GRAND-DUCHÉ DE TOSCANE
J'arrivai à Pise le 24 novembre 1728.
C'est une ville peu peuplée; mais qui a les restes
5 d'une ville qui l'a beaucoup été autrefois. On dit qu'elle a 5 milles de tour. Elle avoit autrefois de grands faubourgs; mais, aujourd'hui, le peu de peuple qu'il y a est dans la Ville.
L'Arno la traverse, et, comme elle a des quais
m revêtus de pierre, elle ressemble assez, en cette partie, à Paris; et même rien n'est plus ressemblant, à la grandeur des bâtiments du Louvre et des autres maisons près; et cette partie de la Ville est très riante. Par l'Arno, Pise communique à Florence,
i5 d'un côté, et, de l'autre, à la mer. Au bout de la Ville, du côté du midi, sont les chantiers pour les galères du Grand- Duc. Il y a trois formes pour les y construire, et on en contruisoit deux, mais très lentement. Il (sic) entretient en mer trois galères qui
20 font toutes ses forces de mer. Quand les galères sont construites à Pise, elles descendent à Livourne par l'Arno. Auprès du chantier sont les Bains ou les Prisons des Esclaves, lorsqu'ils sont à terre; qui sont fort dures. C'est là où étoient les anciennes
25 prisons de la république de Pise, et on montre encore le trébuchet, qui est le lieu où l'on menoit
les criminels d'État. Le plancher s'enfonçoit sous eux, et ils tomboient sous terre, et il y avoit des instruments de fer qui les coupoient en morceaux; c'est ce qu'on dit aux voyageurs.
Il y a trois ponts sur l'Arno pour communiquer 5 d'une partie de la Ville à l'autre. Celui du milieu est un pont de pierre, qui a de longueur un peu plus que la moitié du Pont-Royal; il y a trois arches, dont les cintres sont d'un très beau marbre blanc, aussi bien que les pierres de dessus la muraille des 10 côtés. Au bout de ce pont, du côté du sud-est, est ce qu'on appelle les Loges, qui est un lieu où l'on se promenoit autrefois, qui est une espèce de péristyle d'ordre dorique, de forme à peu près carrée, de marbre blanc non poli. Ce sont deux rangs d'ar- i5 cades. Comme il y a aux quatre faces quatre rangs de pilastres, et que les pilastres du milieu sont très près, les triglyphes qui sont dessus sont très près aussi, et, comme elles n'auroient pas pu s'ajuster, l'architecte n'a mis qu'un autre triglyphe au milieu 20 de chaque arcade.
Sur le quai, qui est du côté du sud, est une petite église appelée la Spina, d'ordre gothique, de beau marbre blanc, d'une légèreté surprenante, et qui ressemble à des découpures. Les colonnes ne sont 25 que des fuseaux. C'est le morceau gothique le plus achevé que j'aye vu, et le petit ouvrage a de la beauté autant qu'il peut y en avoir dans un mauvais goût.
Le Palais du Grand -Duc est sur le quai de la rive, du côté du nord-ouest. Il n'a pas, par le dehors, 3o plus d'apparence que celui d'un particulier.
La Tour dé Pise est penchée de 7 pas ordinaires et demi, et, enfin, d'une manière à effrayer. Il ne faut pas dire que l'architecte l'a bâtie ainsi exprès : car il n'y a qu'à voir comme quoi les pierres d'un 5 espace du parapet d'en bas sont affaissées d'un côté, pendant que les autres se sont levées. J'ai compté, en faisant le tour, 77 de mes pas ordinaires; ce qui faisoit 2 5 pas un tiers de mes pas ordinaires de diamètre. Ainsi, tant qu'elle ne penchera pas plus
10 que la moitié de cette distance, elle ne tombera pas, parce qu'elle ne sortira pas de sa ligne de direction, et elle a encore 5 pas à pencher sans , tomber. Et même il y a une chose qui la soulage beaucoup : c'est qu'au haut il y a une balustrade d'où le bout de
i5 la Tour s'élève; mais ce qui en sort est diminué de diamètre de l'espace de toute la balustrade. Elle a sept rangs de colonnes, sans ce qui s'élève depuis la balustrade.
L'Église du Dôme est une grande et belle église.
20 Elle est d'architecture gothique. Ce grand édifice a, d'un côté, la Tour, et, de l'autre, un très grand édifice qu'on nomme le Baptistère, et dont nous parlerons ci-après. L'intérieur est divisé par quatre rangs de colonnes énormes, qui portent des arcades d'autres
25 colonnes; mais la frise est trop petite pour de si grosses colonnes. Il y a trois portes de bronze, en bas-reliefs, que les Pisans prirent (à ce qu'on dit) à Majorque, et qui venoient de Jérusalem. Mais, comme les bas-reliefs en sont gothiques, que l'écri-
3o ture qui y est gravée à chaque cadre est gothique,
qu'il y a des histoires du Nouveau-Testament, ce ne pourroit être que les portes de la Jérusalem nouvelle, que les Croisés fondèrent, pour ainsi dire. Il y a, dans cette église, quelques tableaux assez bons d'André del Sarto. Il y a aussi un tableau d'un 5 peintre nommé Luti, qui est une Prise d'habit de saint Renier, qui est fort bon.
