VENISE
Le 12 août, nous partîmes de Gratz. J'étois avec M. le chevalier Jacob, avec lequel j'arrivai à Venise
5 le 16 du même mois. Notre voyage fut si précipité (comme l'on voit) qu'il n'y eut pas le (sic) moyen de faire bien des observations en chemin : car Venise est distant de Gratz de ioo lieues de France au moins, et la carte de M. de L'Isle, qui ne met cette
io distance que de 55 à 6o, ne l'éloigné pas assez.
Tout ce que nous avons vu de la Styrie jusques
à la Carniole est un assez vilain pays, couvert de
montagnes. Les vallées sont étroites; les montagnes
sont presque toutes couvertes de bois. La Carniole
i5 est un peu (sic) plus mauvais pays encore, aussi bien
que le comté de Goritz : car ce sont des rochers plutôt
que des montagnes. Le pays est pierreux comme le
Limousin, surtout ce qui est le plus près d'Italie.
Il semble que le froment n'y peut aisément croître :
20 dans des endroits, on ne voit que du seigle et de la milloque.
Laibach est (je crois) la capitale de la Carniole,
ou MONTESQUIEU
et c'est une assez jolie ville pour la province dont elle est la capitale, quoiqu'elle soit beaucoup plus petite que Gratz.
De Cilli, qui est dans le comté de Cilli, en Styrie, on va à Franz, village; d'où, côtoyant la Styrie, 5 toujours dans cette province, on entre dans la Carniole, vers un village appelé Saint-Oswald. Après quoi, on continue toujours dans la Carniole, on passe la Save, et l'on va à Laibach. Laibach est sur une petite rivière qui se jette dans la Save, qu'on 10 remonte en bateau jusqu'à Ober-Laibach, qui est à 3 milles de là. Le trajet par eau est délicieux et se fait en cinq heures de temps. On peut encore le faire par terre, surtout depuis que l'Empereur a aplani les rochers et les montagnes. il
On peut dire qu'il est impossible de traverser ces pays, que la Nature a faits pour être affreux, et de voir les chemins, les ponts, les chaussées, sans avoir de l'admiration pour le prince qui a fait ces ouvrages, et avoir bonne opinion d'un gouvernement où il y a 20 une si bonne police.
J'ai eu le chagrin de passer à 4 à 5 milles du lac de Zirknitz sans pouvoir le voir. — Voyez ce qui en est dans la carte de Carniole.
De la Carniole, on entre dans le comté de Goritz. 25 où sont Gorizia, assez jolie ville, qui en est la capi taie, et Gradisca : deux assez jolies petites villes Après quoi, on va à Palma, qui est dans l'état véni tien Frioul. Dès qu'on entre dans l'État vénitien les postes enchérissent du double, et, pour les étran gers, la nourriture. On vit à très bon compte dans
la Styrie et Carniole, quoique le pays soit moins bon et moins abondant que celui de Venise.
De Palma, nous allâmes à Latisana, Codroipo, Pordenone, à Sacile, Conegliano, Trévise, Mestre,
5 où nous embarquâmes pour Venise dans un canal d'une heure de chemin. Mestre n'est rien. Trévise est plus grande que les autres villes; mais nous ne la vîmes point, parce que nous y passâmes la nuit. Les autres endroits sont des petits lieux très jolis.
10 On trouve, depuis Palma, cinq ou six rivières, qui viennent des montagnes, qui ne sont proprement que des torrents, sur lesquels, vue l'étendue de leur lit en hiver, on ne peut faire de ponts, et que l'on est obligé de passer dans un bac; ce qui est bien
i5 incommode.
Dès qu'on entre dans le Frioul, on voit un beaucoup meilleur pays. Il me semble qu'il a un grand rapport à notre pays de Guyenne : des champs de millet d'Espagne, des vignes hautes. Toute la différence est
20 qu'elles vont sur les arbres. Enfin, il paroît du premier coup d'œil que le pays est abondant et peu chargé.
Il n'y a pas de sujets mieux traités que ceux de la république de Venise : ils payent peu, et les nobles de Terre-Ferme s'exemptent souvent de payer rien
a5 du tout : les nobles souverains donnant la main à cela pour ne pas payer eux-mêmes. C'est ce qui fait que l'État n'est pas si puissant qu'il pourroit l'être.
Venise a toujours été rivale du Turc; mais, à
mesure que la puissance du Turc s'est affoiblie, celle
3o de Venise s'est encore affoiblie davantage; de façon
qu'elle lui est toujours aussi redoutable qu'auparavant. L'envie de garder toute la Morée la leur fit perdre tout entière dans la guerre avant la paix de Passarowitz; et on croit que, s'ils s'étoient contentés de garder Napoli-de-Malvasia et Napoli-de- 5 Romagna, ayant toujours un pied dans la Morée, ils auroient pu la reprendre dans la suite.
Le premier coup d'œil de Venise est charmant, et je ne sache point de ville où l'on aime le (sic) mieux être, le premier jour, qu'à Venise, soit par la nou- 10 veauté du spectacle ou des plaisirs.
Rien n'est pire dans les états qu'un certain état d'indolence et un certain désespoir qui fait qu'on n'ose pas jeter les yeux sur sa situation.
Venise entourée, à droite et à gauche, par la i5 puissance de l'Empereur, comme la Lorraine l'est par celle de France, pour peu de marine qu'il ait en Italie ou à Boucharitz, il pourra quelque jour lui boucher, pour ainsi dire, la mer et la bloquer; ses armateurs pourront quelque jour désoler son com- 20 merce, comme les Uscoques faisoient autrefois. Les Etats du Pape sont, du côté de la mer, en une bien meilleure situation que ceux de Venise.
Le Turc, à qui un ancien préjugé ne laisse point voir ses intérêts, fait la guerre à Venise, au lieu de 25 faire ses intérêts communs avec les siens.
Quant au secret des délibérations, elle (sic) est dans une telle décadence, qu'il paroît qu'elle n'a guère plus de secret à garder.
Jamais on n'a vu tant de dévots, et si peu de dévotion, qu'en Italie. Il faut pourtant avouer que les Vénitiens et les Vénitiennes sont d'une dévotion à
charmer: un homme a beau entretenir une p , il
5 ne manquera pas sa messe pour toutes sortes de choses du monde; et ne croyez pas que les courtisanes aillent gâter leurs affaires dans les églises.
Le peuple de Venise est le meilleur peuple du monde : il n'y a point de gardes aux spectacles, et
10 on n'y entend point de tumulte; on n'y voit point de rixes. Ils souffriront patiemment qu'un grand ne les paye point; et, s'ils vont trois fois chez un créancier (sic), et qu'il leur dise que, s'ils reviennent, il leur fera donner des coups de bâton, ils
i5 prennent patience et ne reviennent plus. Il est vrai que, si un grand a promis sa protection, il l'accordera, quelque chose qui en arrive.
Le redoutable Conseil des Dix n'est pas le redoutable Conseil des Dix : un noble qui laisse prendre
20 par peur une place imprenable dans la Morée n'a été condamné qu'à la prison, et on le ballotte tous les ans pour sa grâce. Ses loix ne sont plus observées : car, si un homme chagrin qui se trouve en place les fait exécuter, le parent ou le souffrant lui-même qui
25 est élu après lui, s'en venge d'abord. Le mal est donc dans le changement perpétuel dans les places, qui se ballottent tous les seize mois.
Il y a, depuis vingt ans, 10,000 p à Venise, de
moins; ce qui ne vient pas d'une réformation dans les mœurs, mais de l'affreuse diminution des étrangers. Autrefois, il venoit, le carnaval, 3o à 35,ooo étrangers à Venise. A présent, il n'y en vient guère plus de i5o. Plusieurs raisons de ce changement : 5 i° Il n'y avoit guère d'opéras qu'à Venise, et ils étoient les plus beaux qu'il y eût en Europe; à présent, il y a des opéras presque partout, et ceux de Venise ne valent pas plus que ceux de la plupart des autres villes; — 2° Les enfants n'y vont plus, io parce que les pères y ont été et ont connu, par eux-mêmes, qu'il n'y avoit rien à gagner du côté des connoissances, et que de la corruption, du côté des mœurs, et des maladies, du côté de la santé. De plus, lorsqu'il va dans une ville une certaine i5 affluence, chacun s'attire l'un Vautre. A présent, chacun ne conçoit ce dessein- là que seul. Il n'y a plus que des gens disgraciés dans leurs pays, et qui ont pris le parti de mener une vie oisive et indépendante, qui vivent à Venise, et ils deviennent 20 misanthropes à faire pitié, s'ensevelissant dans une
p Enfin, l'humeur retirée des Vénitiens, qui ne se
communiquent jamais, a fait comprendre aux pères qu'inutilement ils y enverroient leurs enfants.
Quant à la liberté, on y jouit d'une liberté que la a5 plupart des honnêtes gens ne veulent pas avoir : aller de plein jour voir des filles de joie; se marier avec elles; pouvoir ne pas faire ses pâques; être entièrement inconnu et indépendant dans ses actions : voilà la liberté que l'on a. Mais il faut être gêné : l'homme 3o est comme un ressort, qui va mieux, plus il est bandé.
Les entrées de la Ville rendroient beaucoup; mais il y a une contrebande si horrible, de la part des nobles, qu'elles ne vont presque à rien : y ayant peu de marchands à qui quelque noble ne fournisse des
5 marchandises étrangères.
Cependant, les lagunes se remplissent, et on ne peut être absent dix ans sans avoir remarqué que la mer s'est retirée. Ce qu'il y a de malheureux, c'est que, lorsque la mer aura rempli (sic), ils ne pren-
10 dront jamais leur parti à temps, et tous les nobles crèveront plutôt, par le mauvais air, que d'abandonner leur ville.
Les nobles doivent infiniment à la République, malgré la sévérité des loix qui privent du droit de i5 voter ceux qui doivent au fisc; mais elles ne sont pas observées.
Vous remarquerez que les p sont très utiles
à Venise : car il n'y a qu'elles seules qui puissent faire dépenser les jeunes gens du pays, et il faut 20 avouer que les marchands ne reçoivent de l'argent que d'elles.
Ce n'est plus une chose honteuse, même à ceux qui ont été honorés des premières charges, d'épouser sa courtisane.
25 A l'égard des ministres étrangers, chacun sait qu'ils y sont très mal traités. Mais le plus grand désagrément, c'est que, si la République a quelque
proposition à faire, elle ne se sert jamais de celui qui est auprès d'elle ; elle fait proposer l'affaire par son ministre à la cour étrangère. Ainsi un ambassadeur de Venise n'est jamais de rien que dans les propositions que sa cour peut faire au Sénat. Cette 5 proposition une fois faite, ils font suivre l'affaire par leur ambassadeur; et cela, avec raison, parce qu'ils voyent bien que la Cour, qui voit les choses de loin, sera plus facilement déterminée; et, quant à cette proposition, vous avez cette situation, qui est que 10 vous ne parlez jamais à un homme qui vous réponde. Vous faites votre proposition à la Seigneurie, composée du Doge et de ses conseillers. Elle vous répond par la bouche du Doge : « Habbiamo inteso ». Il se fait (sic) parla Seigneurie au Pregadi, qui déli- i5 bère. Pour lors le Doge vous dit que la chose a été proposée au Sénat. Le greffier se lève et lit la réponse. Il va communiquer cette réponse à votre secrétaire, et, sans vous dire un mot, vous lit la réponse et la dicte à votre secrétaire, lui étant 20 défendu, sous peine de la vie, de laisser l'original. Si cette réponse ne vous convient pas, et que vous fassiez quelque objection, le secrétaire ne vous répond que par un lèvement d'épaules et s'en va. Il faut que vous refassiez encore le circuit à chaque 25 objection que vous avez à faire. Si des particuliers traitoient ainsi, cela seroit bien incivil. Et, quand la proposition déplaît, vous êtes quelquefois des années entières sans qu'elle soit communiquée au Pregadi, et on vous dit toujours : « Habbiamo 3o inteso » .
