MILANAIS
J'arrivai à Milan le 24 septembre 1728.
J'avois des lettres de l'abbé Conti pour la comtesse Borromeo, qui est très savante; qui sait, outre sa 5 langue naturelle, le françois, l'anglois, l'allemand, le latin, et qui a même été jusqu'à l'arabe, les mathématiques, physique, algèbre. Elle a fait un très grand nombre d'expériences de physique. Elle me fit toutes sortes de politesses et me fit mener d'abord 10 à la Bibliothèque ambroisine par le bibliothécaire. Cette bibliothèque a été faite par un cardinal Borromée, neveu de saint Charles, qui la dédia à saint Ambroise. Outre le grand nombre de livres dont elle est remplie, elle contient une très grande quantité ô de manuscrits, qui seuls feroient une bibliothèque. Il les a presque tous eus en don des Pères Bénédictins ou autres moines, qui les lui donnoient pour l'ornement de sa bibliothèque. Elle est publique, et on fournit papier, encre et plumes. Elle a environ 20 2,000 écus de revenu. Elle est extrêmement bien tenue. On voit qu'il y a eu des bibliothécaires savants. Le premier a fait, à la tête de chaque manuscrit, une note où il met l'âge du manuscrit, celui à qui il appartient, celui qui l'a donné au Car- 25 dinal, et les choses qui peuvent être particulières à
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chaque manuscrit : ce qui est d'un grand soulagement. On voit, à deux choses principales, l'antiquité d'un manuscrit : comme lorsqu'il est bien écrit, sans abréviations, et à peu près comme on imprime à 5 présent; l'autre, lorsqu'il est de forme carrée : cette forme prouve fort l'antiquité.
J'y ai vu un manuscrit qui contient les œuvres de Bernardo Guidonis (c'est-à-dire filius). Il est dédié à Jean XXII, en l'an i3'20. Il traite, d'abord, de la suc-
10 cession des Papes jusques à Jean XXII; plus, celle des Empereurs; puis, la généalogie des rois, princes et princesses de France, des comtes de Toulouse et autres seigneurs; et les portraits de ceux dont il parle y sont. Ce qu'il y a d'admirable, c'est que les
i5 peintures sont beaucoup meilleures que le siècle ne le porte. On a imprimé, dans le recueil des historiens Rerum Italicavum, la partie qui traite des Papes; non les autres.
On voit, dans un autre manuscrit, qui est fait
20 environ en i5oo, où l'on voit la peinture déjà perfectionnée : à la première page, il y a une tête très bonne et deux anges d'un si beau coloris qu'ils paroissent être de chair; c'est la Sfortiade de Simonetta.
25 Après la chambre des manuscrits, on passe dans une salle où sont plusieurs modèles faits sur les plus belles (sic) antiques de Rome, comme le Laocoon, etc. Ces modèles avoient (m'a-t-on dit) été commandés par François Ier. Mais on le fit sortir
3o d'Italie avant qu'ils fussent finis, et les Borromée les ont eus.
Enfin, on passe à une pièce où sont des tableaux de très grand prix. Il y a surtout des figures de Breughel inimitables. Il y en a si en petit que cela surprend, et on ne sauroit croire combien il a mis de figures dans une miniature grande comme la 5 main. Il y en a surtout un du Dôme d'Anvers, où il est peint lui-même, qui me paroît admirable.
Il y a de plus un tableau de Lucas de Hollande, le Triomphe de David, qui est uniquement fait avec de la fumée : on a détaché du verre enfumé pour ÎO faire les clairs.
On trouve dans cette chambre un manuscrit d'écorce d'arbre; ce qui ne se voit guère que là. Ce manuscrit, si bien conservé, me semble prouver que ce que dit le père Germon (je crois) contre le i5 père Mabillon, Bénédictin, est un raisonnement faux; d'autant mieux que l'on en voit un très bien conservé.
J'ai été voir la galerie qui est dans la Casa Rese, qui appartient au général Rese. Il y a bien de bons 20 et de mauvais tableaux. Il y en a un surtout qu'on me dit être du Palma, où la Vierge paroît avec un air aussi coquet que j'en aye vu jamais à personne.
Ce qu'il y a d'assez singulier pour la langue italienne, c'est qu'il n'y a pas un seul livre que l'on 25 puisse proposer pour modèle : chacun écrit à sa manière. Il n'y a que les seuls dictionnaires qui puissent guider : pourvu que l'on mette les paroles italiennes, les tours sont indifférents. Il y a pourtant
des gens qui proposent le Boccace; d'autres, Guichardin.