Au-dehors de l'Église, et à côté, est le Campo- Santo. C'est un cimetière fait de la terre que les vaisseaux pisans portèrent autrefois de la Palestine, 10 et qu'on dit avoir eu autrefois la propriété de faire enfler les corps et de les dessécher aussitôt. Le cimetière est carré-long, fermé d'une muraille, autour de laquelle règne une galerie en forme de cloître, parée de marbre. C'est là que l'on trouve un beau i5 recueil de peinture ancienne, parce que les murs de ces galeries sont peints à fresque, et on y voit bien à plein le mauvais goût de ce temps-là. C'est là que l'on voit l'Enfer, le Jugement, le Paradis, les tentations des solitaires, et tout cela, avec les 20 imaginations singulières de ce temps-là. C'est là que l'on voit les Anges en courroux traîner en Enfer les rois, reines, prélats, papes, moines et prêtres, sans rémission; mais on n'y voit point de peintre. On voit que l'effort du génie a été de trouver des 25 figures de Diables les plus affreuses. Il y a aussi des peintures de Giotto, qui paroissent un peu d'un meilleur goût que les autres. Il y a tout un côté qui est celui qui est exposé au midi, qui a été fait par un seul peintre. L'autre côté a été fait par plusieurs 3o et en grand nombre. On dit qu'ils mouroient tous
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parce qu'ils travailloient dans un lieu exposé au nord. Il y a un bout qui n'étoit pas fini, et qu'un peintre plus moderne a voulu finir dans le goût ancien; mais il n'a attrapé ni le goût ancien, ni le 5 nouveau.
J'avois oublié de mettre que j'avois vu à Savone faire du savon. Si mette un cantaro di soda (de soude) sopra un barile d'oglio : un cantaro è sei pesi, e un barrile, sette pesi. Le tout demeure vingt-
10 quatre heures, plus ou moins, à cuire. // barile e il cantaro danno 14 a 15 pesi di sapone ; et cela se gagne par l'eau qui se mêle dans la soude, lorsque la lessive et l'huile sont cuites ensemble. On étend le tout sur de grandes pierres, où il s'essuye, et le
i5 savon se forme.
J'étois à Pise le jour de sainte Catherine, fête des écoliers. Ils courent la Ville, font des feux de joye, font tirer des pétards et portent leur chef sur leurs épaules ; et, lorsqu'ils peuvent attraper un Juif, ils 20 le pèsent, et il est obligé de leur donner autant de livres de confitures qu'il pèse de livres. Des soldats étoient répandus dans la Ville pour les empêcher de forcer les maisons.
La forteresse est au bout de la Ville, du côté de
25 Florence, sur la rive du sud-est. Elle communique à
l'autre partie de la Ville par un pont. Cette forteresse
n'est pas grande chose, et il peut y avoir 1 00 hommes
de garnison.
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Pise peut être à 8 milles de la mer.
L'eau vient à Pise de la montagne, qui est à 5 milles, par le moyen d'un canal, qui est posé sur des arches, lequel peut être élevé d'environ 20 pieds de haut. 5
Pise peut avoir i5 à 16,000 habitants.
Il y a un bâtiment isolé, de figure ronde, en forme de dôme, qui est opposé à la façade de l'Église, qui est le Baptistère. Ce bâtiment est fort massif, et les murailles en sont épaisses. Il y a, dans le dedans, 10 une galerie formée par douze pilastres, laquelle règne tout autour; et, comme il y a deux étages, il y a de même une galerie au-dessus, formée de même de douze pilastres. Ces galeries ont 9 pas de largeur, les murailles franches. La circonférence, i5 mesurée en dedans, est de 1 36 pas; c'est-à-dire que le bâtiment a environ 3o, pas de diamètre. L'espace du milieu, formé en rond par les pilastres des deux galeries, est terminé en haut par une voûte, qui est faite un peu à pans, y ayant un angle à l'endroit qui 20 est au-dessus de chaque pilier, qui fait une figure un peu curviligne, mais de onze côtés. Il y a aussi sous cette galerie onze voûtes, chacune dans l'intervalle des piliers ; mais celle de dessous est taillée à facettes, et celle de dessus n'est formée que par les séparations 25 et est en forme de niche. J'ai décrit exactement tout ceci, parce que, lorsque l'on fait un bruit par un son grave, comme lorsque l'on frappe la porte, ou lorsqu'on laisse tomber les sièges, qui sont de bois, dans un petit chœur qui est là, il se fait à chaque 3o
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coup un bruit qui est, ni plus ni moins, comme le bruit du tonnerre, avec le même son précisément, et les mêmes roulements; et, lorsque le son est aigu, il se fait bien un résonnement long, mais il ne se 5 fait point de roulements : le son est uni, quoiqu'il continue comme lorsque le ton est grave. Il ne faut pas dire que l'air soit pressé : car il y a des fenêtres par tout le bâtiment. Deux grandes portes étoient ouvertes; de façon que l'air y sort et entre très
io librement. Et, lorsque je suis sorti de la voûte, et que j'ai été dans l'escalier pratiqué dans le mur, qui communique à la voûte, où le lieu (sic) est d'ailleurs étouffé, il ne s'est point fait de trémoussement. Or, comme les effets naturels sont ordinairement imités
i5 par l'art, il est croyable que le bruit du tonnerre se fait dans les nuées comme dans cette tour. Ce ne sont point les exhalaisons qui sortent par force et font ce bruit; il y a seulement un premier bruit, qui trouve dans les nuées une espèce de voûte,
20 comme celle que nous venons de décrire. Il ne se forme point d'écho : la voix n'est point rendue; elle est continuée.
