Nota : cette réflexion est dans de Piles
ordinairement tendus, y sont contractés; le sang, qu'on fait ordinairement fluide, y vient par grumeaux; il a la bouche ouverte et semble parler en mourant.
5 Dans toutes les villes, il y a toujours quelque tableau dont un voyageur a voulu donner autant de pistoles qu'il en pourroit tenir dessus; de ce tableau on a voulu donner son pesant d'or : c'est toujours la même histoire.
10 On juge des originaux et des copies par les grands traits qui sont dans un original : le copiste est obligé d'en faire, d'un, trois ou quatre. Comme l'école de Venise avoit beaucoup de facilité, et de hardiesse, et de grands traits, il est aisé de connoître les copies.
i5 Mais, comme les Flamands ne connoissoient pas les grands traits, on ne peut guère distinguer la copie de l'original.
Lorsqu'on veut voir si un tableau est retouché, il n'y a qu'à le mettre horizontalement et regarder de
20 même, et ce qui est retouché paroîtra dessus l'autre, comme une nouvelle couche.
Il ne faut point que les plis de draperies soient trop petits: cela est vilain, confus; il faut qu'ils soient grands, majestueux.
25 Comme le jaune est la couleur qui fait le plus sortir, nous avons vu des tableaux où, pour avoir mis du jaune (le fond), tout sortoit également et étoit sur la même ligne ; ce qui étoit exécrable et fait un mauvais coloris.
3o Les François ont d'assez belles expressions des
passions dans les visages; mais leur colons est foible et n'a pas de force.
Je suis arrivé le 16, au soir, à Vicence.
Le Palladio, qui étoit de cette ville, y a beaucoup travaillé. Il faut voir comment il a accommodé le 5 Vieux-Palais : c'est le lieu où l'on rend la justice. Il l'a laissé tel qu'il étoit, mais il a fait tout autour une façade magnifique, avec une grande galerie; de manière que, sans rien gâter du vieux bâtiment, et sans en faire un neuf postiche, il a fait une des 10 belles choses qu'il y ait. Sous cette galerie, il y en a en bas une autre, qui règne, et, au milieu, il a percé le bâtiment dans sa largeur, pour faire une grande arcade, où des marchands se tiennent. Le bas est d'ordre dorique; le second étage, d'ordre ionique. i5 Tout le bâtiment n'est formé que par de gros pilastres, qui ont, aux deux côtés, deux colonnes chaque : ce qui fait quatre. Il y a 10 pas d'un pilastre à l'autre, et 6 de deux colonnes en deux colonnes, qui sont entre les deux pilastres. Le bâtiment est 20 entre deux places. Au bout de la plus grande, il y a deux magnifiques colonnes de marbre, qui terminent un côté de la place : sur l'une est le lion de Venise ; sur l'autre, un Père éternel. De l'autre côté de la place est la maison du Mont- de -Piété, et celle du 25 Capitaine, qui est aussi du Palladio. Comme il étoit de cette ville, ses beaux dessins encourageoient ses concitoyens à bâtir, et, par là, il embellissoit sa patrie.
Il n'y a rien de si beau que le chemin depuis Padoue jusqu'à Vérone. Les champs ont, de 5o en 5o pas, un rang d'arbres, qui est (sic) une espèce d'érable, sur lequel une vigne se marie et le couvre 5 tout entier. Au milieu sont des bleds et des millets, comme milloque et bled d'Espagne. Autour des champs sont les mûriers; de façon qu'un même champ vous donne du bled, du vin, de la soye, du bois, sans compter les arbres fruitiers, comme 10 noyers, etc.
Je suis arrivé à Vérone le 17 septembre 1728, au soir.
Elle est sur l'Adige. J'ai été voir, le 18, de très beaux tableaux de différents peintres. On y voit un
i5 arc de triomphe de Gallien, et un très vieux reste d'un autre, qu'on dit avoir été bâti par Vitruve. Par l'Amphithéâtre, on peut juger combien le terrain de Vérone a haussé : car les colonnes d'ordre rustique, qui sont au-dessous, ne vont pas 5 ou 6 pouces plus
20 haut que ma tête. J'ai remarqué que le terrain avoit haussé de plus de 9 de mes plus grands empans : ce qui se voit par un ancien pavé qui subsiste, et qui fait voir le fond ancien.
Il y a à Vérone un amphithéâtre ancien, qui s'est
25 très bien conservé. On y joue encore la comédie, et le peuple s'asseoit sur les degrés de l'Amphithéâtre : car il y a place pour 22,600 personnes; ce qui fait qu'on ne se sert que d'un coin. Il est dommage que la Ville ne le fasse un peu réparer : car c'est un des
■50 plus beaux morceaux de l'antiquité qu'il y ait. Il
faudroit tirer les terres, qui ont haussé le terrain en dedans, et aller jusqu'au pavé et le réparer en dehors. On a trouvé une statue très belle dans les ruines, que j'ai vue à l'Académie ; elle est du nombre de celles qui étoient en haut. On peut voir la des- 5 cription de ce monument dans plusieurs auteurs. Le marquis Scipion Mafféi, de Vérone, imprime un livre sur les amphithéâtres.