Le Milanois est assez bien cultivé pour un pays qui a été à l'Espagne.
5 II n'en est pas de même du royaume de Naples :
les gens de la Calabre ont un manteau, avec lequel
ils se tiennent sur une place tout le long du jour,
ayant de quoi vivre avec 2 sols par jour.
J'ai ouï dire que, depuis que Minorque est aux
10 Anglois, elle rapporte quatre fois plus qu'auparavant. Le Gouverneur publia : que ceux qui laisseroient leurs biens sans les cultiver les perdroient, et qu'ils seroient donnés à d'autres; et que l'on achèteroit au marché tout ce qu'on y porteroit. Cela fit cesser,
i5 pendant un temps, l'usage des manteaux, et l'on se promena moins sur la place.
J'ai ouï faire le compte que le Milanois, depuis la distraction, a encore 800,000 âmes. La Lombardie est beaucoup plus peuplée que le reste de l'Italie. Les
20 Allemands ruinent ce pays : ils sont haïs plus qu'on ne sauroit dire; ne dépensent rien; n'apportent point, comme les François; mais rapportent sans cesse.
J'ai ouï faire le compte par gens intelligents, chez le comte Borromée, et par des gens de loi instruits,
25 que l'Empereur tiroit du Milanois environ 10 millions de livres milanoises, qui font environ 8 de nos livres d'à présent : la pistole d'Espagne (je l'ai ouï confirmer par l'avocat de l'Inquisition) valant 5 livres milanoises. Il me semble que le compte se faisoit à peu
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près ainsi par parties : les gabelles, environ 3 millions; les droits d'entrée, i million; 3 ou 4 cens (sic), les tailles, les autres taxes de plusieurs espèces. Par où il paroît que le royaume de France, qui a 18 millions d'habitants, payant 200 millions, paye 11 livres 5 2 sols par homme ; au lieu que ie Milanois ne paye que 9 livres 14 sols. Mais il y a bien de la différence du commerce des provinces de France avec celui du Milanois; et, par là, je crois le Milanois plus chargé.
Les Trivulce et les Borromée sont les principaux 10 seigneurs du Milanois. Le premier Trivulce a droit de battre monnoye, non seulement dans ses fiefs impériaux, mais aussi dans les terres de l'Empereur : ce qui a été, par une concession nouvelle, une ampliation de son droit; mais, quand il s'en est i5 servi, il lui a été onéreux. Il a été fait grand d'Espagne, colonel de l'Empereur, chambellan; enfin, il paroît qu'on a voulu gagner cette maison. Pour les Borromée, il y en a un cardinal, et l'autre, dora Carlo Borromeo, qui a été vice-roi de Naples, et qui 20 est à présent commissaire de l'Empereur en Italie.
Le 27, j'allai, avec M. le prince et la princesse Trivulce, voir M. le cardinal Borromée et son frère dom Carlo, à une petite maison appelée Cenago, qu'il a fait bâtir à 6 milles de Milan. Comme elle est assez 25 haute, on y découvre toute la plaine du Milanois.
La Lombardie est toute cette plaine qui est entre les Alpes, d'un côté, et l'Apennin, de l'autre : ces
deux montagnes se réunissent au commencement du Piémont, s'étendent des deux côtés, en un angle qui, posé sur la mer Adriatique, forme un triangle dont cette mer est la base, et forme la plaine la plus 5 délicieuse du monde, comprenant le Piémont, le Milanois, l'État vénitien, Parme, Modène, Mantoue, le Bolonois et le Ferrarois.
Je vis hier, dans l'Église délie Grazie, des tableaux exquis: i° Dans le réfectoire, le tableau fameux de
10 Léonard de Vinci, qui est une Cène, lorsque Jésus- Christ dit: « Unus vestrum me tradihtnis est». On voit la vie, le mouvement, l'étonnement sur les quatre groupes des douze Apôtres; toutes les passions de la crainte, de la douleur, de Tétonnement,
i5 de l'attachement, le soupçon; l'étonnement de Judas est mêlé d'impudence. On dit que, quand il eut fait les douze Apôtres, il trouva qu'il avoit mis tant de douceur dans le visage de deux Apôtres, qu'il fut embarrassé à faire celui de Jésus-Christ, et on lui
30 dit : « Tu as commencé un tableau que Dieu seul
peut achever. » On voit dans ce tableau, au travers
du bâtiment, un ciel qui paroît dans un éloignement
infini. Enfin, c'est un des beaux tableaux du monde.