Ce qu'il y a d'assez bien, c'est que la Tour, l'Église,
le Baptistère, le Campo-Santo, sont tous détachés les
25 uns des autres, et qu'il y a de grands espaces entre
tout cela; ce qui fait un bel effet et permet de bien
voir la grandeur de ces bâtiments.
Il y a une grande maison, qui est celle de la fabrique, sur laquelle j'ai vu cette inscription; il y est
dit qu'elle a été renouvelée, et que l'ancienne y avoit péri :
ALdile Joanne Mariani. — Christianissimus Gailorum, Hierusalem et Siciliœ-citra-Pharum rex, Carolus VIII, in his divœ Marice œdibus, idibus no- 5 vembris MCCCCVC, ex insperato comedit, Pisanœ libertatis argumentum. Nunquam tantam magnus Alexander liber alitatem ostendit.
Au-dessus sont les armes de France.
Il y a, à Saint -François, une Nativité, peinte par 10 Civoli, qui est une belle pièce.
L'Église des Chevaliers de Saint-Etienne est assez belle. Elle est couverte des drapeaux et des dépouilles enlevées aux ennemis. La façade d'ordre corinthien, et du composite au-dessus, m'a paru assez belle. i5
Il y a un tableau d'une Nativité qui me paroît très bon; mais il est souverainement immodeste : on met la main entre les cuisses d'une femme nue, qui se couvre seulement le sein avec les mains. Le sein de la Vierge est couvert d'un voile, qui ne descend pas 20 •assez. Mais le tableau est bon.
Le maître-autel est tout de porphyre, et diapré.
Il y a, au milieu de la place, une très mauvaise statue d'un grand -duc, je ne sais lequel.
MM. Melani, peintres, sont deux frères; les pre- 25 miers artistes de la Ville. Ils ont bâti l'Église de Saint-Joseph, qui est une petite église de très bon
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goût. Ils ont peint la voûte de l'Église de Saint- Mathieu à fresque; ils y ont représenté le Paradis, et cela paroît être un bon ouvrage. Dans la partie inférieure, tout autour, il y a une architecture sur- 5 prenante. Ce qui me paroît bien, c'est que, dans le milieu de la voûte, il n'y a d'autres figures qu'un Père éternel dans le lointain, et que le reste, c'est le ciel et la lumière. Mais, tout autour, au-dessus de l'architecture, sont les Saints, et, plus haut, le Christ
io et la Vierge. Cela fait qu'il n'y a aucune confusion de figures; que l'on peut tout voir sans se martyriser le col. D'un côté, on voit la moitié de l'ouvrage, à son aise, et, de l'autre côté, l'autre. Ces messieurs ne sont point sortis des états du Grand- Duc et ont
i5 seulement travaillé à Sienne; il est dommage qu'ils n'ayent pas été à Rome.
Livourne est à 14 milles de Pise. C'est une fort belle ville, bien peuplée et bien fortifiée. Les rues sont larges, droites, bien percées. La place est très
>o grande, et la Ville, riante. Il peut y avoir 40, 000 âmes de toutes nations : Grecs, Juifs, Arméniens, Catholiques, Protestants; mais les Juifs sont au nombre de 6 ou 7,000, et extrêmement protégés par le Gouvernement. La nation angloise y fait le principal corn-
2b merce; après, la Françoise, la Hollandoise. Ce qu'il y a, c'est que le commerce des Anglois y augmente, et que celui des François diminue.
La mer entre dans la terre et fait comme une espèce de golfe. C'est là que l'on a pratiqué le port
de Livourne, par le moyen d'une jetée ou môle, que l'on a fait. Le fond du port est à peu près au midi, et le môle à peu près au couchant ou sud- ouest. Au nord-ouest est l'ouverture du port, qui n'a pas plus de 5o à 60 toises pour l'entrée; après quoi, il y a un 5 bas-fond, qui empêche les vaisseaux d'entrer par là. Plus vers le nord est le lieu où l'on examine la santé, et là est une grande tour de marbre. Tout ce côté du port est un bas-fond, et le fond est naturellement fermé de ce côté-là. Pour (sic) à l'entrée, il y a 7 ou 10 8 toises d'eau; du côté du môle, il y a deux, deux et demie, trois et quelquefois plus, hauteurs d'hommes d'eau; du côté du nord- ouest et la tour de marbre, il n'y a quelquefois que 2 ou 3 pieds, et les vaisseaux n'y peuvent pas aller, mais se tiennent le long i5 du môle. Il y a deux machines, à peu près comme celles de Venise, incessamment occupées, les jours ouvriers, à vider et nettoyer le port. On y fait travailler les esclaves.
Le navi sono sicure assai nel porto. Ma perd, ai 20 venti maestrali , si battono e vanno l'una contra Valtra; i maestrali dunque sono i pericolosi venti di quel porto, perche passano per il buco. I libecci pero venti si rumpono contra il molo, ma fuori del porto. Questi venti sono cattivissimi. 25
La pointe du môle est défendue par une petite fortification basse, où il y a des batteries de canons. Cela est très bon pour défendre le port. Mais, si l'ennemi s'en emparoit, il ruineroit de là la Ville.