2,000 nobles environ, en comptant les enfants; mais 12 à i,5oo seulement au Grand-Conseil.
Le duc de Richelieu, qui avoit beaucoup connu l'ambassadeur Cornaro, et lui avoit même rendu 5 service pour les affaires de la République, passant par Venise, Cornaro lui promit monts et merveilles; ils avoient vécu comme frères. Passant par Venise, avec des lettres de Cornaro pour ses sœurs, il alla les voir; elles ne le reçurent, ni l'une, ni l'autre. Un
10 frère de Cornaro alla le voir dans un temps où il n'étoit pas chez lui. Et, enfin, un de ses beaux-frères, tenant une assemblée à l'occasion d'un mariage d'une de ses parentes avec quelque homme à argent, on lui fit dire qu'il pouvoit venir, et il y fut reçu. Il
i5 partit très mécontent.
L'Empereur veut un port : Trieste ne vaut rien; Fiume, non plus. Il n'a pas un seul port dans le royaume de Naples, que pour des tartanes: caries ports qui étoient bons pour les vaisseaux anciens ne
20 sont pas bons pour les nôtres, tout autrement construits. Il n'a donc que Boucharitz; de façon qu'il n'a point de choix à faire. Il est vrai qu'il a deux ports merveilleux en Sicile : Syracuse et Messine. Mais ils lui sont totalement inutiles, parce qu'il n'auroit
25 pas sa flotte à sa disposition; elle pourrait lui être coupée, en tout ou partie, en temps de guerre: car il faut considérer qu'il ne peut pas ambitionner d'avoir une marine qui puisse combattre celle des Anglois et des Hollandois. Il n'a besoin que d'avoir
une flotte telle qu'il puisse communiquer de ses états d'Allemagne avec le royaume de Naples. Il faut donc que sa flotte soit en quelque port de l'Adriatique, et non pas en Sicile.
L'ambition que les seigneurs d'Autriche ont pour 5 voir accroître la puissance de l'Empereur est fondée en grande raison : car les grands de l'Empereur le sont bien autrement que s'ils n'étoient que les grands du roi de Bohême, du duc d'Autriche, de Styrie, etc.; et les grandes places que les états 10 éloignés lui fournissent à donner tombent toutes sur les grands d'Autriche, et les places dans l'Empire, sur les grands d'Autriche.
L'Empereur a une très vaste ambition: ne pouvant pas avoir l'Espagne, il a des Espagnols. i5
Les Allemands sont de bonnes gens; ils paroissent d'abord sauvages et fiers. Il faut les comparer aux éléphants, qui paroissent d'abord terribles; ensuite, on les caresse : ils s'adoucissent; on les flatte, on met la main sur leur trompe, et on monte dessus. Saint- 20 Saphorin n'a-t-il pas été tout à son aise dictateur dans cette cour-là tant qu'il a voulu? Richelieu, s'il ne s'étoit pas blousé, n'auroit-il pas gouverné de même? Bonneval, par la seule force de son esprit, n'a-t-il pas été, dans cette cour-là, le maître despo- 23 tique?
Il est étonnant que l'Empereur, qui a i5 ou
16 millions de sujets, n'ait trouvé, pour remplacer Penterriedter, que le fils d'un Juif: Fonséca, et, dans toute cette cour, il n'y ait pas un seul sujet propre pour les affaires. Je crois que la raison ne vient pas de
5 la pesanteur de la nation, et que la véritable raison en est que cette cour n'a jamais joué le premier rôle. L'empereur Léopold étoit conduit par Guillaume; Joseph, par la reine Anne. Toute leur providence étoit renfermée dans le sein de l'Allemagne, et il
10 leur sufïisoit de l'habileté de gagner des suffrages ou de les acheter.
Il n'y a point de lieu dans le monde où l'on soit si
espionné qu'à Vienne. On y sait absolument tout.
La raison en est qu'ils en ont besoin pour savoir
i5 tous les moyens de corrompre les petits ministres
des princes, et ils font le reste tout d'un temps.
J'ai ouï dire au marquis de Breil que Turin fut défendu avec les poudres de l'État de Milan : il n'en resta pas une seule livre à Finale; sans cela le duc 20 de Savoye n'en avoit pas une livre.
Dans la guerre que l'on fit pour l'Empereur, à Naples, n'y eut-il pas des canons volés, qu'on ne put retrouver ?
Les moutons de l'Ile de Fer, m'a dit l'amiral, qui 25 restent si longtemps sous la neige, se mangent la laine, les uns aux autres : ils sortent de là tout ras, et on trouve la laine dans leur ventre.
J'ai ouï dire au marquis de Breil qu'il y a environ
3o MONTESQUIEU
800,000 âmes en Sicile; que l'Empereur a environ 39 millions de florins de revenu par an; que l'Italie et les Pays-Bas en fournissent presque la moitié; la Bohême, la Silésie et la Moravie, près de 10 millions. — État de cela, du duc de Richelieu. 5
Dévotion du feu vieux Grand-Duc. — Il envoya à Goa des prêtres, des ouvriers, avec les pierres de rapport, dont on fait de si beaux ouvrages à Florence, pour aller faire un tombeau à saint François-Xavier. Il payoit pour toutes sortes de 10 missions, surtout dans les derniers temps. La moitié de la cour de Rome tiroit pension de lui (Bartholoméi); aussi y faisoit-il tout ce qu'il vouloit. Notre nonce, Mastéi, avoit une pension. La maison de Médicis en avoit toujours agi ainsi; mais, lui, avoit i5 outré la chose. Le Grand- Duc d'aujourd'hui a ôté tout cela, et est aussi épargnant que son père étoit prodigue.
C'est assez qu'un prince ait un plan pour que son successeur s'en écarte. A la Régence, Louis XIV 20 faisoit cela? C'étoit une raison pour qu'on fît tout le contraire.
Le peuple de Venise très soumis: un pauvre sénateur mettra un poisson dans sa manche sans qu'on dise rien. 25
Jalousie contre les sénateurs dans les anciennes républiques. — Je n'ai jamais si bien compris comment le peuple romain aimoit tant César.
VOYAGE EN ITALIE 3l
Il est dû à la République, par les nobles, plus de 20 millions de ducats d'argent d'arrérages.
Le père du cardinal Quirini est mort avec 2 millions de ducats d'argent et plus dans ses coffres. 5 Gros argent mort chez quelques familles.
Pisani, qui a 100,000 florins de rente, a été noble ambassadeur en France ; veut imiter les jardins de nos maisons royales sur la Brenta ; mais c'est un riche particulier et un bien pauvre prince.
10 II piit matto sempre eletto per Principe. La pià cattiva protezione, quella del Principe, el (sic) contraria al oggetto pià grande. Il credito di un nobile, un po remuant (sic). I ambasciatori là, un fantasma che accompagna un fantasma.
ô Les p de Venise, exécrables p ; intéressées
jusques à donner du dégoût au plus déterminé; fort gâtées et peu belles; ayant, enfin, les défauts de la profession plus que celles d'aucun pays du monde.
Jusqu'à la terre ferme, l'eau salée va 5 à 7 milles.
20 J'arrivai à Venise le 16 août.
Sur le canal de la Giudecca, il y avoit 8 navires. Il y a, outre cela, (5 galéasses, dont 4 sont toujours en mer. Ils peuvent armer 20 galères, quoiqu'ils en aient beaucoup davantage.
25 Lorsque je verrai l'Arsenal, je serai plus au fait.
Il me paroît que la promenade est précisément un besoin des François : les nations méridionales
sont trop languissantes, et les septentrionales, trop pesantes.
Il y a à Venise des jardins dans les îles voisines; presque personne ne s'y promène.
J'allai, le 20 août, voir les manufactures de verre 5 et de glaces.
Il n'y a que deux fourneaux pour les glaces. Ils en font de deux longueurs de bras et demi de hauteur, et d'une longueur et demie de largeur, uniquement de (sic) soufflées, à ce qu'ils disent; mais je n'en ai point 10 vu là. Ils ont, d'ailleurs, environ 18 fourneaux où se fabriquent verres et verroteries pour les Nègres. Tout cela peut faire une trentaine (sic) de fourneaux.
Chaque fourneau demande le travail de 18 à 20 personnes. i5
Je n'ai vu pas un seul fourneau qui travaillât, à la réserve d'un fourneau destiné à préparer la matière pour la mettre dans les pots. Mais ce n'étoit pas le temps du travail. Ils envoyent pourtant beaucoup de ces verres dans l'Italie, le Levant, etc. 20
Ce qui est important pour faire les glaces, c'est la terre pour les pots où on met la matière. Celle de Venise vient de Vicence, et j'en ai pris un morceau tel qu'il sort de sa minière, et seulement pétri : il est marqué n° 1. On le mêle avec égale quantité de 25 brisures de pots qui ont servi : il y en a une montre, marquée n° 2. On fait broyer le tout en poudre impalpable, et on en fait les pots en question.
On prend des cailloux qui viennent de Vérone : j'en ai pris un, marqué n° 3. On les mêle avec partie 3o
égale de cendre de soude de Malte : j'en ai aussi pris un morceau, marqué n° 4. Ces deux choses mêlées, on les met au fourneau; se (sic) cuisent et se mettent en grumeaux; et on les met ensuite cuire dans les 5 pots.
Nous avons, pour les glaces de Saint-Gobain, d'excellente terre à pots.
Il faut de l'or de ducats pour colorer le verre en rouge.
10 Les nobles de Venise aiment à prendre beaucoup leurs aises avec les dames; les étrangers ne sont guère admis dans leurs cazins, qui sont des lieux ou chambres que chaque société d'hommes ou femmes loue, à 2 sols par jour environ, par termes,
i5 pour la lumière et les cartes.
Le masque, à Venise, n'est pas un déguisement,
mais un incognito. On ne change que rarement
d'habit, et tout le monde se connoît. Le nonce du
Pape étant masqué, un homme se mit à genoux et
ao lui demanda sa bénédiction.
Autrefois, que les Vénitiennes étoient très gênées,
le masque, qui les délivroit de la sujétion, étoit un
bon temps pour elles. Encore aujourd'hui, elles ne
peuvent pas aller chez un marchand acheter, ni se
25 promener à la place Saint-Marc, que dans le temps
des mascarades; mais bien aller se faire dans
leurs gondoles, où elles vont avec qui elles veulent, et où elles veulent.
Depuis que les femmes sont devenues plus libres,
les couvents, où étoient la joye et les plaisirs, sont devenus déserts. Le dérèglement des femmes du monde a mis la réforme chez celles qui y avoient renoncé. Il y a encore des religieuses qui ne s'étoient faites telles que par amour pour le plaisir; leur 5 vieillesse seule les console.