Il y a, outre cela, à cette église : un Christ qu'on
25 couronne d'épines, de Titien, et deux saint Paul, de Gaudence : l'un, qui prêche et est dans l'attitude d'un orateur; l'autre, qui écrit et contemple. Ce sont trois tableaux excellents.
Les Archinto, grands seigneurs de Milan. Le pré-
cèdent archevêque étoit le cardinal Archinto. Il y en a un chevalier de la Toison d'or : il est père de la princesse Trivulce, de la marquise Lucini et de la marquise Bisanci, et a un fils à Rome, homme de lettres. Il a une bibliothèque de très bon goût. La 5 marquise Simonetta tient une conversation aussi bien que la marquise Lucini. Ce qu'il y a de noble aux conversations de Milan, c'est que Ton vous y donne bien du chocolat et des rafraîchissements, et qu'on ne paye pas les cartes. I0
Il y a, à Milan, la marquise Aresti, qui est grosse et belle; il y a la marquise Lucini, sœur de la princesse Trivulce, qui tient assemblée tous les jours; et la comtesse Simonetta aussi.
Le marquis Trotti a une belle maison et une jolie 15 femme.
J'allai, le 3 octobre, à Aumate, jardin que le prince Trivulce a fait avec bien des dépenses inutiles. Des terrasses; pièce d'eau assez belle; point encore de maison; point de bois. De là, je vis Aurein, maison 20 du comte Scotti, qui est à 1 mille ou 1 mille 1/2 de là. C'est une très jolie petite maison et un très joli jardin. Il y a au bout une pièce assez jolie pour recevoir sa maîtresse et faire une petite fête. Mais il y a un canal, qui porte l'eau d'une 25 cascade dans un bassin qui est au milieu des deux bâtiments, qui est ridicule par son peu de largeur. Il y a, des deux côtés, deux pièces de pré, qui sont entourées de charmilles, et qui font comme une
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espèce de demi-cercle, et que je pourrois bien imiter à La Brède, dans mon avant-cour et mes prés.
Le comte de Loano, héritier de la maison du
prince Doria, qui a épousé la fille du duc de Tursis
5 et a réuni les plus riches maisons de Gênes, le plus
sot et le plus grand seigneur de toute l'Italie, étoit à
Milan, lorsque j'y étois, et le duc de Tursis, aussi.
J'ai été voir le Château. Il est trop grand, parce qu'il y faudroit 6,000 hommes de garnison, au moins, pour
10 le défendre. Il n'y en a actuellement que 5 à 600.
Il y a une vieille tour, bâtie en pointe de diamant,
où, dans le dernier siège, après Turin, le canon
n'emportoit (sic) qu'une pierre. Colmenero l'a fait
rétablir. Il fit aussi faire un ouvrage qu'on a détruit
i5 parce qu'il n'étoit défendu de rien, et que les assiégeants, consentant à perdre du monde pour l'emporter d'un coup de main, étoient, en le prenant, maîtres du Château. On nous dit qu'on avoit transporté la plupart des attirails de guerre dans les places
20 dépendantes pour les remettre en temps et lieu.
Le Château est de six bastions. C'est un ouvrage de plusieurs mains, et il a été plusieurs fois agrandi. C'est une fortification assez régulière : chaque courtine défendue par un ravelin. Comme il y a des
25 oreillons, on dit que les gorges des bastions ne restent pas assez larges, entre les deux flancs, pour pouvoir y entrer et en sortir.
Le Gouverneur a une petite cour. Les familles qui
ont droit d'y aller ont une distinction. La marquise Molinari, riche femme d'un banquier, quoiqu'elle ait des fiefs, n'a pu avoir le droit d'y aller. Toute la Ville s'opposa, sous le gouvernement du prince de Lœvenstein, à ce qu'une femme d'un Allemand, qui 5 avoit permission d'y aller, y allât, et cela fut une affaire si sérieuse que trois gentilshommes, sous différents prétextes, furent exilés.
L'Église de San-Fedele, des Pères Jésuites, est belle, du dessin de Pellegrin. Il y a un autel où les io colonnes paroissent tomber; elles appuyent en haut sur un côté, et en bas sur un côté opposé; deux Anges les prennent avec les bras, pour les retenir. Il semble effectivement que ces colonnes vont tomber, et que c'est une ruine. i3
Le prince Trivulce a un assez beau cabinet de tableaux de plusieurs auteurs.