De cette tour, on avertit aussi la Ville du nombre 3o de vaisseaux et galères qui paroissent sur la côte.
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La tour où est le fanal est derrière le môle. Le mal est qu'elle est trop près du port et de la montagne qui est derrière, à 3 ou 4 milles vers le sudest : car, la nuit, les paysans y allumant des feux,
5 les pilotes sont en danger de se tromper et de s'aller briser contre le rivage. Cela est arrivé.
De la tour du fanal, on voit, al ponente e al libeccio, l'isola délia Gorgona, la Capraia; al mezzo giorno, la Corsica; e, al mezzodi, pià verso la terra, l'Elba.
10 5/ vede, al mezzo giorno e al sirocco, Piombino. La Meloria est un écueil à 5 milles dans la mer. Un gros navire s'y étant perdu, on y a bâti une tour. Autour de cet écueil, il y a une étendue de plusieurs milles où les navires ne peuvent passer.
i5 A la pointe du cap qui est vers le sud, il y a un lieu où il y a toujours des hommes qui ont des chevaux; il y en a toujours 12 dehors, pour garder les côtes.
Dans l'été, il y aura toujours dans le port de Li-
20 vourne une quinzaine de vaisseaux étrangers; dans
les autres saisons, plus; l'hiver, 5o, 60 et même 70.
Le côté du port du côté du levant, et qui regarde
la terre, est formé par une langue de terre, que l'on
a affermie par des pilotis et des graviers ; sur laquelle,
25 on a bâti des magasins et est une forte muraille. Cela sépare le port d'avec un autre petit port appelé Darse, qui ne sert que pour les galères du Grand- Duc et les barques.
Outre la petite fortification, que nous avons dit
3o être à la pointe du môle, il y a le Château-Vieux, qui est du côté de la mer, et la Darse le baigne, et
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il (sic) l'embrasse du côté du nord-ouest; et il y a encore la forteresse neuve, qui est du côté de la terre.
Livourne est très bien fortifiée, tant elle-même que par les deux forteresses. La mer entre dans les fossés de la Ville et des forts et l'entoure d'un bout 5 à l'autre.
La mer contribue aussi à former un canal, lequel va à Pise et dessèche tout le pays, qui, avant cela, étoit en partie marécageux; et on a soin d'entretenir ce canal avec des machines, pour en ôter la vase, et, 10 depuis que l'on a fait cet ouvrage, l'air de Livourne est devenu sain.
Mais, comme ce canal embouche l'Arno à Pise, et que ce fleuve, rapide et bourbeux, remplissoit de sable ce canal, on a fait une cataracte, et on ne i5 laisse entrer l'Arno dans le canal que lorsqu'il est clair. Cependant, il y a une roue sur la cataracte, qui enlève les bateaux que l'on fait passer de l'Arno dans le canal ou du canal dans l'Arno. Comme l'Arno est rapide, il entraîne le sable, ce qui ne se 20 feroit pas dans le canal, qui est presque sans pente.
Enfin, il est impossible de voir cette ville sans concevoir une bonne idée du gouvernement des Grands-Ducs, qui ont là fait de si grands et de si beaux ouvrages, et qui ont fait là une ville floris- z5 santé et un beau port, malgré la mer, l'air et la nature. S'il y a quelque chose à redire à la fortification, c'est qu'elle est trop belle et trop considérable pour son prince, parce qu'elle demanderoit une garnison trop considérable. Le Grand-Duc, qui 3o n'entretient guère que 3, 000 hommes, est obligé
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d'en avoir là une très grande partie. Il donne à ses troupes une paye trop forte, et, avec ce qu'il donne, il pourroit avoir un tiers de plus de troupes.
Florence, où j'arrivai le Ier décembre 1728, est 5 une belle ville.
Je reçus mille politesses de M. de La Bétide (?),
envoyé du Roi, qui y est très considéré, très aimé.
Le Grand-Duc entretient environ 3, 000 hommes
et en pourroit entretenir 7 ou 8 avec la dépense
10 qu'il y fait. Il a 60 et quelques mille hommes de
milice, enrôlés sur les rôles faits pour cela. Ces
3,ooo hommes sont autant de chanoines. Ils ont
4 livournines par mois (ce qui revient à 18 sols
par jour), et, outre cela, ils travaillent et ont leur
i5 métier. Ce sont des soldats aux gardes, mieux
payés. Aussi la plupart sont- ils mis comme des
officiers.
Le feu Grand -Duc avoit emprunté beaucoup d'argent à 6 pour 100. Celui-ci a réduit les intérêts tant
20 des nouveaux que des anciens contrats; ce qui lui a donné le moyen d'ôter les impôts que feu le Grand- Duc, son père, avoit établis, et il a fait une chose que les princes font difficilement : il s'est défait des importunités de la prêtraille et de la moinerie et
25 ne veut point en entendre parler. Il renvoyoit les prêtres à l'archevêque et les moines au nonce; d'ailleurs, les sources de l'argent sont bouchées pour eux. Il ne fait presque aucune dépense.