J'y (sic) ai vu une machine très ingénieuse avec laquelle M. de Bonneval prétend curer le lit des rivières, faire des canaux et nettoyer les ports. Il l'applique sur un bateau plat. Ce sont plusieurs 10 arbres cannelés et à vis, au bout desquels sont des espèces d'engins qui entrent dans la terre (la vis descendant en tournant), font un trou et se remplissent de terre ou de sable, lequel va au fond de l'engin, et l'eau s'échappe; de façon que l'on n'a que sable i5 pur. En tournant la manivelle de l'autre côté, ces arbres à vis remontent, et la terre qui est au bout remonte aussi.
Si c'est de la pierre, le trou se fait aussi facilement en faisant des engins en forme de trépan : il n'y a 20 rien qu'ils ne percent.
Ce qu'il n'a pas voulu me laisser voir, c'est la manière dont, en tournant la manivelle, il fait que toutes ces vis descendent ou montent. Mais il n'est pas difficile d'imaginer comment cela se peut faire. 25 J'imagine qu'il met aux arbres de ces vis un écrou à chacun; que ces écrous ont extérieurement des dents, auxquelles s'engraine une roue horizontale, qui, tournant, fait tourner les écrous et fait nécessairement tourner les arbres à vis. 3G
Il prétend faire des puits, sans que l'eau empêche. Le trou étant fait, il jette dedans des cercles de bois bien calfatés et gaudronnés, avec un fond de même, dans lequel il n'y a qu'un trou pour que l'eau passe, 5 et qui est fermé jusqu'à ce que le puits soit fait. Derrière le bois calfaté, un maçon bâtit la muraille du puits tout à son aise. Après quoi, le trou s'ouvrant, l'eau entre, et le puits est fait.
Il dit que sa machine tire, à 20 pieds de haut,
10 60,000 livres de terre, en une demi-heure. Quelle prodigieuse quantité, en multipliant les machines! Chacune ne coûte que 5oo écus.
Il prétend creuser des rivières de cette façon -ci. Il fait en angle ses trous; de façon que le courant de
o la rivière entre dans cet angle, emporte tout le monceau de sable par sa rapidité. Il en fait de même dans les côtés, où le sable qui les entoure en talus empêche qu'il n'y ait de port. Il creuse de façon que l'eau de mer, entrant dans les angles qu'il fait,
20 emporte tout.
A l'égard des canaux, il en fait de même. Il croit que les hommes ont gdté les rivières, parce que, ne songeant qu'à prévenir les inondations, ils ont toujours songé à élever les bords des
25 rivières, au lieu de creuser le lit; ce qui fait que, dans les pays de tout temps soigneusement cultivés, comme en Italie, les bords des rivières et leur lit même sont beaucoup plus hauts que le rivage. Il en est de même dans notre Guyenne, à Cadaujac; au
3o Heu que les bords du Danube, où l'on a laissé faire la Nature, sont escarpés. Que c'est par là que
l'Egypte s'est perdue et se perd : parce que le terrain hausse tous les jours, et qu'il a ouï dire que, depuis la conquête faite par les Turcs, le terrain inondé, qui avoit, de chaque côté, 12 lieues, n'en a plus que 5, et que l'Egypte va périr. 5
Je m'imagine que l'Egypte, Venise, Aquilée, enfin tous les terrains bas, ne sont ainsi faits que par quelque coup de mer qui a fait un ravage; mais, comme le ravage est accidentel et contre l'équilibre ordinaire, la Nature se met peu à peu dans sa 10 première situation.
M. de Bonneval remarque que, dans les grandes rivières qui n'ont point de flux et reflux, il y a toujours des îles à l'embouchure. Il dit que les rivières les plus pleines de sables sont celles qui sont formées i5 par les torrents qui descendent des montagnes. Il voudroit qu'on mît une digue dans le lieu où est la grande pente, ou même plusieurs : le sable qui tombe de la montagne se répandroit sur les bords, et l'eau tomberoit claire dans le lit navigable de la rivière. 20
Il m'a montré, de plus, une machine pour faire une jetée dans la mer. C'est une machine en talus des deux côtés. Au milieu, dans le haut, est une ouverture carrée-longue, tout le long du talus, dans lequel (sic/ on jette du sable; et d'ailleurs, l'eau de 25 la mer, qui entre par cette ouverture, y dépose le sable dont elle est chargée, et aide à se faire cette chaîne. Les talus sont faits de planches qui coulent dans un châssis. Ces deux talus font un angle dont le sommet est coupé, à cause de l'ouverture par 3o laquelle il faut jeter le sable.
VOYAGE EN ITALIE 2>-j
Il m'a parlé aussi d'une invention de canons carabinés. Voici à quelle occasion il y pensa. Il étoit question de faire le siège de Bihatch et de prendre la Bosnie; ce qu'on ne fit point. Il y a en Bosnie 5 cinq ou six châteaux où l'on ne peut pas porter le canon, et la mine étoit trop longue. Il imagina de petits canons, que l'on pût mettre sur des mulets ou sur des bœufs : car les bœufs s'accoutument aussi à porter, dit-il. Il fit faire de ces canons carabinés.
10 L'expérience se fit au Kahlenberg; on ne mit que le dixième de la poudre ordinaire, et il disoit : « Tant de poudre d'un fusil carabiné fait un effet X, qui est en raison quelconque à l'effet de la poudre employée dans un fusil, Y. Partant, l'effet de tant de
i5 poudre dans un canon carabiné sera à celui de tant de poudre dans un canon, comms X est à Y. » Ce canon se charge par la culasse, par le moyen d'un cartouche.
L'embarras du nettoiement de la lagune de Venise, 20 c'est de vider les bateaux pleins de boue, qu'il faut qu'un homme ôte avec la pelle. J'ai imaginé un bateau qui tirera plusieurs bateaux de cuir ou de cuivre, qui se renversent d'un coup de main, parce qu'ils sont petits.
25 Ils (sic) ont toutes les guerres civiles que des poltrons peuvent avoir : jalousies intérieures, qui ne (sic) se bornent qu'à se nuire dans leurs prétentions, et là, se jouer des tours, les uns aux autres; ce qu'ils entendent très bien.
Deux grands ennemis de cette république : la peur et l'avarice. Dans la dernière guerre, où elle a perdu la Morée sans tirer l'épée, il lui en a coûté 18 millions d'écus, outre les revenus ordinaires. Elle fait toujours une guerre inutile avec des frais immenses, 5 parce qu'elle n'est jamais prête.
Ici, paye qui veut. Tel noble, tel gentilhomme de Terre -Ferme, tel paysan doivent depuis vingt ans. Cependant, ils (sic) n'ont pas un sol. Leurs revenus réels montent à environ 4 millions de ducats d'ar- ïo gent, ce qui fait environ 14 millions de notre monnoye. Il est vrai qu'ils en assignent ce qu'ils en pourroient lever, pour 7 millions. Mais ils ne sont pas payés.
La situation de Venise est dans un marais, qui est i5 rafraîchi par les eaux de la mer, qui y communique, surtout dans le flux, qui hausse, de 2 à 3 pieds, deux fois chaque vingt- quatre heures: c'est une espèce de marais fermé par les lido, et Venise est au milieu.
Ces lido sont des langues de terre, étroites sou- 20 vent de 12 à i5 pas, qui en sont comme la corde, et qu'on garantit de la force des eaux, avec des frais très grands, par des piquets et des cailloux; et une ville qui étoit autrefois près du lieu où est à présent Malamocco, sur le Lido, fut autrefois 25 emportée ; mais ce ne fut pas par la mer, mais par l'impétuosité de l'inondation des eaux de quelques rivières qui se jetoient dans les lagunes, et qui, depuis, en ont été détournées.
VOYAGE EN ITALIE 3iJ
Et il arriva ce qui arriva en Espagne, chez le duc de La Mirandole, où le duc de Liria pensa se noyer : l'eau étant entrée par un mur qui céda. L'eau entra, les autres murs se trouvèrent bons, et l'eau ne put 5 pas se débiter par la porte en aussi grande quantité qu'elle étoit entrée. Ainsi, lorsque l'ancien Malamocco fut emporté, l'eau des rivières vint en si grande abondance qu'elle ne put pas passer avec la même facilité par les embouchures du Lido.
10 II y en avoit autrefois sept; à présent, il n'y en a plus que cinq : deux s'étant fermées. De ces cinq, il n'y en a plus qu'une par laquelle les vaisseaux entrent, et encore avec bien des affaires. Celle qui est le plus vis-à-vis de la mer n'est plus accessible
i5 aux vaisseaux; c'en est une qui est à côté, à la
pointe de Malamocco, et qui est à 4 lieues de Venise.
Or, pour que les vaisseaux puissent passer, il faut
prendre le temps que la marée est la plus haute.
Vous remarquerez que les vaisseaux ne peuvent
20 passer que par un canal, que l'on a fait large de 5o à 60 pieds par une machine; lequel n'est pas même droit, parce qu'ils ont voulu profiter de certains fonds. Or il (sic) ne peut aller que dans la plus haute mer, c'est-à-dire une heure ou une heure
25 et demie par marée; il faut qu'il soit remorqué par des péotes. Lorsqu'il trouve le fond, il faut creuser dessous quelques pouces de terre, pour le faire aller. Souvent il faut trois ou quatre jours pour cela : il en fallut autant pour le dernier vaisseau qui sortit. Il
3o faut, de plus, que le vaisseau soit déchargé.
Il y a plus : c'est que, lorsqu'on est au lido de
Malamocco, comme la mer est très basse, souvent le vaisseau est pris, et il faut décharger jusques aux hommes. Cependant ce sont de petits vaisseaux et d'une construction particulière. Ils sont ronds pardessous, et (il me semble) très mauvais voiliers; et 5 un vaisseau d'une autre construction ne pourroit passer. Leur mal vient de ce que leur canal est encore plus profond que la mer du Lido, et que les embouchures [en sont] fermées, de façon que tous les immondices des lagunes vont au canal. 10
Remarquez que ce n'est que depuis dix ans qu'ils sont dans cette misère. Lors de la dernière guerre des Turcs, leur flotte sortit par l'embouchure qui est vis-à-vis de la Ville. Ils n'osent pas approfondir leur canal de Malamocco, de peur que les flottes enne- i5 mies n'y entrent. Voyez, je vous prie, si, par un canal de 60 pieds, une flotte ira passer, et si on ne l'arrêtera point par la moindre batterie, ou autrement! Lorsque la mer est basse, on ne voit que les canaux : tout le reste des lagunes est terre ferme, 20 et il semble qu'un corps de troupe de terre, avec des fascines pour combler un ou deux canaux, pourroit y passer. Or les magistrats ne songent qu'à leurs ballottages et se voient périr sans y mettre ordre : car leurs lagunes se remplissent tous les jours, et le 25 fond hausse; et ce qui n'étoit pas découvert il y a dix ans se découvre tous les jours.
Il y avoit autrefois des rivières qui entroient dans les lagunes. Ce mélange d'eau douce avec l'eau salée faisoit que, dans les lagunes, il y venoit des espèces 3o de roseaux, appelés cannes, qui se pourrissoient
ensuite; ce qui produisoit deux effets très mauvais : l'un, c'est que ces cannes, se pourrissant, sont très préjudiciables à la santé, et qu'ils (sic) crevoient de maladies; le second, que ces cannes haussent 5 extrêmement le terrain : témoin l'expérience de Van Helmont; témoin les fossés du château de Fribourg, qui, mal entretenus par les Allemands, avoient haussé de plusieurs pieds par les cannes, depuis 1688 (je crois), qu'il fut rendu par les Fran-
10 çois, jusques à l'année du traité de Radstadt, comme on le découvrit par le siège. Les Vénitiens prirent le parti de détourner le cours de ces rivières et de les jeter dans la mer, hors les lagunes, en tirant des canaux tout au tour; et (sic) qui ne leur laissa que
i5 l'eau salée. D'ailleurs, cela les garantit de l'accident arrivé autrefois à l'ancien Malamocco, où Venise pensa périr. L'inconvénient, c'est que les rivières, dans leurs cours, balayoient le sable des lagunes.
