‹ Voyages de Montesquieu (volume 2)Chapitre 39 sur 152 · ÉTATS VÉNITIENS · texte numérisé non relu

ÉTATS VÉNITIENS

Je suis arrivé à Padoue le 14 septembre 1728, étant parti de Venise le même jour, par la Brenta, qui est une rivière dont on a fait un canal par le 5 moyen de quatre écluses; de façon qu'un seul cheval traîne une très grande barque, et on fait dans huit heures 25 milles. On voit, le long de la Brenta, de belles maisons de nobles. Le noble Pisani en a commencé une qui sera extraordinairement superbe; 10 mais il n'y a guère que les dehors de faits, et on voit le long du rivage les portaux magnifiques, où les avenues doivent aboutir.

La ville de Padoue : 7 milles de tour; mais elle est presque déserte. Il n'y a environ que 3oo éco- i5 liers, de 3, 000 qui y étoient autrefois. C'est qu'on a établi des universités par toute l'Italie et l'Allemagne, et des collèges de toute espèce : ce qui a fait tomber Padoue et Bologne; outre que, depuis quelque temps, on gradue à Venise, et sans beau- 20 coup d'examen.

La situation de l'Europe est telle qu'on ne peut avoir de vraie puissance que par ses alliés. Mais les Vénitiens n'ont aucun allié. Ils ont seulement

une alliance avec l'Empereur contre le Turc, qui, ignorant ses intérêts, veut toujours opprimer cette république, qu'il devroit protéger.

M. Vallisneri, à qui j'étois adressé, n'étant pas à 5 Padoue, M. Guillelmo Scoto, médecin de Padoue, me fit voir la Ville, et je vis : i° le Palais délia Raggione, qui est la salle où l'on rend la justice; elle est sans piliers et a 120 pas de long et 44 de large : ce qui est d'une grandeur prodigieuse; et Sainte- 10 Justine, [qui] est une église de Bénédictins, de la congrégation du Mont-Cassin; la plus belle de Padoue sans difficulté.

J'ai remarqué que, pour qu'une église soit bien éclairée, il faut que le jour vienne d'en haut; mais

j5 aussi par un grand espace, comme dans ; au lieu

que, dans la , qui est la salle en question, où le

jour ne vient que par une rangée de fenêtres en bas, et une rangée de petites, ovales, en haut, on ne voit pas de jour.

20 II y a de certaines églises où l'espace où sont ordinairement les orgues est une fenêtre, et où toute la lumière-est directe, et non pas offusquée par l'ombre.

L'Église del Santo est très belle aussi. J'y ai vu une histoire de la vie de saint Félix, à fresque, de la 35 main de Giotto, disciple de Cimabué, qui fait voir le renouvellement de la peinture.

Dans l'Église des Pères Ermites, dans une chapelle, d'un côté, le Martyre de saint Christophe , et,

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de l'autre, celui de saint Jacques, ouvrage d'André Mantegna, Padouan; ouvrage excellent par les merveilles de la perspective. Dans la sacristie est un beau tableau de saint Jean -Baptiste, du Guido.

J'ai vu, à Padoue, les colonnes d'impellicciatura, 5 faites d'une pâte qui joint des pièces de marbre, qui tombent par le travail des sculpteurs; invention trouvée à Rome, et qui y est en usage, et qui imite le marbre d'Afrique (qui est un marbre à grosses taches blanches et noires, et qu'on trouve aussi à 10 Gênes, quoiqu'on l'appelle aussi d'Afrique; je ne sais s'il en vient de là : le marbre noir de Gênes est pourtant différent); et on découvre que c'est une composition en frottant et en sentant ensuite : car on trouve l'odeur de la poix et de la térébenthine. i5 Le dedans est de pierre tendre : l'apparence de marbre n'est qu'incrustation. On découvre encore de loin la tromperie, parce qu'elles ne sont jamais semblables : les morceaux étant toujours différents, plus près ou plus grands dans une colonne que dans 20 une autre.

Il y a dans l'Église del Santo (c'est saint Antoine, appelé ainsi par excellence) une espèce de sancta sanctorum, ou un arrière -grand -autel, qui n'est pas fini. Il y a un rang de statues de marbre, de Philippe 25 Parodi, et les ornements de stuc sont de Juste Flamand.

J'ai aussi vu le Jardin des Simples. Il est bien entretenu; il est entouré d'un mur, qui fait autour

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comme un amphithéâtre; le jardin est rond. La République a fait un fonds de 4 à 5oo ducats pour l'entretien.

Les étrangers, surtout les Anglois, ont tout enlevé 5 à Padoue, aussi bien que dans le reste de l'Italie. Sans les églises, il n'y auroit presque plus de tableaux; tous seroient vendus: la nation riche attire tout à elle.

Le Palma et souvent Tintoret ont des attitudes IO forcées. Pour donner du mouvement à leurs figures, ils les font contraintes et dans des situations où on n'est point : témoin ce tableau de Palma qui est aux Jacobins de Padoue, où un ange a une cuisse, qui, si elle alloit ainsi de côté, certainement seroit «5 rompue. Cela n'arrive point aux autres peintres lombards.