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On vit à Florence avec beaucoup d'économie. Les hommes vont à pied. Le soir, on est éclairé par une petite lanterne. Les femmes vont dans de grands carrosses. Dans les maisons, lorsque l'on ne joue point, on est éclairé par une lampe : quand il y a 5 peu de monde, un lampion; quand le monde entre, on allume les trois lampions: car la lampe a trois branches et pose sur une espèce de chandelier. Du reste, la noblesse de Florence est affable, et le sang y est assez beau. Elles (sic) ne savent ce que c'est 10 que de se farder.
Aucune cheminée, et, dans le cœur de l'hiver, on ne s'y chauffe point. On dit que le feu est malsain; mais ce pourroit bien être aussi une raison d'économie. Comme on accoutume les enfants à rester i5 dans une chambre sans feu, on ne le souhaite point.
Généralement, l'Italie, au moins toute la Lombardie et ce qui est entre l'Apennin et la mer manquent de bois : car toutes les montagnes de l'Apennin sont nues ou ont des oliviers, qui sont de peu de 20 ressource pour le chauffage; et les plaines sont cultivées et n'ont que des mûriers et quelques peupliers. Cependant, on ne sent point cette privation-là, soit parce que l'hiver y dure peu, soit parce qu'on est accoutumé à ne se point chauffer. Ce qui m'a bien 25 fait revenir des éternelles craintes de notre France, où on regorge de bois, et où l'on dit toujours qu'on en va manquer. Il est certain que les pays à bois en font une consommation bien inutile.
Il est sorti de Florence, de tous temps, de grands 3o
hommes et de grands génies. C'est eux qui ont contribué plus qu'aucune ville d'Italie au renouvellement des arts. Cimabué et Giotto commencèrent à faire revivre la sculpture et la peinture, et ce furent 5 les sénats de Venise et de Florence qui appelèrent les ouvriers grecs.
Et il y a cela d'extraordinaire, c'est qu'à Florence, l'architecture gothique est d'un meilleur goût qu'ailleurs. Le Dôme et Santa- Maria- Novell a sont de très
10 belles églises, quoique dans le goût gothique. Elles ont un air de simplicité et de grandeur que les bâtiments gothiques n'ont pas. Il falloit que ces grands génies fussent supérieurs à l'art de ce temps- là. Aussi Michel-Ange appeloit-il Santa-Maria-Novella
i5 son épouse, et avoit-il un grand respect pour l'Église du Dôme.
Le Grand -Duc peut avoir de revenu i million 5oo,ooo écus florentins, qui veulent dire environ 7 millions 5oo,ooo livres de notre monnoye et plus:
20 car l'écu florentin vaut une piastre. Le Grand-Duc père avoit des intérêts à payer à 5 pour ioo. Celui-ci a sommé de venir recevoir son argent ou de souffrir la diminution des intérêts à 3 et 1/2. Quelques-uns ont pris leur argent; les autres ont souffert la réduc-
25 tion; ce qui fait que l'argent n'y vaut pas davantage sur la place, et que les terres ne rapportent pas même ces intérêts-là. Mais le Grand-Duc a l'entretien de sa cour, de celle de la princesse sa bellesœur, de la princesse sa sœur, de ses troupes de
3o terre et de ses galères. — M. de Sainte -Marie.
iyo MONTESQUIEU
Il n'y a pas de ville où les hommes vivent avec moins de luxe qu'à Florence : avec une lanterne sourde, pour la nuit, et une ombrelle, pour la pluie, on a un équipage complet. Il est vrai que les femmes font un peu plus de dépense : car elles ont un vieux 3 carrosse. On dit qu'ils font plus de dépense à la campagne, comme aussi aux solennités des baptêmes et des mariages. Les rues sont si bien pavées de o-rands pavés, qu'il est très commode d'aller à pied. On a vu le premier ministre du Grand-Duc, le marquis de Montemagno, assis sur la porte de la 10 rue, avec son chapeau de paille, se branlant les jambes.
Les Anglois enlèvent tout d'Italie : tableaux, statues, portraits. Ils n'ont de ces choses-là que depuis quelque temps, parce que tous les meubles des «5 maisons royales furent vendus par le Parlement, après la mort de Charles II (sic), à tous princes, rois et ministres étrangers. On dit que cela les amollira et leur fera perdre leur courage féroce. Je dis qu'ils ont encore beaucoup à perdre, et pour 20 bien du temps.
Cependant les Anglois enlèvent rarement du bon. Les Italiens s'en défont le moins qu'ils peuvent, et ce sont des connoisseurs qui vendent à des gens qui ne le sont pas. Un Italien vous vendroit plutôt la (sic) 25 femme en original, qu'un original de Raphaël.
J'étois adressé à M. le bailli Lorenzi, qui a été autrefois envoyé de France, quoique sujet du Grand-
Duc, et me fit mille politesses. C'est un homme généralement aimé et estimé. — Il a un fils qui a du mérite.
Le comte Caimo étoit envoyé de l'Empereur. Je 5 l'avois vu à Milan.
Le commandeur de Gaddi me fit aussi des politesses. Il est de la maison Pitti. Une succession l'a obligé de changer de nom.
Made Viviani, femme du sénateur, a l'air jeune, 10 quoiqu'avec de grands enfants.