Il y a neuf familles à Milan qui ont le grandat d'Espagne : Borromée et Visconti. du temps de Charles II; Litta, Serbelloni, Stampa, Clerici, Tri- 20 vulce, Carnavagio, Castelbarco. Archinto, chevalier de la Toison d'or, a le traitement, mais personnel. Borromée est aussi chevalier de la Toison.
Le comte de Daun, gouverneur de Milan, bon homme, qui ne se mêle que de ses affaires, renvoyé 25 tout au Sénat. Sa femme très polie, et dont on est très content. Au reste, peu de dépense.
Le comte Ferdinand, son fils.
Les gouvernantes de Milan ont des dames de compagnie à leur service, qui sont des principales familles d'Allemagne. La belle-sœur de M . de Windisch- 5 graetz-Barisoni étoit dame de Mad° Colloredo. C'est un usage d'Allemagne, où les frœulein de la première condition se mettent chez une dame de naissance égale. Cependant les dames italiennes n'ont jamais voulu se mettre chez les gouverneurs de Milan.
io Les Milanois ont trouvé fort mauvais que deux hommes de condition de Milan se soient faits hommes de chambre du Gouverneur, et celui-ci est le premier qui a obtenu ce point.
C'est autre chose pour le capitaine des gardes :
i5 le prince de Trivulce l'étoit du comte Borromeo, son oncle, vice-roi de Naples. C'est une charge militaire, qui dépend plus de la charge de Gouverneur que de la personne.
Le tableau de Léonard Vinci qui est aux Grâces, 20 dans le réfectoire, représentant la cène de Jésus- Christ avec les Apôtres, est peint sur la muraille, à l'huile, avec un vernis dessus, dont on a perdu l'invention; à cause de quoi, on ne peint plus sur les murailles qu'à fresque.
■ib La Porte-Rasa, à Milan, ainsi nommée parce qu'à l'occasion d'un siège, comme les ennemis étoient près de donner l'assaut, une fille se mit toute nue sur la muraille, se rasant le c; ce qui attira l'atten-
tion des assiégeants et donna le temps de faire une sortie qui délivra la Ville. On lui érigea une statue dans la même attitude, qui est à présent dans la maison du comte Archinto, proche le Canal. Le Corio le rapporte dans ses histoires. 5
J'ai vu chez le prince Trivulce de grands paysages qu'il dit être de Breughel. Ils ne sont pas à l'huile, mais en détrempe. On connoît cela par une espèce de moiteur et tout autre jour que la peinture à l'huile.
J'ai vu l'Hôpital de Milan. C'est un très bel édi- 10 fice. Une cour très vaste, autour de laquelle est une galerie de colonnes de bon goût. Autour de là sont les divers corps de logis, qui ont de même des cours au milieu. Tout aboutit à la grande cour. C'est là qu'on a soin des malades, qu'on reçoit les enfants i5 trouvés. Il y en avoit eu la dernière année 36o. On donne aux filles, quand elles sortent, une petite somme pour leur dot, et elles ne sortent que mariées. Un homme qui a fait un enfant à une fille la mène en cachette à l'Hôpital et l'y fait accoucher; ce qui 20 se fait en secret.
Le 16 octobre, je suis parti de Milan. J'arrivai le soir à Sesto, sur le bord du Lac Majeur, pour aller voir les îles Borromées. Là, je trouvai l'abbé prince de Melfi, qui avoit été faire un achat de pierres et marbres au bout du lac, pour bâtir sa maison de Milan.
Il me dit que le Milanois, tout dégradé qu'il est,
sans compter les distractions faites en faveur du roi de Sardaigne, avoit i million 5o,ooo habitants; que les fiefs impériaux que le duc de Savoye avoit acquis n'alloient qu'à 10,000 sujets; qu'il croyoit que la 5 vente de Finale étoit très préjudiciable à l'Empereur, qui, par Finale, communiquoit avec le royaume de Naples et la Sicile, et qu'on avoit eu tort de laisser perdre à l'Empereur cette communication de la mer: à l'Empereur, qui, par ses fiefs impériaux, portoit ses
10 troupes napolitaines dans le Milanois; qu'on avoit été sur le point de vendre aux Génois le fief de
, qui communique à la mer, moyennant quoi
cette ressource étoit encore ôtée; mais que, sur un mémoire qu'il avoit envoyé, cela n'avoit pas été fait.