On ne sauroit g-uère dire quelles sont les loix et le gouvernement des villes de Terre-Ferme, parce que, 10 comme la plupart des villes se sont données ellesmêmes aux Vénitiens, cela dépend de la convention qui est entre eux. Ainsi Vicence a-t-elle des privilèges quant aux magistratures, qui s'exercent presque par ses citoyens, et non par le podestat, et Vérone i5 est-elle moins chargée de subsides que Bresse.
Il y a, à l'Académie de Vérone, un assemblage de choses assez singulier : c'est un bâtiment assez commode. Là, il y a une académie de belles-lettres; une pour monter à cheval; un théâtre, où l'on repré- 20 sente l'opéra; une salle, où les dames font les conversations; une autre, où l'on répète la philosophie; enfin, cette maison est un vrai salmigondis.
Il y a un autre salmigondis : c'est une muraille de la cour de cette académie, toute faite de pierres antiques 25 avec leurs inscriptions, qui n'ont de rapport les unes aux autres que celui que le maçon y a donné.
Il y a, dans la Cathédrale, un beau tableau, qu'on dit être du Titien, qui est V Assomption de la Vierge;
à Saint-Georges, un tableau de Paul Véronèse, qui représente le martyre de saint Georges.
On voit aussi là les tombeaux des Scaliger, d'architecture gothique; l'arc triomphal de Gallien.
5 II y a à Vérone un peintre nommé Balestra, qui est assez bon.
Les Véronois sont pauvres. Vous ne pouvez pas voir un homme qui ne vous demande de l'argent : un cordonnier, après m'avoir vendu des souliers, me
10 demanda l'aumône; un homme qui vous a vendu un livre vous demande la bona man; celui qui vous enseigne une rue, ou qui vous parle de nouvelles, vous demande récompense. Ce n'est point comme en Hollande, où l'on vous demande pour boire; c'est
i5 pour vivre. Ce peuple est peu foulé et a quelque commerce. La fourberie, compagne de la misère, y règne : vous vous serez accordé avec un homme d'un prix, il vous en fera payer davantage.
Les coups de bâton se donnent ici familièrement, 20 comme des coups de chapeau. Un homme qui croira devoir faire cette expédition se sert de ses braves, ou en emprunte de ses amis, qui le lui rendent dans l'occasion. Ces braves jouent à coup sûr : il y en a un qui vous jette d'un coup par terre; l'autre qui, 25 à 10 pas, vous couche en joue; pendant qu'un autre vous assomme. Il y a bien un décret de la République qui confisque les biens de ceux qui assassinent; mais cela n'a de lieu que lorsqu'on assassine
QO MONTESQUIEU
quelque noble Vénitien ou grand seigneur de Terre- Ferme; mais, quand c'est un de ceux-là qui fait assassiner quelque bourgeois ou marchand, il ne faut point espérer de justice. Lorsque j'étois à Vérone, un homme qui publiquement avoit assassiné son 5 gendre devoit sortir d'affaires quelques jours après. Ce sont des cas graciables, et que la Justice ne punit pas sévèrement; mais, si vous aviez fraudé le tabac, vous seriez bien autrement en peine. Il y a quelques grands seigneurs dont les maisons ont droit d'asile : 10 celles mêmes des nobles Vénitiens, les églises. Ainsi c'est la faute d'un homme s'il est pendu dans le pays. C'est bien pis chez les Bressans.
On compte que Vérone a 7 milles de tour et 60,000 âmes; je ne crois ni l'un, ni l'autre. i5
Dans le Véronois et le Bressan, les vignes sont sur des érables ou sur des frênes, au milieu des champs. Lorsqu'on approche du Milanois, vers La Canonica, le terrain devient plus gras; souvent les vignes sont entre les mûriers, attachées d'un tronc 20 à l'autre.
Le 20, je partis de Vérone, et j'arrivai le même jour à Peschiera, petite place des Vénitiens, sur le lac de Garde, que nous côtoyâmes presque toujours jusques à Desenzano. 25
De là, par Palazzolo, à La Canonica, qui est sur l'Adda, qui vient du lac de Côme et se jette dans le Pô, près de Crémone.
De La Canonica, on peut aller à Milan par un canal.
De La Canonica à Milan, on ne voit que prairies entourées de fossés et d'aubiers et peupliers. Les 5 moutons, les bœufs m'y ont paru plus gros qu'ailleurs. Des vignes; très peu de terre à bled.
M. l'évêque de Vérone, nommé Trevisani, a une
assez belle galerie de statues antiques, qu'il a faite.
Il y a un divus Lenœus avec des cornes. 10 Les Anciens donnoient à leurs Dieux les deux
sexes.
J'ai remarqué que les ouvriers ont donné aux rois
un regard fier (comme à Antiochus et à Séleucus)
que n'ont point les empereurs et capitaines romains. i5 Les rois appellent majesté un air qui inspire de la
crainte. Les républicains, au contraire, appeloient
majesté un air qui inspire de l'amour.