Made Olivieri, veuve et flamande, qui avoit été en Portugal avec la Reine, s'étoit ensuite mariée à un Florentin.
La comtesse Strozzi : toutes les comtesses Strozzi, l5 jolies.
Le marquis Gherini : trois frères; chez celui qui est marié, on tient assemblée.
Je pensois, avec ma petite lanterne et mon ombrelle, sortant de la maison, que les anciens Médicis 20 sortoient comme cela de chez leurs voisins.
Il y a à Florence une domination assez douce. Personne ne connoît et ne sent guère le Prince et la Cour. Ce petit pays a, en cela, l'air d'un grand pays.
25 II n'y a que les subsides qui y sont très grands. Il y en a du temps de la République, très forts. Par exemple, on paye 7 et 3/4 pour 100 des dots des filles qu'on épouse; idem, des successions collatérales. Tout paye, soit qu'il entre ou sorte de
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Florence. Ce qu'il y a de singulier, c'est que, si vous épousez une fille qui n'a rien, on vous suppose une dot pour en tirer les 7 et 3/4. Le feu Grand- Duc avoit mis un impôt de 1/2 pour 100 sur tous les revenus et avoit promis que cela ne dureroit qu'un 5 an. Cela dura toujours et augmenta. Des gens qui croyoient que cela ne dureroit, ni augmenteroit, alloient déclarer plus de revenu qu'ils n'avoient, pour se donner plus de crédit. Mais cela dura. Ce Grand-Duc-ci a ôté cet impôt et d'autres. 10
C'est un bon prince, qui a de l'esprit, mais très paresseux, et qui, d'ailleurs, aime un peu à boire, même des liqueurs. Il n'a confiance à aucun ministre et souvent les brusque bien : ce qui peut venir des quarts d'heure du vin. Du reste, le meilleur homme i5 du monde. Un homme ayant fait des placards contre les ministres et ayant même intéressé le Grand-Duc, disant qu'il ne donnoit pas d'audience, fut pris et condamné aux galères. Le Duc, qui doit confirmer la sentence, ne le fit pas. Un sénateur lui dit : 20 « Mais, Monseigneur, il faudroit un exemple : il a maltraité rudement un sénateur. — Et moi aussi, dit le Grand-Duc; mais il a dit la vérité, et je ne veux pas le punir pour cela. » Il est presque toujours avec ses domestiques. "
Quand Charles- Quint assiégea et prit Florence avec les troupes du Pape, la capitulation fut que les Médicis seroient rétablis : Alexandre, élu duc, avec douze sénateurs pour son conseil : ce qui formoit une espèce d'aristocratie. Le Duc fut assassiné par 3o
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son cousin ou frère, qui lui avoit promis de lui mener le soir, dans son lit, une femme, et lui mena l'assassin. Il se retira à Venise. Comme il (sic) fut élu duc fort jeune, il se fit une conjuration des Strozzi, 5 qu'il découvrit et éteignit. Il bâtit des citadelles, mit des impôts, et, depuis ce temps, rien n'a remué. — Santa- Maria. — Examiner l'histoire.
Les Ducs ont augmenté le nombre des sénateurs. Ce sénat ne fait plus rien : le Duc ayant son conseil io particulier. Les sénateurs sont seulement à la tête des différents tribunaux. — Santa- Maria.
Les raretés, richesses et curiosités des Médicis
leur viennent non seulement de ce qu'ils ont acquis,
mais aussi de la confiscation des biens de plu-
i5 sieurs familles de Florence, qui avoient conspiré
contre eux.
Le Grand- Duc ne donne guère de lettres de noblesse. On a seulement la faculté de fonder, pour 10,000 écus, une commanderie de l'ordre de
20 Saint-Etienne : elle passe aux enfants après. Dans de certains cas, elle retourne à l'ordre. Cela fait noblesse. Ceci a perdu le commerce de Florence : un riche marchand ayant d'abord fondé la commanderie; après quoi, il n'est plus permis de faire
25 le commerce.
Il y a une maison que vingt gentilshommes louent à leurs frais, qui est le Cazin, où Ton s'assemble. Là, il n'y a que des gentilshommes qui y peuvent
entrer, et cela est si rigoureusement observé qu'ils supplièrent le Grand-Duc, qui leur parla pour quelqu'un, de ne les point gêner là-dessus.
Autrefois, il y avoit un jeu, où l'on se donnoit bien des coups de poings, qui a été aboli depuis 5 quelque temps, et se faisoit une fois l'an. Cela étoit usité du temps de la République, parce que, lorsqu'on avoit quelque inimitié, on la gardoit pour le jour du jeu. On frottoit bien son adversaire; après quoi, l'honneur ordonnoit d'oublier l'injure 10 reçue, parce qu'on s'en étoit vengé.
Il n'y a point de famille noble qui n'ait quelque petit emploi, qui lui donnera i5, 20, 3o écus, 5o écus par mois. Les emplois les plus vils en France, comme un emploi à la douane, sont exercés par 15 les nobles, et il n'y a ordinairement qu'eux. La raison en est que cela se faisoit ainsi du temps de la République. — Santa-Maria.