Mes yeux sont très satisfaits à Venise; mon cœur 20 et mon esprit ne le sont point. Je n'aime point une ville où rien n'engage à se rendre aimable ni vertueux. Les plaisirs même que l'on nous donne, pour suppléer à tout ce qu'on nous ôte, commencent à me déplaire, et, à la différence de Messaline, on est 25 rassasié sans être las.
Les maisons de Venise ne sont que des pavillons : une façade étroite. Du reste, cette façade est belle, et ils ont de bons architectes : le Palladio et le Sansovino. Les dômes de leurs églises paroissent superbes;
ils sont pourtant de bois, parce que le terrain n'est pas en état de supporter un bâtiment plus fort, et, d'ailleurs, parce qu'on ménage ,
dans les maisons où j'ai été, beaucoup de tableaux. 5
Gorgi comparoit Venise à une vieille p qui
vend ses meubles.
Il est impossible que les tableaux se conservent dans les églises : i° l'humidité; 2° les cadavres qu'on y enterre, qui gâtent tout par les esprits de la graisse io qui en sortent.
Il n'y a guère de ville où il y ait plus de marbres qu'à Venise. Les Vénitiens ont pris Constantinople et en ont emporté un très grand nombre de colonnes. Ils ont, de plus, eu la Grèce et l'Archipel immédia- i5 tement après les Empereurs grecs, et ils en ont tiré tous les marbres qu'ils ont voulu.
Saint Ignace resta quelque temps à Venise. On dit qu'il emprunta des maximes des loix des Vénitiens les maximes de son ordre, et elles y ont beau- 20 coup de rapport; de même que le collet des Jésuites et la robe, qui ont beaucoup de rapport au collet et à la robe vénitienne. — Mauvaise remarque! C'étoit le collet des prêtres de ce temps-là, et (je crois) l'habit : témoin les Barnabites. 25
Les Jésuites ont rendu les sénateurs dévots; de façon qu'ils font tout ce qu'ils veulent à Venise.
O temporal ô mores! Et ils embarrassent les loix vénitiennes par celles de la conscience. Ils souffrent les commerces pour parvenir aux mariages.
Schulembourg ne fut attaqué à Corfou que par 5 les milices de la Bosnie et Albanie. A peine fut-il assiégé. Le roi de Sardaigne disoit que les Vénitiens lui faisoient des honneurs à proportion de la peur qu'ils avoient eue. Les Turcs attaquèrent une redoute; ils trouvèrent un fossé et ne purent pas 10 la prendre.
Il y a à Venise beaucoup de gothique léger : le Palais du Doge, par exemple. Il semble que le gothique convienne mieux aux églises qu'une autre architecture. La raison m'en paroît de ce que, le ô gothique n'étant plus en usage, il est plus différent de notre manière de bâtir des maisons; de façon que le culte de Dieu semble être plus distingué des actions ordinaires. J'ai ouï dire qu'il y avoit une dissertation françoise sur la différence des deux gothiques.
20 Un qui étoit venu offerire sui servizii al Doge, renvoyé au Patriarche : « Mi confessere, e poï lo pillero. »
Doge a peu de revenu : environ 12,000 ducats d'argent, dont il est obligé de dépenser presque la moitié en quatre repas qu'il donne. Mais il a des 25 grâces à donner, surtout des bénéfices et des emplois. Il peut donner (je crois) des titres aux gentilshommes de Terre-Ferme.
Ils (sic) résolurent qu'ils ne destitueroient jamais le Doge que pour cause de tyrannie, parce qu'a3Tant destitué [un] vieux doge imbécile et nommé un autre en sa place, il mourut de douleur, entendant le canon pour la nomination de son successeur. 5
Bonneval m'a dit la cause de la brouillerie du prince Eugène [et] de Guido Starhemberg. Après que le prince Eugène eut fini la guerre d'Italie, le duc de Savoye ayant fait la paix et marié sa fille, le prince Eugène revint à Vienne. Le duc de Saxe, qui 10 commandoit l'armée en Hongrie, fut fait roi de Pologne. Le comte Styrum étant maréchal avant le prince Eugène, le commandement sembloit lui venir de droit. Guido, qui haïssoit Styrum, persuada au prince Eugène de demander le commandement et obtint de i5 lui qu'il signeroit son placet au Conseil de Guerre. Il alla ensuite trouver son parent Starhemberg, qui étoit président du Conseil de Guerre, et, par son crédit, fit nommer le prince Eugène général. Il partit et gagna une bataille contre les Turcs. De 20 retour, il prit le parti des Kinsky contre les Starhemberg. Le président de Guerre, indigné, lui (sic) laissa manquer de tout; de façon qu'avec la plus belle armée du monde il ne put rien faire.
Sottise des Turcs, qui sont toujours partis devers 25 Constantinople dans le dessein de se battre d'abord. Ce que le duc de Lorraine ayant remarqué, il alloit toujours, par le Danube, jusques aux frontières, et là se retranchoit jusques aux dents. Les Turcs le
VOYAGE EN ITALIE .p
venoient attaquer, et ils étoient battus. Ils ont
continué cette sottise-là jusques à aujourd'hui; mais
ils n'ont employé aucune sorte de connoissance de
la guerre. S'ils avoient voulu ou faire une guerre
5 de chicane, ou se retirer à 20 lieues plus loin, ils
auroient embarrassé le général impérial : car il n'a
dans son camp rien de ce qu'il faut, pas seulement
un chariot, ni rien de prêt. On embarque seulement
des troupes sur le Danube; de façon qu'une armée
10 ne coûte pas plus là que si elle étoit en garnison.
Bonneval m'a dit qu'après la bataille de Peterwar-
dein, lorsqu'il fallut faire le siège de Temesvar, il
n'y avoit pas une seule bête de tirage, et que plus
de 10,000 bœufs de Hongrie périrent à ce siège.
if> Colonels françois, jeunes; cependant, 100 colonels font une armée.
Les Turcs peuvent aller sans se soucier des places qu'ils laissent derrière eux, parce qu'ils portent aisément le peu de vivres qu'il leur faut. Ils amènent 20 avec eux des bœufs et autres bêtes.
L'Empereur, à Venise, extraordinairement craint et extraordinairement haï.
Rien de si inutile qu'un ambassadeur de France à Venise; comme un marchand dans un lazaret.
23 Bonneval prétend devoir sa fortune, non au prince Eugène, mais au prince de Salm, qui étoit pour lors à la tête des affaires de l'Empereur, et qui avoit
obligation à sa famille : s'étant battu en France, il s'étoit retiré chez le père de Bonneval et en avoit reçu secours.
Venise est plus propre pour le commerce d'Italie, que Gênes, Livourne et autres villes, parce que, dans i> les autres villes, il faut porter les marchandises par terre, soit pour l'Italie, soit pour l'Allemagne; au lieu qu'à Venise on les transporte partout par le Pô, qui traverse l'Italie, et l'Adige, qui monte vers l'Allemagne : ce qui épargne bien des frais. 10
Il ne vient guère à Venise qu'une vingtaine de vaisseaux françois; encore, la plupart, ne sont-ce que des vaisseaux frétés. On porte à Venise quelques sucres des Iles, et on en rapporte quelques blés. Voilà, à peu près, tout le commerce qui s'y fait. ô
Il se fait un grand commerce en Europe de certaines perles de verre qui se font à Murano et se façonnent à Venise, qui s'envoyent en Italie et dans le reste même de l'Europe, pour les Sauvages et Nègres : car, pour les verres à filagrammes, ouvragés 20 et colorés, que j'ai vus à Murano, ce sont des gardesboutiques, et la foire de Sinigaglia emporte beaucoup de ces verres; ce qui fait que les magasins que j'en ai vus étoient presque vides.
Se fait beaucoup d'étoffes d'or et de soye, et draps 25 mauvais : le tout, pour le Levant et même l'Allemagne. Mais la contrebande est très aisée; de façon qu'il se déclare à peine la cinquième partie. Voici comme elle se fait. On va quérir au bureau une billette pour une balle d'étoffe, et on en paye les droits. On met 3o
cette étoffe dans sa gondole, et on va faire semblant de se promener. On va (dis -je) au vaisseau. Si ceux qui ont la garde ne se présentent point, on passe, et on va décharger au vaisseau, et on retourne
5 ensuite, jusqu'à ce que les gardes vous aient surpris et demandent le billet.
Il est très difficile de faire aller des glaces de Venise en France. Les petites glaces, qui entreroient en France, donneroient ioo pour ioo de gain, et les
10 grandes glaces de France, qui entreroient à Venise, presque autant.
Le port de Venise étoit franc; mais les Vénitiens, ayant eu besoin de revenus dans leurs guerres, ont mis un impôt, non pas sous le nom de douane; mais,
i5 pour faire paroître que le port est encore franc, ils
ont donné aux droits qu'ils lèvent le nom de Il y
a des marchandises très chargées, comme l'huile, etc.
La France, pour ne pas mécontenter les Algériens, ne veut plus que les Italiens trafiquent sous sa ban-
20 nière, et qu'un marchand italien fasse monter son vaisseau par un maître et officier françois, et fasse faire le commerce sous le nom d'un François; ce qui jette ce commerce entre les mains des Anglois et prive la Chambre de Commerce d'un grand revenu;
•25 outre que, chaque année, on alloit à Marseille pour prendre des passeports. On a cru que les Italiens seroient par là réduits à se servir de vaisseaux françois; mais ils ne le font point et se mettent sous le pavillon anglois. — Tout ceci m'a été dit par
3o M. Le Blanc: consul françois.
Il attribue la perte d'e l'Italie à la finesse du duc de Savoye, qui, voyant toutes ses places démantelées, vit que M. de Vendôme en feroit de même à Turin; de manière qu'il songea à le faire sauter. Pour cela, il se mit à dire du bien de M. de Vendôme en public, 5 et, en particulier, à quelques officiers prisonniers françois, il en dit le diable, afin qu'ils le lui redisent; ce qui fut fait. Ce qui mit M. de Vendôme en une telle colère qu'il dit à un trompette du duc de
Savoye: « Dis à ton maître qu'il est un Jean-f ,etc; 10
que je m'estime plus grand, commandant les armées du Roi, que tous les ducs de Savoye n'ont jamais été. » Cela fut écrit en plaintes par le duc de Savoye. On en fit des réprimandes à M. de Vendôme.
Bonneval m'a dit avoir vu la lettre. M. de Ven- i5 dôme envoyé en Flandres M. de Bourgogne.....
Bonneval m'a dit avoir vu M. de Vendôme recevoir le Dauphin, Monseigneur, en sa chaise percée : « Monseigneur, si je me lève, je vous empuantirai; si je reste, je perds le respect. — Restez, dit le 20 Dauphin, et, pour vous donner le temps de vous torcher le c, je vais passer de là. » — Bonneval.