i5 II dit que, sans fumier, rien ne vient dans l'État de Milan, mais que les paysans ont le moyen et toute l'industrie pour s'en faire; au lieu qu'en Hongrie il n'y a qu'à jeter le bled dans la terre, et il vient. Cela vient de ce que la Hongrie n'est pas si bien
20 cultivée, et que les terres reposent plus. Il dit que les viandes du Milanois sont beaucoup plus nourrissantes que celles d'Allemagne et de France : ce qui est à bien remarquer; que les Allemands, qui donnent, dans le Milanois, de l'avoine à leurs che-
25 vaux, comme en Allemagne, les crèvent presque tous; que le pain même est plus nourrissant: ainsi, impossibilité de faire deux repas.
Il dit que l'Empereur traite avec justice tous les petits princes d'Italie ; que tous lui (sic) usurpent sans
?o cesse; que le duc de Parme lui a usurpé beaucoup; que l'on étoit convenu de nommer des arbitres : ce
qu'il n'a jamais voulu faire; que les Vénitiens lui usurpent aussi : après quoi, ils crient partout; que, comme les princes qui relèvent de l'Empire sont taxés par l'Empereur en cas de guerre, à tant par feu de chaque famille de leurs sujets, cela leur donne 5 occasion de s'étendre en plaintes; que cela leur donne occasion d'en lever plus qu'ils n'en donnent à l'Empereur; que le duc de Modène, ayant acheté La Mirandole, fit mettre à Milan ses pierreries en o-age; mais que ce n'étoit qu'une politique pour m paroître pauvre : car l'Empereur, dans les contributions, lui faisant le relâchement d'un tiers, il ne le feroit plus s'il lui voyoit tant d'argent; en sorte que la politique de ce prince est de passer pour pauvre.
Je restai tout le 17 à Sesto, à cause du vent hor- 15 rible et de la pluie qu'il faisoit. Le 18, je m'embarquai et allai à ces îles qui sont éloignées de i5 milles de Sesto. Il n'y a rien de plus enchanté. Elles ont chacune environ un quart de mille de tour. Ce sont des terrasses mises les unes sur les autres, et 20 les murs des terrasses sont couverts d'orangers, limoniers, cédrats. Il y en a une qui est extrêmement peignée; l'autre est plus rustique, et tout répond à cette rusticité. Il y a des faisans dans un petit bois, et, dès qu'on y entre, ils volent de tous 25 côtés.
Pour l'île appelée La Belle, il ne se peut rien voir de plus beau. Il y a un grand bâtiment ou corps de logis capable de recevoir un prince. On doit entrer dans le corps de logis par une avant- cour, 3o
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qui n'est pas encore faite, et qui doit être prise dans le lac. De là, on entrera dans une espèce de salon, d'où on ira dans les appartements, à droite et à gauche. A ce corps de logis doit venir un autre 3 corps de logis au milieu, qui fera une espèce de T, et qui formera, au bout, une galerie; et à côté de cette galerie est une espèce de grotte rustique (où, au milieu, est l'Hercule Farnèse), qui termine une grande pièce de gazon : le côté opposé au bâtiment
10 ou galerie étant fait par une galerie à arcades. Au bout de la galerie, on monte par un escalier double, et l'on arrive au jardin, avec cette remarque que, comme le bâtiment n'est pas d'équerre avec le jardin, l'escalier double ou à cornes est plus long
i5 d'un côté que de l'autre, pour cacher ce défaut. On entre ensuite dans le jardin, et on monte ensuite, de terrasse en terrasse, jusques en une pièce où est un homme monté sur une licorne; et, derrière, il y a une belle pièce avec des balustres, d'où l'on
20 voit le lac de tous côtés, et les différents ordres de terrasses, qui sont jusques à dix, d'un côté, et neuf, de l'autre : ce qui fait un effet charmant. J'avois oublié de dire qu'à côté de l'escalier, avant d'entrer au jardin, il y a un petit bois d'oranger dans la
25 terre, qui est planté en allées, et qui fait un effet charmant. Les terrasses sont plantées d'ifs, très bien taillés. La maison est pleine d'excellentes copies des plus beaux tableaux, et même de quelques originaux. On peut dire qu'on ne quitte ce lieu
3o charmant qu'avec regret.
IOÔ MONTESQUIEU