Il y a à Padoue un commerce de draps noirs et de rubans assez bon.

J'ai vu le cabinet de curiosités de M. Vallisneri. Il 20 y a un grand nombre de toutes sortes d'animaux : serpents, insectes venimeux, mis dans des bouteilles, gardés dans de l'eau-de-vie. On fait, pour cela, faire des bouteilles qui n'ont point de fond; on fait faire un fond de plomb; et on le joint sous la bouteille 25 avec du plomb de vitre, que l'on soude avec de l'étain, et, sur ce couvercle, on attache les choses que l'on veut. Le sieur Vallisneri a des pierres, et, dans

l'entre-deux, on voit manifestement qu'un poisson y est mort. Il y a une feuille de papyrus écrite; toutes sortes de coraux et de concrétions; deux aiguilles d'ivoire, dont des filles se sont réjouies la nature, qui se sont perdues, ont passé dans la vessie 5 et là ont été entourées de matières pierreuses, de l'épaisseur du petit doigt. Il y a des coraux, qui sont des couches formées sur des branches de bois sec; ce qui fait croire à M. Vallisneri que le corail n'est pas une plante, mais un amas de certaine 10 matière qui est dans la mer, causé soit par l'occasion d'un certain bois, soit par une autre occasion; toutes sortes de coquillages. Il a mis jusques à un ferricimnium) lequel il croit être ancien (mais il ne l'est pas et est très mal fagoté); toutes sortes d'instruments i5 de chirurgie; un grand nombre de morceaux de statues antiques; plusieurs pièces de minéraux; plusieurs petites statues de Divinités, de la hauteur de de 5 à 6 pouces, etc.

J'ai vu le père Seri, qui a donné l'histoire de la 20 Congrégation de Auxiliis, vieillard et homme d'esprit.

De cette immense quantité d'itinéraires faits par les Allemands, il n'y en a pas un seul qui ait pu être mis au jour. 25

Les nobles Vénitiens ne peuvent pas servir en terre ferme; cette politique fait que leurs troupes ne valent rien.

Les nobles de Terre-Ferme ont un désagrément, ils sont privés des emplois militaires : car, comme ce sont des gens de néant, des valets de nobles, qui ont les places de capitaine et de colonel, et qu'ils sont payés

5 comme tels, un gentilhomme ne veut pas être leur camarade; de façon que ceux qui veulent servir prennent de l'emploi ailleurs. De plus, ils n'ont point les emplois civils, si ce n'est quelques petits emplois municipaux ou de judicature, selon les pri-

10 vilèges de certaines villes. Aussi ces maisons, ou deviennent pauvres, ou celles qui sont riches entrent dans la noblesse vénitienne : comme les Conti, qui étoient de Padoue, etc.

Dans l'Église de San- Giovanni - ai- Verdara (Chai5 noines de Saint-Jean-de-Latran, à Padoue) le Padouanin a fait un tableau qui est au réfectoire, qui représente les noces de Cana. Il avoit fait une grosse servante, qui étoit tournée par-devant; les moines l'obligèrent de lui faire tourner le c...

20 II y a à Padoue, et (je crois) dans toutes les villes de Terre-Ferme : un podestat, un capitaine et deux camerlingues pour les finances, tous quatre nobles Vénitiens. Quand les procès sont de petite conséquence, on va à une cour où les juges sont de

25 Padoue, et la noblesse padouane est dans le tribunal. Mais, quand ce sont des matières criminelles ou des causes civiles de quelque conséquence, cela est jugé par le podestat et les juges qu'il appelle, qui sont toujours étrangers.

Les anciens peintres faisoient leurs contours trop marqués et, pour ainsi dire, trop secs. Ils marquoient les corps comme les statues, au lieu que la chair doit être molle ; de façon que les contours ne doivent pas se terminer si sèchement. Raphaël, d'abord, 5 faisoit ses contours trop marqués; il se corrigea dans la suite.

Les bons contours font l'effet du dessin. Les Anciens font un conte : que Protogène, étant allé dans la ville où étoit Apelle, il alla à sa porte et ne 10 le trouva pas; il monta dans son cabinet et y fit une ligne si déliée qu'Apelle, à son retour, devina que Protogène étoit arrivé; qu'Apelle partagea cette ligne; et que Protogène, voyant cette division, avoua qu'Apelle étoit un plus grand maître que lui. ô

Cette histoire, ainsi couchée par les historiens, n'a pas de sens. Le grand merveilleux cesse si on prend cette ligne pour un contour que Protogène fit. Il étoit si bien qu'Apelle reconnut Protogène, mais il y corrigea quelque défaut; ce qui fit le 20 triomphe d'Apelle. Ainsi, si le Palma, qui a toujours des attitudes qui ne sont pas naturelles, avoit fait un contour, il est certain que Raphaël l'auroit corrigé. Mais les historiens veulent mettre du merveilleux et, d'ailleurs, ne connoissent pas la peinture1. 25

J'ai vu à Padoue, dans une église, un crucifix de bois, qui est un chef-d'œuvre, tant il y a de science : les muscles y sont marqués à merveille; la mort y est exprimée; les doigts des pieds, que l'on fait

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