L'intempérie, maladie qui régna pendant l'été à Rome, autour de Rome et au royaume de Naples, commence par une fièvre imperceptible, qui s'allume 25 ensuite. Après quoi, on meurt presque toujours.
comme si on dort dans un autre lieu que celui où on a accoutumé de dormir: fût-ce d'un quartier de la ville à l'autre, et même d'une chambre d'une mai- 3o
son à l'autre. J'ai ouï dire au duc de Mondragon qu'un homme s'en étoit guéri par l'émétique. Les médecins ne vous font aucun remède qui ne soit inutile et indifférent. Le comte de Gallas, nommé 5 vice -roi de Naples, impatient d'aller régner, partit dans l'été et mourut, et partie de ses gens.
Des gens l'attribuent au peu de soin que l'on a de faire des canaux pour faire couler les eaux. Mais pourquoi cette maladie règne-t-elle dans le royaume
10 de Naples? Bonneval m'a dit avoir ouï dire au cardinal de Polignac une autre raison : c'est que la campagne de Rome et Naples est toute pleine de souterrains et a été toute creusée par les Romains. L'eau, pendant l'été, dans ces souterrains inconnus,
i5 croupit et cause l'intempérie.
Il me semble qu'elle règne aussi à Palerme, qui fut bâtie sur les ruines d'une autre ville. — A examiner. — Voir et examiner tout ceci : comment cette maladie vient dans de certains lieux, leur situation, et
20 ceux qui y sont les plus sujets.
Ce que j'ai ouï dire à Bonneval est fort singulier. Le prince de Salm, homme dévot et premier ministre de l'empereur Joseph, étoit le plus grand Janséniste qui fût, et il avoit eu relation dans sa jeunesse avec
25 M. Arnauld et plusieurs du Port-Royal. Il arriva que l'on détruisit le Port-Royal. Au désespoir, il résolut de s'en venger et appuya les prétentions de Modène sur Comacchio. Bonneval, qui avoit commandé un corps de 6,ooo hommes, l'hiver, reçut ordre de
3o s'emparer de Comacchio, mais de ne pas nommer
5o MONTESQUIEU
l'Empereur et de paroître agir de sa tête. Il feignit que le pays qui avoit fourni des quartiers d'hiver à ses troupes, le La Mirandolois et autres, ne pouvoient (sic) plus les fournir, et se présenta pour entrer dans le Modénois. Le Duc, qui étoit d'intel- 5 ligence, lui déclara que son pays étoit ruiné, et protesta de son dommage. Il se présenta dans le Mantouan. Kœnigsegg lui en refusa l'entrée. Il alla dans le Ferrarois, et, comme on reçut de ses déserteurs à Bologne et à Ferrare, il se retira à Cornac- 10 chio, sous prétexte de conserver ses soldats et de n'être point à charge au pays. La promesse de nommer Zinzendorf au cardinalat fit rendre Comacchio au Pape d'à présent. — Bonneval.
Un ambassadeur d'Espagne, à Made de Lilienroth, i5 dont le mari étoit médiateur à Ryswick pour la Suède : « Madame, je ne suis qu'un petit instrument de mon maître; mais vous êtes la grande matrice de l'Europe. »
On a accusé ces gens-ci d'avoir fait courir le bruit 20 de la perte de Zante, pour empêcher l'Empereur d'aller à Trieste. L'Empereur seul (sic) a fait dire qu'allant à Trieste il comptoit qu'on lui rendroit les mêmes honneurs qu'à ses prédécesseurs, et qu'on enverroit des ambassadeurs, quoique ce ne fût le 25 cas. On ne l'avoit fait que lors des mariages avec des princesses d'Espagne, pour complimenter làdessus. Cependant ils n'ont pas osé refuser. Mais, d'abord, ils avoient dit que les ambassadeurs iroient
VOYAGE EN ITALIE 5l
par mer jusqu'à Trieste ; mais ils eurent, ensuite, difficulté sur ce qu'il faudroit que leurs galères saluassent les premières le château et ville de Trieste : la mer saluant toujours la terre. Mais ils ont craint que cela 5 ne préjudiciât à la seigneurie du golfe ; de façon qu'ils ont résolu que les ambassadeurs iroient par terre.
La foire de Sinigaglia, depuis environ dix ou douze ans, est augmentée des trois quarts, au préjudice de Venise. i° Les marchands y ont trouvé les
io mêmes choses qu'à Venise. 2° Les vivres, trois fois meilleur marché qu'à Venise. 3° Point de droits. 4° Grande facilité pour les formalités et grande aisance pour les commodités du commerce; ce qu'on ne trouve pas à Venise. De façon que cette foire
i5 augmente tous les jours au préjudice du commerce de Venise.
Les Papalins accusent nouvellement les Vénitiens d'avoir sondé (sic) tous leurs ports, depuis quatre ou cinq ans, par le moyen des barques pleines de
20 pierres que ceux de Chioggia ont mis devant leurs ports; de façon qu'à Comacchio l'eau de la mer n'entre plus dans les lagunes. Ce qui cause des maladies qui ont emporté une infinité de gens. Ce qui a irrité extrêmement la cour de Rome contre ces gens*
25 ci, qui, incapables d'avoir des jalousies de grands princes, en ont à présent des (sic) petites. — Il faudra voir Comacchio et Sinigaglia. — Bonneval.
J'ai vu à Bonneval deux machines. L'une d'une pompe aspirante ou foulante, dont le principe du
mouvement est un moulin à vent. Les ailes, au nombre de huit ou dix, sont le long d'un pivot, comme les ailes d'une flèche. Elles font mouvoir une roue, sur l'arbre duquel (sic) sont deux morceaux de bois placés de façon qu'ils font alternativement mouvoir 5 deux leviers, à l'autre extrémité desquels sont attachées deux pompes.
Les Vénitiens se servent, pour nettoyer leurs canaux, d'une ancienne machine qui est très imparfaite. C'est un balancier, dans lequel passe une vis à 10 une extrémité. A cette vis est attaché un cabestan, qui, tournant, fait, par le moyen de la vis, élever ou baisser l'autre extrémité du balancier, auquel est attachée une machine de fer, qui, touchant la terre, se ferme comme une boîte, en raclant la terre; après ô quoi, on le lève, et on fait ouvrir la boîte et tomber la vase dans un bateau.
A l'Arsenal, il y a une forge, deux soufflets assez bien attachés. Ils sont parallèles. Leur bout est attaché à une espèce de châssis, où est attaché trans- 20 versalement un bois qui, allant et revenant, fait lever et baisser alternativement ces deux soufflets.
L'Arsenal est grand et vaste; mais il a une plus grande réputation qu'il ne mérite. Il y a à Strasbourg une bien plus grande quantité d'armes, sans 23 compter les autres arsenaux. Ce qu'il y a de beau, ce sont les chantiers pour les navires, et ils y sont à couvert. Il y a une cinquantaine de ces chantiers
pour les vaisseaux et galères. On travaille dans ces
chantiers les navires jusqu'au premier; le reste
du navire se travaille étant dans l'eau. La République a 12 vaisseaux dans son arsenal; 24 dehors. Nous 5 avons vu une grande quantité de canons. On nous a dit qu'il y en avoit plus de 4,000, et je crois qu'ils ne surfont guère; qu'ils en avoient perdu, avec la Morée, plus de 1,000; que les Turcs leur en laissèrent à Corfou 70. J'y en ai vu qui avoient i3 pou-
10 ces 1/2 de diamètre. Ce sont les Turcs qui avoient
de ces drogues-là, qui sont peu utiles, en ce qu'il
faut une heure pour recharger. Quand cela attrape,
cela fait du ravage ; mais cela attrape rarement.
Ils disent qu'ils ont, dans l'Arsenal, de quoi armer
i3 60,000 hommes : ce que je ne crois point; mais bien 3o à 40,000. Leurs armes sont assez mal tenues. Ils tirent tous leurs bois de chez eux; j'y ai vu des mâts, de chez eux, de 95 pieds de long.
Quoiqu'ils disent qu'il y ait 1,000 ou i,5oo
20 ouvriers, cependant ils ne sont point ce nombre-là. Je ne crois pas y avoir vu plus de 4 à 5oo ouvriers. Encore travailloient-ils pour le tiers et pour le quart : comme les cordiers.
L'électrice de Bavière douairière étoit venue à 25 Venise pour y exercer son avarice, qui étoit grande, et elle réussissoit aisément : on lui faisoit son souper au feu d'une lampe.
La noblesse se vend 100,000 ducats d'argent; il n'y en a que 40 qui soient perdus. La République
vous fait un contrat de 60, à 4 pour 100, dont elle ne paye jamais l'intérêt. Mais elle les prend en payement d'un autre nouvel anobli, qui trafique ces obligations. Quelquefois, quand la famille est trop obscure, on augmente le prix. Dans la dernière 3 guerre, la République a vendu bien de ces places : j'ai ouï dire jusqu'à 5o.
La place Saint-Marc a, d'un côté, les Procuraties- Vieilles; de l'autre, les Procuraties-Neuves. Les Neuves, sont du dessin de Vincent Scamozzi, qui les ic commença en i583. Elles sont plus hautes que les Vieilles, et en trois ordres : dorique, ionique, corinthien. Les connoisseurs disputent entre l'architecture des Vieilles et des Neuves. Le fond de la place...
Les deux grands lions et le petit, qui sont à la porte de l'Arsenal, viennent de la conquête d'Athènes. Sous le grand, il y a : Francisons Maurocenus ,
Peloponnesiacus , in patriam transtulit futura
Veneti leonis, qnœ fuerunt Minervœ Atticce orna- u ment a.
Ils se trompent et se promettent (sic) les uns les autres, et se jouent de bons tours.
Augmentation de la liberté des femmes depuis quinze à vingt ans. 2:
Il me semble que ce qui fait que la langue italienne a été fixée, c'est qu'il n'y a pas une cour commune,
d'où les changements soient acceptés par la Ville et les provinces. Il faut donc aller à la règle générale : qui sont (sic) les bons auteurs.
Il faudroit examiner si ce que dit M. de Bonneval 5 est vrai: que, du temps de Henri IV, des jeunes gens, pour se divertir, couroient le pays, pour faire perdre les étangs, mettant dans un entonnoir plusieurs livres de mercure, qui perçoient la première et la seconde glaise; de façon que l'étang se perdoit. io Or, il dit qu'il a remarqué plusieurs fleuves, dans la Croatie, dont les eaux rentroient dans la terre; ce qu'il attribue à des mines de mercure qui sont voisines.
Les Jésuites ont rendu cette ville dévote, aussi i5 bien que Padoue et d'autres villes de l'État vénitien, par le moyen de leurs Exercices de saint Ignace. Ils enferment un homme dans une chambre fort obscure, ne lui parlent que de l'éternité, de l'Enfer, etc. : c'est comme la cérémonie que fit Mir-Oweïs, lorsqu'il se 20 mit dans une espèce de tombeau, dont il sortit fou. Un homme a fait un ouvrage où il compare ces Exercices avec les mystères d'Eleusis.
La maison des Grimani, sur le Grand-Canal, est une
des plus belles de Venise. Elle est de travers, à cause
25 qu'on a voulu ménager un petit coin de terrain;
cependant cela paroît à peine. Elle est du Palladio.
La maison Tiépolo est de l'autre côté. Elle est du Sansovin. Simple, mais d'une grande beauté.