Le Père de la Patrie, riche marchand, avoit plus de deux ou trois cents personnes employées dans 20 toute l'Europe, dans ses différents comptoirs, et il avoit eu l'attention d'employer des gens des principales familles de la Ville, qui étoient autant de gens à lui. Cela donna de la jalousie. Il fut pris et alloit être mis à mort, lorsqu'il gagna le geôlier, se retira à Venise, et il trouva le secret de faire 25 tomber presque tout le commerce de Florence. Cela le fit rappeler. Il perdit ses ennemis. Immenses
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richesses. Bâtiments publics qu'il éleva pour des sommes incroyables. — Santa -Maria.
Il ne laisse pas d'y avoir des familles riches à Florence : le marquis Riccardi a plus de 200,000 livres 5 de rente de notre monnoye; les Renucini, Corsini, Corci, 20,000 écus ou 100,000 francs de notre monnoye ; idem, Salviati et Strozzi, principe di forano : mais ces deux derniers sont dans l'État du Pape; les marquis Incantri, Tempi, Niccolini, le 10 baron Franceschi, 12 à i5; les marquis Ximenès et Gherini, un peu moins, aussi bien que les marquis Féroni et Capponi : ces Féroni étoient autrefois prodigieusement riches. — Tout ceci est exagération populaire. Retranchez-en la moitié et plus.
i5 Les Médicis étoient originaires de Mugello, petite province de Toscane. Les Ubaldini en étoient seigneurs. Il y en a eu de ducs d'Urbin, et il y en a deux branches à Florence, d'une fortune médiocre. — Santa- Maria.
20 Ce Grand-Duc indéterminé et paresseux. Quelques-uns de ses gens, à son retour d'Allemagne, firent mettre leurs habits dans ses ballots. Ils n'ont pas encore été défaits depuis dix ou douze ans, et ils sont pourris. Tout ce qu'on lui donne, il
2 5 l'enferme — fût-ce gibier, fruits — après l'avoir fait estimer et donné une manche (sic) du prix, et là il se pourrit. Cependant, c'est un bon prince. Un des marquis Gherini a une charge qui vaut 2,000 écus,
que le Grand-Duc père lui donna malgré celui-ci, qui le haïssoit, et il en fut si outré qu'il se retira de la Cour. Il est devenu Grand-Duc, et il ne lui a pas ôté la charge.
Je disois, en voyant ces mauvaises sculptures et 5 peintures gothiques, que, si la question des Anciens et des Modernes étoit venue dans ce temps-là, on l'auroit soutenue de part et d'autre.
La marquise Féroni tient tous les vendredis une assemblée de virtuosi ; l'abbé Niccolini en est l'étoile 10 polaire.
Le marquis Renucini, secrétaire d'État de la guerre, est un des meilleurs esprits de Florence.
Différence des richesses qui viennent d'avarice, d'avec celles qui viennent par les autres voyes chez «5 les peuples riches.
Un Anglois m'a dit que, pour acheter des estampes, il falloit, pour cela, que le peintre fût bon, et le graveur bon aussi; qu'on pouvait acheter, à Rome, les estampes de Marc Antonio et, à Paris, celles de 20 Gérard Audran, sans examen. Il y a deux Audran. Outre ce, on peut acheter les estampes d'/Eneas Vico et de Pietro Santo-Bartoli, en leur nom.
Charles- Quint n'avoit point en vue de donner la souveraineté aux Médicis; il ne vouloit qu'établir a5
une aristocratie, et avoir pour chef ou gonfalonier un Médicis. On donna au premier, pour son entretien, 12,000 écus : les Florentins disoient qu'il auroit bien là de quoi faire une bonne vie. Quand 5 les Empereurs se furent retirés d'Italie, que les Médicis se virent utiles aux uns et aux autres, ils s'emparèrent de l'autorité et des revenus publics.
Le grand-duc Cosme III, voyant que, depuis Jean de Bologne et Francavilla, la sculpture étoit totale-
io ment tombée à Florence (comme il paroît par les ouvrages des sculpteurs de ce temps-là), il envoya déjeunes élèves à Rome, comme Foggini et Marcellini, lesquels y étudièrent longtemps, firent euxmêmes des élèves, qui allèrent ensuite à Rome,
i5 comme Piémontini et autres d'aujourd'hui. Ainsi, c'est au feu Grand -Duc et au prince Ferdinand, son fils, que l'on doit le rétablissement de la sculpture à Florence. Marcellini vécut dans la crapule et fut abandonné du Grand-Duc.
ïo J'ai ouï dire au sénateur Capponi que l'État de Florence a 760,000 habitants. Ils n'y sont (je crois) pas. L'état de Sienne, qui est plus grand que le reste, n'a pas plus de 75,000 habitants, m'a dit le comte Caimo, qui dit le bien savoir, et il sou-
25 tient, contre le sénateur, qu'il n'y en a pas plus de 600.
La ville de Florence peut avoir 80,000 âmes, 800 moines, autant de religieuses, sans compter les prêtres.
J'ai ouï dire au comte de Caimo qu'il n'y avoit pas 100,000 âmes dans le Mantouan, et je le crois. Je crois que l'État de Venise est, de tous les états d'Italie, celui qui a le plus de peuple. Le Bressan a 400,000 âmes; Venise et les îles, 180,000 âmes. 5 J'ai vu faire le compte que le Pays vénitien en Italie avoit 2 millions d'hommes. Je ne le crois pas, si on ne compte que l'Italie.
