idées.
Après avoir développé sa proposition , en montrant comme Kobinson Crusoé rend vraisemblable son récit d’orage : « Ces détails minutieux, dit M. Dunlop , nous portent a croire tout le récit. On ne peut pas penser qu’il en eût été fait mention , s’ils n’étaient pas vrais. Ces memes détails circonstanciés sont remarquables dans les Voyages de Gulliver ; ils nous conduisent à croire en partie les récits les plus improbables. »
On n’a jamais mis en doute le génie de De Foe; mais la sphère de ses connaissances n’était pas fort étendue : il en est résulté que son imagination n’a pu créer au-delà d’un ou de deux héros. Un 'marin ordinaire comme Robinson Crusoé ; un soldat grossier , comme son Cavalier ; des filous de bas étage , comme quelques-uns de ses autres personnages fictifs : voilà tous les rôles que l’étendue de ses connaissances lui permettait de faire paraître sur la scène. Il se trouve précisément dans le cas de ce sorcier d’un conte indien , dont le pouvoir magique se borne à prendre la figure de deux ou trois animaux. Swift est le derviche persan qui a le pouvoir de faire passer son ame dans le corps de qui il lui plaît , de voir avec ses yeux , d’employer tous ses organes , de s’emparer même de son Jugement. J.emuel Gulliver le voyageur , l’astrologue Isaac Bickerstaff, le Français qui écrit le nouveau voyage à Paris , mistress Harris , Marie la cuisinière , l’homme qui propose pour venir au secours des pauvres, de manger leurs enfants, le violent politique whig, qui fait des représentations sur les enseignes de Dublin , sont des personnages aussi distincts les uns des autres, qu’ils paraissent l’être aussi du doyen de Saint-Patrick. Chacun conserve
(1) Dunlop.
SUR JONATHAN SWITT.
son caractère , se meut dans sa propre sphère , toujours frappé des circonstances que sa position sociale ou sa manière de voir • lui ont rendues plus intéressantes comme individu.
La proposition que j’ai avancée sur l’art de donner de la vraisemblance a un récit imaginaire trouve son corollaire fondé sur le même principe. Si des détails minutieux frappent l’esprit du narrateur, usurpent une portion considérable de son récit , de même des circonstances plus importantes en elles-mêmes n’attirent que partiellement son attention ; en d’aulres termes , il y a dans un récit , comme dans un tableau , un lointain aussi bien qu’un premier plan ; et l’échelle des objets décroît nécessairement à mesure qu’ils sont plus éloignés de celui qui les raconte. A cet égard , l’art de Sw ift n’est pas moins remarquable. Gulliver raconte d’ une manière plus vague ce qu’il apprend par ouï-dire , que ce qu’il a observé lui-même. Ce n’est pis, comme dans les autres voyages aux pays d’ütopie, un tableau exact du gouverneme nt et des lois de ces pays , mais les notions générales qu’un voyageur curieux cherche a se procurer pendant quelques mois de séjour parmi des étrangers. En fin , le narrateur est le centre et le grand ressort de l’histoire ; il ne rapporte pas des choses que les circonstances ne lui ont pas permis d’observer, mais il n’omet aucun des incidents auxquels les circonstances donnaient de l’importance a ses yeux, parce qu’ils le touchaient personnellement.