Venise est composée de i5o îles; chacune de ces îles compose un grand nombre de rues : ainsi, dans l'île ou quartier Biri, faite par trois canaux et la mer, j'ai compté 56 rues. Le Canal-Grande la partage en deux. Elle est divisée en six quartiers, qui contien- 5 nent 72 paroisses, 25 églises de moines, 36 de religieuses, sans compter plusieurs hôpitaux, oratoires, écoles. Il y a sur ces îles 5oo ponts, presque tous de pierre. Sur le pont du Rialto, qui n'a qu'une arche, il y a 48 boutiques et 3 rues. Son circuit, 10 en comprenant le Zecca et Saint -Georges, est de 7 milles; celui de l'Arsenal seul est de 2 milles.
Venise est grande, et, cependant, il n'y a ni remise, ni écurie, ni cour, ni presque de jardins.
On dit qu'il y a 20,000 âmes à Murano. Je ne 15 puis rien dire du nombre de Venise. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il s'en faut que les autres quartiers soient aussi peuplés que ceux près la place Saint-Marc. J'ai ouï compter à Murano et à Venise 160,000 âmes. 20
A Saint -Georges des Bénédictins, île près le Zecca, est une église riche de Bénédictins. Ils ont, dans leur réfectoire, un tableau des noces de Cana, de Paul Véronèse, qu'on dit être le plus beau qui soit à Venise, et qu'on dit que Louis XIV a voulu 25 acheter fort cher. L'église est d'une belle architecture du Palladio. Elle n'est pas grande, mais bien proportionnée. La façade n'est pas belle; le cloître est très beau; et il y en a un second, en arcades, fort simple et du Sansovino, qui est estimé. La sculpture 3o du chœur est très belle; elle est très ancienne, de
plus de i3o [années]; mais elle paroît neuve par le soin. qu'ils ont de la frotter avec de l'huile de noix.
La bibliothèque est très bien : c'est une boisure en colonnes, et tout un ordre. Au-dessus, il y a, b comme dans la plupart des bibliothèques d'Italie, une galerie par laquelle on fait le tour de la bibliothèque, d'où l'on a élevé d'autres rangs de livres; ce qui est très commode pour les avoir et les prendre, et fait qu'on n'a pas de besoin d'échelle.
10 L'eau salée (et l'air qui en est imprégné) fait bien des ravages à Venise. Elle calcine, pour ainsi dire, les murailles; elle gâte tous les tableaux. On met derrière un tableau un second mur, une planche gaudronnée; avec tout cela, l'air salé passe et gâte
i5 tous les tableaux.
Les trois fameux architectes de Venise sont Palladio, Sansovino, Scamozzi.
J'ai été voir l'église des Jésuites. Elle est petite, a coûté beaucoup d'argent et est de très mauvais goût. 20 II y a sur le portail une hérésie lapidaire : Jesu ac deiparce assumptœ Virgini, per quos omnia
La perte de la Morée, fatale surtout aux petits
nobles, qui ont perdu bien des petits gouvernements
où on les plaçoit. Du reste, les grandes places,
25 comme gouvernements et ambassades, sont plus
nuisibles qu'utiles.
J'ai ouï dire au général Bonneval que les Alle-
mands, soldats et officiers, vont au feu comme on va à la Grève ; mais que, quand ils y sont, il est facile de les y maintenir. Ce sont de petits génies, qui se maintiennent par l'obéissance. Ils voyent que le feu n'est pas si à craindre; ils s'y tiennent 5
Il attribue les mauvais succès de nos armées, en Italie, à la manière de M. de Vendôme, qui vouloit toujours conserver toute l'Italie, jusqu'au moindre village, de manière qu'avec 65 ou 70,000 hommes, il étoit toujours aussi foible, quelquefois plus, que le 10 prince Eugène, qui n'avoit rien à garder. Il dit qu'il ne se soucieroit pas qu'un ennemi plus foible prît des places, parce qu'il lui prendroit son armée avec ses places.
Il dit qu'une des causes du mauvais succès de la 1 5 dernière guerre, c'est : Primo, que nos bataillons sont plus foibles que ceux de l'Empereur, qui sont de 800 hommes; — Secundo, que l'infanterie allemande se conserve mieux que la françoise, qui se fond à chaque campagne, dont les raisons sont : i° qu'on 20 la fatigue à porter les tentes, marmites et autres choses, au lieu que les Allemands ont deux chariots par compagnie; ce qui fait que leur infanterie ne se ruine pas par les marches; 20 leur infanterie n'est pas fatiguée de gardes comme la nôtre : outre 25 qu'il y a moins d'officiers généraux à garder, que leur garde est plus foible; l'infanterie ne fait presque point de garde hors du camp : c'est la cavalerie qui est presque toujours employée; ce qui conserve l'infanterie : car — comme disoit M. de Turenne — 3o l'infanterie fait la guerre, et la cavalerie la voit
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faire; mais il en faut, parce que votre ennemi s'en serviroit contre vous. Les fatigues des marches, les mauvaises nourritures donnent des flux de ventre à nos fantassins, qui les perd (sic) tous : les vieux soldats, accablés comme les jeunes.
Le 29 août 1728, je vis à Venise M. Law. Il me parla beaucoup de son système, mais seulement des commencements : comment sa banque avoit étonné le public ; comment le duc de Noailles fut le premier
10 qui pensa au Mississipi, qui, ayant été reçu en taxe de Crozat pour 2 millions, il (sic) pensa de faire une compagnie qui fît un fonds de 2 millions; que Law dit qu'il la prendroit toute; que, le lendemain, il alla à lui, lui demander s'il lui payeroit exactement
i5 la rente de 1 million, et qu'il la porteroit à 25 millions; et qu'ayant accoutumé son idée (sic), il la porta à 100 millions, avec une rente de 4 pour 100; qu'un homme de finance porta, quelque temps après, un projet pareil à M. d'Orléans, pour 100 millions
20 de billets d'Etat, pour une compagnie qui commerçât dans les Indes Orientales, qui se formeroit avec 100 millions de billets d'État et négocieroit sur les 4 pour 100; que lui, Law, dit que ce projet n'étoit pas bon, parce que la jalousie des Anglois
25 et des Hollandois engageoit de faire un armement plus fort que le projet ne portoit; qu'il falloit envoyer des vaisseaux de 5o canons et 5oo tonneaux chacun, d'abord; six mois après, autant; et, six mois après, sur le retour ou le crédit des premiers, autant; qu'il
3o falloit faire un fonds de 2 5 millions; unir les deux
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compagnies, en augmentant le fonds de celle de Mississipi de 25 millions; que lui et quelques associés, M. le duc de Bourbon, le duc de La Force, le maréchal d'Estrées, M. de Nangis, Lassay, prendroient les 25 millions; qu'ayant rêvé la nuit, il crut 5 qu'il falloit donner le profit aux anciens actionnaires au prorata, et s'accommoda avec ses associés, en leur cédant ce qui devoit accroître au profit du Roi.
Il dit qu'il s'étoit fait un fonds (par un traité qu'il avoit fait avec le Roi, du bénéfice des monnoyes 10 pendant douze ans, pour 5o millions) de 12 millions par an, sans compter les cas fortuits; ce qu'il comptoit (quand les neuf (sic) ans seroient expirés) tirer de son commerce des deux Indes.
Il ajoute qu'il avoit fait un arrêt, que personne n'a i5 jamais entendu, qui étoit (sic) un bureau de banque au Mississipi; que les marchands seroient venus troquer leurs piastres, parce qu'ils auroient reçu des billets qui auroient eu leur valeur; qu'ils auroient été affranchis de la douane de Cadix, des périls de 20 la mer, et auroient été payés sur-le-champ, au lieu des longs délais qu'il faut essuyer; d'ailleurs, point d'induit; et que la Compagnie auroit fait seule la traite des piastres.
Il ajoute qu'il ne vouloit envoyer personne de son 25 Mississipi au Nouveau-Mexique, mais engager seulement quelques gens de ces peuples de venir trafiquer avec les François; ce qui auroit été facile, en les faisant beaucoup gagner; ce qu'on auroit pu faire en gagnant beaucoup, nous, à cause des droits 3o chargés par Cadix et Panama; de façon que ces
VOYAGE EN ITALIE Gl
peuples auroient été eux-mêmes chargés de faire entrer les marchandises dans leur pays, et que, les marchés se faisant tous comptant, ces peuples ne seroient pas empêchés de revenir une seconde fois.
5 II n'y a que les fous qui soient mis à l'Inquisition à Venise.
M. Law croit que les cinq grosses fermes, portées à un certain point, suffiroient seules pour tribut unique en France, et qu'il faudroit changer les
10 tributs particuliers en tributs généraux.
Il prétend que la chute de son système est venue de la garde qu'on lui donna, de son arrêt (qui partageoit les billets) que l'on révoqua, et que le public ne put plus avoir de confiance en lui après qu'on
i5 l'eût flétri d'une telle manière; que l'on croyoit bien qu'à la majorité le duc d'Orléans pourroit manquer de crédit, et, par là, le Système tomber; mais que le public n'auroit jamais pu prévoir que M. d'Orléans l'abandonneroit; qu'il crut, pendant plusieurs jours,
20 que, le lendemain, il perdroit sa tête; que le duc d'Orléans étoit dans un état épouvantable; qu'il en eut une audience très froide, et qui ne le satisfit pas, parce qu'il vouloit qu'il fît des miracles; qu'un homme (qu'il ne m'a pas nommé) qu'il ne connaissoit
25 qu'à peine, alla au duc d'Orléans et lui dit : « Votre situation me fait peur. Je vous parle pour Law, que je ne connois point; non pas pour lui, mais pour vous. Il faut que cela finisse! » — car on donnoit à M. d'Orléans des projets qui ne le satisfaisoient
pas; qu'il dit qu'il verroit Law le lendemain, et qu'il pensât à quelque arrangement; que l'on trouva la Banque et la Compagnie dans un ordre charmant; qu'il fit assembler les vingt- quatre directeurs, et Des Forts et Landivisio, qui étoient les inspecteurs; 5 qu'il leur lut un arrêt du Conseil, qu'ils approuvèrent tous, et le signèrent; qu'il alla, avec les inspecteurs, le porter à M. d'Orléans, qui en fut content, renvoya la garde et lui dit de paroître le lendemain à la Cour; que, dès qu'il parut, le duc d'Orléans étoit entouré 10 de ses ennemis ; le duc d'Orléans dit d'un ton sévère : « Qu'on me laisse seul avec M. Law » ; que le duc d'Antin, qui lui avoit fait faux-bond, quoiqu'il l'eût enrichi, dit pour lors: «Je crois qu'on n'a jamais vu
d'exemple de cela. » i3
Il dit que sa compagnie avoit plus de ioo millions de revenu; qu'elle avoit, d'un seul article, 44 millions, que le Roi lui devoit pour avoir payé pour elle (sic), 1 2 millions des profits de la monnoye, 4 millions de l'ancienne dette, sans compter les profits 20 du commerce; qu'ayant fait deux bureaux, dans l'un desquels on convertissoit les billets de banque en actions, et les actions en billets de banque, ceux qui avoient besoin d'argent pour payer alloient chercher des billets de banque, au lieu de leurs 25 actions; mais, comme les dividendes étoient faits de manière que chaque jour de l'année avoit des actions, duquel commençoit le dividende, la Compagnie gagnoit toujours le dividende de l'intervalle; et, si je portois des actions huit jours, on ne ren- 3o doit pas les mêmes, mais d'autres, dont le dividende
ne commençoit que huit jours après; et, s'il y avoit un mois, on coupoit le dividende d'un mois au profit de la Compagnie.
