PREFACE XXIII
Jacob, de Gratz pour Venise. Un diplomate l'avait amené en Autriche; son professeur d'esthétique l'introduisit en Italie. Arrivé, au bout de quatre jours, dans la Ville des Doges, l'auteur des Lettres Persanes réalisa, point par point, le programme de son Rhédi. Il étudia la situation topographique et politique, le gouvernement, les mœurs, l'industrie et le commerce, les œuvres d'art, etc., de la République, jadis si puissante. Mais, de plus, il recueillit de précieux renseignements sur des faits contemporains, qui s'étaient passés dans le reste de l'Europe, et qui lui furent racontés par deux aventuriers célèbres, pour lors échoués au bord de l'Adriatique : le financier Law et le comte de Bonneval. Une rencontre moins singulière qu'il fit, dans la même ville, est celle de l'abbé Conti, savant, poète et philosophe italien, dont il enregistra, dans son Spicilegiwn l, quelques théories littéraires. C'est probablement cet abbé qui lui révéla l'existence d'une œuvre célèbre, dont il nota le titre, mais dont il ne semble point s'être inspiré : La Science nouvelle, par Jean-Baptiste Vico.
Une anecdote, plus que suspecte, se rattache au séjour de Montesquieu à Venise.
Lord Chesterfield s'y serait trouvé en même temps que lui. Une discussion se serait élevée entre les deux voyageurs sur les mérites respectifs des Anglais et des Français. Pour prouver que le sang-froid des uns est bien supérieur à l'esprit des autres, Chesterfield aurait détaché à Montesquieu un inconnu chargé de lui dire que les Inquisiteurs d'État avaient l'œil sur lui et allaient faire saisir les notes, plus ou moins compromettantes, qu'il prenait sur le gouvernement de la République. Aussitôt le Président aurait supprimé tout ce qu'il avait écrit. Sur quoi, lord Chesterfield se serait fait un malin plaisir de lui démontrer logiquement qu'il avait agi à la française, c'est-à-dire à la légère.
i. Spicileghim, page 387 '"*;