‹ Voyages de Gulliver dans des contreés lointaines parChapitre 4 sur 45 · LE CAPITAINE GULLIVER · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE GULLIVER

ai insinué quelque chose de ceci dans une de mes lettres, vous avez bien voulu me répondre que vous aviez craint d*ofFenser le pouvoir, toujours vigilant à Tégard de la presse, et enclin non seulement à interpréter, mais à punir tout ce qui a l'apparence d'une allusion (c'est, je crois, le terme). Mais, de grâce, comment ce que j'ai dit il y a un si grand nombre d'années, et à cinq mille lieues de distance dans un royaume étranger, pourrait-il s'appliquer à aucun des Yahous qui gouvernent, dit-on, maintenant notre troupeau ; surtout mes paroles ayant été dites dans un temps où je ne pouvais craindre de me trouver encore sous leur empire ? N'ai-je pas les plus grandes raisons de m'afûiger quand je vois ces mêmes Yahous traînés dans des voitures par des Houyhnhnms, comme si les derniers étaient des brutes et les premiers des créatures raisonnables? C'est, en effet, principalement pour échapper à ce spectacle monstrueux et détestable que je me suis retiré ici.

C'est là ce que j'ai cru devoir vous dire par rapport à vous-même et à la tâche que je vous ai confiée.

En second lieu, je me reproche d'avoir montré si peu de jugement en cédant aux instances et aux faux raisonnements employés par vous et quelques autres pour me décider, contre mon opinion propre, à laisser publier mes voyages. Veuillez, de grâce, vous rappeler combien de fois je vous ai prié, lorsque vous me donniez le motif du bien public pour triompher de ma répugnance, combien de fois, dis-je, je vous ai prié de considérer que les Yahous étaient des animaux absolument incapables de se corriger par des leçons ou des exemples. Le fait a confirmé cette assertion ; car, au lieu d'apprendre la disparition des abus et de la corruption, du moins dans celte petite île, comme il m'était permis de l'espérer, vous voyez que mon livre, après six mois de publicité, n'a pas eu un seul des bons effets que j'avais l'intention de produire. Je vous avais prié de m'informer, par une lettre, du moment où les factions seraient éteintes, les juges éclairés et intègres, les plaideurs honnêtes, modérés et pas tout à fait dépourvus de bon sens; où la plaine de Smithfield serait illuminée par l'incendie de pyramides de livres de jurisprudence, les médecins bannis, les femelles yahous abondamment ornées de vertus, d'honneur, de sincérité, de raison : les cours et les audiences ministérielles purgées de leurs immondices ; le mérite et la science récompensés ; ceux qui font la honte de la presse, soit en prose, soit en vers, condamnés à manger leur papier pour toute nourriture, et à boire leur encre pour toute boisson. Je comptais sur ces réformes et sur mille autres, d'après vos encouragements, et en effet, elles étaient clairement indiquées dans mon livre. Et l'on doit avouer que sept mois étaient bien suffisants pour corriger tous les vices, toutes les faiblesses, auxquels les Yahous sont sujets, si

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