Il dit qu'ayant porté les fermes plus haut (je ne 5 sais à quel taux), le duc d'Orléans craignit qu'il ne fît tort à la Compagnie.
Il dit des merveilles de sa défense de l'or : « Car, dit-il, il est en Europe de quatorze et demi à un, et il ne vaut pas de dix à un; à la Chine, il ne le vaut
n pas; et, d'ailleurs, il en vient une affreuse quantité de Portugal, et il n'en sort point. » De façon qu'il tiroit tout l'argent et faisoit sortir tout l'or, et que Chavigni lui avoit tiré toutes les génovines de Gênes, et qu'il auroit ruiné tout le commerce des Anglois
i5 et Hollandois aux Indes.
Il dit qu'il acheta au grand -prieur de France le Grand-Prieuré, et que le vieux grand -prieur de Vendôme ne voulut point avoir affaire à M. le duc d'Orléans : « Car, dit-il, il n'a rien à me donner qui
20 me convienne»; et qu'il prit 60,000 livres de rente sur les terres de Law, qu'il a payés jusqu'à la mort du grand-prieur; qu'il n'a pas pu arrêter ses comptes avec le duc d'Orléans; qu'il lui a fallu payer une infinité de choses, qu'il n'avoit faites que comme
25 ministre; qu'il a fallu qu'il payât 3o,ooo livres, par an, à Chavigni, qu'il avoit envoyé à Gênes pour faire réussir son opération sur l'or.
Il croit qu'il faudra nécessairement revenir à son denier cinquante, parce qu'on sera gagné par les
3o voisins, qui ont leur argent à un denier plus bas. C'est un homme captieux, qui a du raisonnement,
et dont toute la force est de tâcher de tourner votre réponse contre vous, en y trouvant quelque inconvénient; d'ailleurs, plus amoureux de ses idées que de son argent.
L'abbé Conti m'a fait les honneurs de Venise très 5 bien : il m'a fait connoître Made Mémo, nièce du Doge, femme de mérite et d'un grand raisonnement, et très instruite; une nièce qui est très jolie et a de l'esprit : Made Conti.
J'ai vu M. Justiniani, procurateur de Saint- Marc, 10 qui est un homme sévère.
M. Pascarigo, homme d'esprit, et qui, sans avoir été en France, parle très bien françois.
J'ai vu M. Marcello, qui aime les François, qui a été en France, qui fait des vers, des tableaux, joue i5 des instruments : c'est une espèce de fou.
Il n'y a rien de si beau que de voir Venise du haut du clocher de Saint- Marc : on voit les dispositions du Lido et de toutes les îles de la lagune.
M. Conti m'a mené chez M. Sagredo, à Sainte- 20 Sophie, qui a une maison très belle, ornée de tableaux et de statues. Il y a une tapisserie, sur les dessins de Raphaël, dont le sujet est les jeux d'un nombre très grand de petits enfants, qui est une très belle chose; elle a été achetée à l'inventaire du duc 25 de Mantoue pour presque rien. J'ai vu une imitation de corde en cuivre à un escalier, qui est très bien. Il y a un plafond de glace, qui triple la hauteur du cabinet, et qui fait un joli effet.
Il y a des glaces soufflées de dix quarts, c'est-àdire de deux longueurs et demie de haut, c'est-à-dire de 5 pieds de haut sur 2 pieds 9 pouces de large.
Il y a un sculpteur à présent, à Venise, nommé
5 Corradino, Vénitien, qui a fait un Adonis, qui paroît
une des belles choses qu'on puisse voir : vous diriez
que le marbre est de la chair; un de ses bras tombe
négligemment, comme s'il n'étoit soutenu de rien.
Acheter à Naples : Principii d'una nova (sic) 10 Scienza di Joan-Batista (sic) Vico, Napoli.
J'ai été aujourd'hui, le iel" septembre, voir le trésor de Saint- Marc [avec (?)] M. l'abbé Conti et M. de Bonneval. M. Justiniani, procurateur de Saint-Marc, eut la bonté de me mener lui-même et de me faire
j5 tout voir.
Ce trésor est plein de pierres de très grand prix, surtout de pierres de couleur, de plusieurs vases antiques. Il y a, entre autres : une turquoise qui fait un vase d'un empan de diamètre, et haute de quatre
20 doigts (ceci est gravé sous le vase, en caractères qu'on croit égyptiens: ); et un grand nombre d'espèces de cuirasses, qu'on dit avoir servi aux dames de l'impératrice Hélène, comme des marques d'honneur. On voit ensuite la couronne qui sert pour le cou-
25 ronnement du Doge, qui est comme un bonnet, pleine de très grosses perles et de très grosses pierreries; et plusieurs choses qui ont été portées de Constantinople.
On voit, dans d'autres armoires, plusieurs très gros morceaux de la vraie Croix et autres reliques de toutes espèces, très bien enchâssées : bien des épines de Notre-Seigneur; du sang de Christ (il m'a paru que la couleur rouge qu'on avoit donnée pa- 5 roissoit à travers); bien des reliques, de toute espèce, de Saint-Marc. Une couverture ou petit coffre d'aro-ent renferme son Évangile, de sa main. J'ai voulu le voir; mais le moine m'a dit qu'il tombcit en poussière. J'ai vu des pierres qui ont servi à lapider saint i« Etienne, très bien ouvragées. Il y a un os du doigt de saint Christophe, qui auroit été digne de la main d'un géant.
Il y a dans l'Église de Saint-Marc, à main gauche, une Madone, appelée Madona di Maschii, que des ô railleurs disent avoir été faite pour qu'elle voulût ôter aux Vénitiens le penchant qu'ils avoient à un grand vice.
Dans la chapelle, il y a un ancien écriteau qui prouve que les autres évêques, et surtout celui de 20 Venise, accordoient autrefois des indulgences aussi bien que le Pape. J'en ai la copie.
Il y a, dans la sacristie, des peintures du dessin de Titien, à la mosaïque, et en plusieurs autres endroits de l'Église. Il est difficile de trouver dans un lieu plus 25 de différents marbres que dans cette église-là : c'est un assemblage de toutes sortes de marbres. Mais il n'y a rien de si remarquable que la marqueterie du pavé de l'Église, qui est faite avec toute sorte d'art, et la plupart à la mosaïque, et qui représentent (sic) 3o plusieurs choses. On voit : deux coqs, dai galli, qui
portent un renard lié : qui marquent Charles VIII et François Ier (je n'en suis pas bien sûr); deux lions gras, mis dans l'eau; deux maigres, sur terre : pour marquer que Venise ne sera puissante que lors- 5 qu'elle conservera la mer. On dit que ces figures sont des prédictions de l'abbé Joachim et autres.
Le prince de Laronia, en Sicile, étant mécontent d'un avocat qui lui avoit [fait] perdre un procès, loua huit braves pour l'assassiner. L'avocat en eut lèvent.
10 II (sic) se raccommoda avec lui et donna ce qui restoit à donner aux assassins, à condition qu'ils ne tueroient pas l'avocat. Ils lui dirent : « Monsieur, cela vous plaît à dire; mais nous ne pouvons pas l'épargner, parce qu'il a su que nous devions l'as-
i5 sassiner, et il nous feroit assassiner nous-mêmes.» Quatre jours après, il (sic) fut mort. — Bonneval.
J'ai ouï dire à Bonneval qu'il ne falloit jamais attaquer les villages gardés, lorsqu'on veut attaquer une armés, parce que, si l'on bat l'armée, le vil-
20 lage (et le corps qui y est dedans) est obligé de se rendre; que c'est la faute que fit M. de Luxembourg
à Nenvinde, M. de Villeroy à Chiari, ; et que
Marlboroug-h changea de méthode à Hochstaedt : il laissa le village, tomba sur l'armée, et, lorsqu'il l'eût
25 battue, il prit les François prisonniers et le village aussi. Il dit que les villages sont difficiles à emporter : on se met dans les maisons; on tire sans être vu; on défend les rues; on arrête un ennemi qui attaque.
Les Jésuites, grands directeurs à Venise. Comme
chacun y a sa p , ils tolèrent jusqu'à ce qu'ils
puissent persuader le mariage. Ils ont fait faire bien de ces bassesses. Cependant, on se voit toujours, et chacun de son côté se confesse. On communie, 5 comme si de rien n'étoit.
Dessein de Bonneval de prendre prisonnier le ministre, ou de se venger du maître.
Ces gens-ci sentent l'oppression autrichienne; mais il faut leur (sic) persuader par autre que par 10 voye d'ambassadeur.
On ne pourroit pas mettre les États d'Italie et des Pays-Bas dans des mains moins incommodes que dans celles des Espagnols. D'ailleurs, ils envoyoient de l'argent par tous les pays de leur domination. 11 i5 faudra en revenir là.
On me demandoit pour qui se déclareroit le duc de Savoye : pour l'Empereur ou la France? Il ne peut rien gagner du côté de France. Son ennemi naturel est donc l'Empereur. 20
Fameux duel du comte d'Albert et de Rantzau pour quelque femme. Albert prit le comte d'Uzès pour second; l'autre prit le prince Schwarzenberg, que j'ai vu à Vienne. Schwarzenberg croyoit n'être que spectateur et dit à Uzès qu'il n'étoit pas venu 2 5 pour se battre : « Tu seras donc battu. » Et le poursuivit deuxou trois rues à coup de canne. — Bonneval.
VOYAGE EN ITALIE 6g
Ceux qui gouvernent cette république sont les procurateurs Emo et Tiepolo.
M. de Vendôme haïssoit le duc de Savoye, dès la guerre qu'il fit avec M. de Catinat, pour quelques
5 paroles mal rapportées. Châteauneuf et le duc de Vendôme écrivirent donc contre le duc et prédirent sa paix; ce qui lui fit donner des dégoûts. Il demanda à la Cour une augmentation de subsides, sur ce que ses troupes, plus éloignées du Piémont, lui coûtoient
10 plus; on le refusa durement. On lui avoit promis le commandement de l'armée, et, dès que Vendôme vint, on lui écrivit de la Cour de rester à Turin. De sorte que, ne voyant ni gloire, ni argent, il ne se mit pas en peine de faire la guerre pour le roi d'Espa-
i5 gne. M. de Vendôme, à Turin, lui avoit parlé fort fièrement. Le duc de Médina avoit fait ôter un couvert de deux qu'on avoit mis à la table du roi d'Espagne.
J'ai fait hier l'analyse de l'eau de Neu-Sohl, qui 20 convertit le fer en cuivre. On en a mis 4 onces dans la cornue; qui ont été distillées à siccité. On a trouvé dans le fond 1/4 d'once de matière vitriolique, et il y a eu 3 onces 3/4 d'eau de flegme, assez insipide; de façon qu'il y auroit 1/6 de vitriol dans 25 cette eau : ce qui est beaucoup.
A Venise, on ne vous demande ni voitures, ni domestiques, ni habits : du linge blanc vous met au ' rang de tout le monde.
Le commerce d'Angleterre à Venise n1est pas grand chose. Les Vénitiens obligent les Anglois, qui ont besoin du raisin de Corinthe de Zante, de relâcher d'abord à Venise et d'apporter, au moins, les deux tiers de leur charge de poisson salé, sur 3 lequel il y a 3o pour ioo toujours à perdre. Après quoi, il leur est permis d'aller à Zante prendre du raisin, et ils se dédommagent sur les retours. Le commerce de Zante est même beaucoup diminué depuis que les Anglois se sont servis de raisins secs 10 d'Espagne et du Levant. — Le Blanc.
La plupart de la navigation de Venise se fait actuellement par Livourne. Toutes les marchandises de petit et médiocre volume de l'État vénitien se portent à Livourne pour le Levant : les soyes et autres; i5 les frais de voiture ne sont pas grands, et on trouve un port franc, et on évite à Venise : i° une douane très considérable ; 2°d'être obligé de suivre le convoi, lequel ne part quelquefois de trois mois après qu'il est commencé, et qui demeure un an quelquefois à 20 revenir; de façon qu'un marchand est un an à attendre ses retours, au lieu qu'il les a dans trois mois par la voye de Livourne. Les Vénitiens, qui ont toujours de petits objets dans les grandes choses, veulent que les vaisseaux partent en convoi, parce 23 que c'est là-dessus que leur baïle prend ses droits à Constantinople. C'est une misère que ce convoi: on ne voit que quatre, cinq à six vaisseaux marchands, chargés de verres et autres marchandises de gros volume, qui valent très peu d'argent. — Le Blanc. 3©
Comme il n'y a pas de magistrat à Venise pour la police, lorsque quelque accident fait hausser une marchandise, elle ne tombe jamais. Le prix de la viande haussa considérablement, il y a dix ou douze 5 années, au sujet d'une petite peste sur les bestiaux. La peste a fini; la viande n'est jamais revenue à son prix.
Ce qui a perdu principalement le commerce de Venise, ce fut la querelle que la République eut
10 avec la France, au sujet de la protection que le cardinal Ottoboni avoit prise des affaires de France. Ils ordonnèrent au cardinal de l'abandonner. Sur son refus, le dégradèrent de noblesse. La France fit courir sur leurs vaisseaux, et la place de Venise
i5 perdit des sommes immenses, dont elle ne s'est plus relevée. A présent, les marchands ne s'assemblent à la Place que pour parler des petites nouvelles de la Ville, ou pour emprunter à usure à quelque homme à argent. — Le Blanc.
20 La foire de Sinigaglia va sûrement diminuer, parce que le Pape a fait nouvellement un décret par lequel les deux principales marchandises de cette foire (qui sont : le fer, ouvragé et non ouvragé, et le plomb), qui étoient exemptes de droits, y sont sujettes. C'est
25 une mauvaise rade pour les vaisseaux, et les marchands y campent, pour ainsi dire : car ils n'y ont pas de logement. Il y vient du fer de toute l'Italie, surtout des ouvrages de Brescia. Là, le Levant fait un grand commerce.
Le chevalier Temple dit que les François agissent comme s'ils dévoient mourir de mort subite, et les Allemands, comme s'ils dévoient vivre éternellement.
J'ai ouï dire au comte de Monteléon que le roi d'Espagne dépensoit 3 millions de piastres dans 5 sa maison, i5 millions de piastres à ses troupes, sans compter la marine et la liste civile; que le roi d'Espagne devoit peu, parce que, comme, dans la guerre passée, on ne croyoit pas qu'il restât sur le trône, personne n'avoit voulu lui prêter; que io personne n'étoit plus en état que le roi d'Espagne d'entretenir une flotte, parce qu'il n'avoit qu'à se servir de ses vaisseaux de guerre pour le commerce de Cadix, et que, dans trois ans, ces vaisseaux seroient gagnés; qu'il n'avoit qu'à envoyer à La i5 Havane du fer, des cordages et des voiles, et qu'on seroit étonné de lui voir en Europe une flotte; qu'il est vrai que ce qui lui étoit défavorable étoit que les vaisseaux périssoient beaucoup aux Indes, par les vers qui les mangeoient: incommodité que n'avoient 20 pas les Anglois et Hollandois, dont les ports conservoient mieux les vaisseaux que les ports d'Espagne et des Indes; que la règle générale étoit que les plus gros vaisseaux étoient maîtres des autres, et ceux qui avoient les plus gros canons : c'est comme un géant 25 qui a affaire à cinq ou six pygmées, qui jette à vingt pas de lui le premier qui s'approche.
Bonneval dit que, connoissant que les gros canons opéroient seuls en mer, il voudroit faire les vaisseaux
de la même grandeur que ceux à trois ponts, mais de n'en mettre que deux, et d'augmenter le canon, en retranchant le bois.
Monteléon dit qu'Albéroni croyoit que les Anglois, 5 dans la guerre de Sicile, n'enverroient que 7 ou 8 vaisseaux dans la Méditerranée; et qu'il écrivit qu'ils en mettoient 40 en commission, dont la moitié étoit destinée pour la Méditerranée, et que, quand même ils n'en enverroient que 8, il disoit cette extrait) vagance, qu'il y en avoit là pour battre tous leurs 24 vaisseaux.
Il dit que les Anglois et Hollandois comprendroient la sottise qu'ils avoient faite de priver l'Espagne de ses états du dehors. Elle envoyoit tout son argent ô dans les états éloignés, d'où il se répandoit dans l'Europe. Comme elle tenoit partout, on l'engageoit dans les guerres qu'on vouloit. Les Espagnols ne songeoient point au commerce : car ils avoient des places pour leurs enfants dans le civil, le militaire 20 et l'ecclésiastique de tous ces états-là, dont le Roi ne retiroit rieTi que quatre cochons gras, tous les trois ans : qui étoient les gouverneurs. Qu'à présent, privés de ces emplois, il falloit bien qu'ils se donnassent au commerce, seule ressource qui leur 25 restoit; que l'origine de la perte de la Hollande, c'étoit le mauvais marché fait avec l'Angleterre de fournir les deux tiers de troupes de terre et un tiers de mer; que les Anglois chicaneront au Roi 100,000 livres sterling pour les troupes de terre 3o et donneront, sans balancer, 2 millions pour la mer,
parce qu'ils regardent que. ce qu'ils donnent pour la mer ne sort pas de leur pays.
Histoire de Ruyter.
Grand nombre d'étrangers ont pris depuis le visa de nos effets royaux, comme actions et contrats sur 5 l'Hôtel -de -Ville.
Ce qui choque le plus dans notre gouvernement de France, c'est le style de nos bureaux: Le Roi est
toujours surpris d'apprendre ; le Roi est toujours
étonné.....; le Roi trouve très mauvais ; et autres IO
phrases misérables qui n'aboutissent à rien, et qui n'augmentent pas la grandeur du Roi de la moindre chose. C'est le cardinal de Richelieu, Louvois et Colbert, qui ont mis ce style aigre en usage. Je me souviens toujours de cette lettre de M. de Louvois à '5 un officier d'une citadelle : « Monsieur, le Roi a été très surpris d'apprendre que la corde du puits de votre citadelle étoit rompue depuis plus de quinze jours. » Ainsi il répondit : « Monseigneur, lorsque j'ai reçu la lettre dans laquelle vous me parliez de 20 la triste nouvelle que le Roi avoit eue de ce que la chaîne de notre puits s'étoit cassée, je l'avois déjà fait remettre. »
Il y a encore une chose, c'est que nos ministres françois sont trop affairés, trop renfermés, trop 25 impénétrables.
Les Autrichiens ont parfaitement évité ces deux défauts. D'un côté, il n'y a rien de si poli que le
style de leurs secrétaireries : ils vous avertissent plus qu'ils ne vous réprimandent, et ne vous reprennent jamais qu'en vous mettant dans la mémoire les actions que vous avez faites. De l'autre côté, les ministres' 5 sont triviaux comme des bornes.
Le général Bonneval croit que nous pourrions facilement refaire la guerre en Italie; qu'il ne faut pas passer par Suze, qui est un nouveau passage, pris depuis le cardinal de Richelieu; mais qu'il n'y
10 a qu'à passer parle marquisat de Saluces, avec une armée supérieure, avec des vivres pour aller jusque sur l'État de Gênes, où on auroit quelques magasins de bled; faire venir par Gênes les chariots avec les gros bagages, et faire passer les chevaux pour les
i3 tirer avec l'armée. Mais je ne crois pas cela possible : les ennemis nous ruineroient d'abord nos magasins.
Il ne veut pas que l'on fasse des retranchements comme à l'ordinaire, avec des bastions et des cour-
io tines : ce qui empêche la communication; les troupes enfermées dans un bastion ne servent de rien, quand on a percé par la courtine. Il veut seulement un fossé de io à i5 pieds, qui vous fait un parapet tout droit, et l'armée derrière, en
25 bataille. Si l'armée passe le retranchement, vous
' êtes sûr que vous leur (sic) tomberez sur le corps dans un moment où ils ne seront pas formés..... Il dit qu'au siège de Toulon il y avoit une batterie qu'on ne pouvoit établir, et que les assiégés ren-
3o versoient d'abord; qu'il fit une montagne de terre,"
la nuit; plaça la batterie, de jour; abattit la terre jusques à la bouche du canon; que l'on tira ensuite vainement sur la batterie: les coups étant trop hauts ou trop contre terre. 11 voudroit que, lorsque l'on entre dans les états des petits princes, qu'on en 5 enlevât les paysans et les amenât en France.
Lors de la perte de la Morée, il y avoit un Bon ,
dont la place fut emportée d'assaut, et qui ne se défendit pas, et à qui les Turcs firent trancher la tête. Il étoit dans une telle frayeur qu'il ne vouloit 10 pas que l'on tirât contre les Turcs, de peur, disoitil, de les irriter.
Un noble, nommé Badoër, qui (sic) est condamné à une prison perpétuelle, sotto il Piumbo, où il fait l'été une horrible chaleur et l'hiver un horrible i5 froid. On l'a ballotté. Mais, quand il sortiroit, il n'auroit pas la veste et ne pourroit jamais paroître à la place Saint- Marc. — Bonneval. — C'est pour avoir rendu une place, dans la Morée, imprenable; je crois que c'est Napoli-di-Malvasia. 20
Starhemberg est dangereux, parce qu'il a des règles générales, qu'il suit toujours. Celle de bien ménager son armée ; il a un soin du moindre soldat comme de son fils : il envoyé souvent visiter les hôpitaux; en donne l'inspection à des officiers mili- 23 taires; bons remèdes, bons vivres; de façon que, dans les pays où les armées se fondent, cet homme est à craindre. A la fin d'une campagne, il faut au général Mercy des armées comme des bottes. L'autre
principe de Starhemberg, c'est de ne défiler jamais devant son ennemi, sans une absolue nécessité.
A Venise, j'ai vu :
L'abbé Conti qui m'a fait les honneurs de la Ville : 5 il m'a mené chez M. et Mme Cécilia Mémo, nièce du doge, qui est une philosophe; l'abbé Conti apprend l'algèbre au mari et à la femme.
Le comte Pierio Zanichelli, qui m'a fait bien des politesses.
10 La signora Conti, belle comme le jour. M. Law, qui m'a beaucoup parlé Système. Le comte de Bonneval : nous ne nous sommes presque pas quittés.
Le procurateur Justiniani, qui m'a fait voir le i5 trésor.
M. Alessandro Marcello, qui m'a fait voir ses épigrammes latines; c'est un omnis homo pour les demi-talents.
Le père Sodoli, Franciscain, homme de lettres, 20 qui travaille à plusieurs éditions des Pères.