L'État du Pape, en comprenant l'État ecclésiastique, Avignon et Bénévent, ne fait pas 900,000 âmes. 10
Le Parmesan est beaucoup peuplé jusques aux montagnes, et peut bien faire i5o,ooo âmes.
Le Modénois, 100,000.
J'ai ouï disputer 1 million d'âmes au Piémont, et je crois qu'on a raison. «5
Le royaume de Naples, 1 million.
La Sicile, 5oo,ooo âmes.
La Corse, 80,000 âmes.
Le Génovesat, 35o à 36o,ooo âmes.
Le Milanois, 700,000 âmes. 20
Le sénateur m'a dit
J'ai ouï dire à Florence que le Pays de Lucques avoit 100,000 habitants. Effectivement c'est une pépinière, d'où il sort un nombre infini de gens, que le Pays de Lucques : toute l'Italie fourmille de 25 Lucquois. Mais je ne crois pas que Lucques ait 5o,ooo habitants.
Pistoye n'a que 5 ou 6,000 habitants.
Pise, qui en a 10,000 ou environ, se remet: Livourne lui fournit de l'argent, et les Lucquois, 3o du monde.
Voici donc comme je mettrois le nombre du peuple qui est en Italie :
Le Piémont 900,000
Le Milanois 700,000
3 Le Génovesat 35o,ooo
Florence, Lucques et le Pays de
Massa 760,000
— Le Pays de Florence n'a (je crois) que 600,000; le Pays de
10 Massa, 6 ou 7,000 Lucquois.
Le Parmesan i5o,ooo
Modénois 120,000
Mantouan 100,000
Venise i,5oo,ooo
i5 États du Pape, en Italie 80,000
Royaume de Naples 1,000,000
Sicile 5oo,ooo
Sardaigne i5o,ooo
Corse 80,000
20 Pays des Suisses, en Italie. . . . 100,000
Toute l'Italie et les îles 7,200,000 âmes
État de Florence: en sort pour 100,000 pistoles d'étoffe de soye; de Piémont, le double.
2 à 3 millions de florins, les revenus du Piémont; 25 ceux de Florence, un tiers moins.
Livourne, il y a vingt ans, 25, 000 âmes; aujourd'hui, 45 : l'utilité est que les étrangers qui y abordent consomment beaucoup.
Les soyes ne sortent point des états de Florence,
grèges; au contraire, on en tire de l'étranger. Excelle en petits taffetas légers, pour les doublures.
Porto -Ferrajo, au roi d'Espagne.
On est étonné de se trouver dans les montagnes.
Livourne, trop grande place: il faudroit ioà 12,000 5 hommes pour la garder.
Cela vous épargnera de l'argent : l'économie des princes n'est pas comme celle des particuliers.
Le feu Grand -Duc voulut disposer de sa succession en faveur d'un Bourbon; le communiqua à 10 l'Empereur, qui s'y opposa, puis fit la Quadruple- Alliance. Le vieillard Cosme n'a jamais pardonné à l'Empereur de l'avoir signée.
Manufactures depuis quinze ans dans les pays Autrichiens. i5
Commandeur de Solar :
6 millions de florins, le roi de Sardaigne a par an, et 18 à 20,000 hommes de troupes.
Le Montferrat lui rapporte 100,000 pistoles d'Espagne.
La Sardaigne, 3oo,ooo écus. Il en faut 200,000 pour l'entretien. On pourra la faire aller à 5oo.
La Savoye rapporte environ 2 millions de livres de Piémont.
Lorsqu'il eut le royaume de Sicile, il alloit le
remettre. Primo, il ôta les fraudes des douanes; se fit payer pour les transports des bleds et ôta les fraudes là- dessus; fit observer les loix qui pourvoyent à la sûreté publique, et qui rendent les 5 seigneurs responsables des meurtres qui se font sur leurs terres (il en fit mettre un en prison pour cas pareil, qui y est resté jusqu'à la révolution : ce seul exemple contint tous les autres); obligea les gentilshommes de payer leurs dettes; enfin, fit rendre 10 justice. Il auroit remis ce pays-là. 400,000 âmes en Sardaigne.
Ce qui a perdu le Milanois, c'est qu'on a inquiété, sur la traite des bleds, les Suisses, qui ont été se pourvoir en Alsace : a été l'effet d'un mauvais coni5 seil donné à l'Empereur. — Caimo.
Une bonne récolte de bled à Milan suffit pour deux ou trois ans.
Pour juger si une église est trop large ou trop peu, il faut la regarder par le haut, non par le bas, 20 à cause des chapelles; et, par le bas, quand il y a trois rangs de colonnes. — Voir cela.
Il ne faut point faire de frontons brisés à l'air, parce que la pluie tombe par là : ce qui empêche l'effet naturel des frontons . Dans le dedans, c'est autre 23 chose.
Les Lucquois ont trois principes : point d'Inquisition; point de Jésuites; point de Juifs.
Les familles italiennes dépensent beaucoup en canonisations. La famille Corsini, à Florence, a dépensé plus de 180,000 écus romains dans la canonisation d'un saint Corsini. Le marquis Corsini père disoit : « Mes enfants, soyez honnêtes gens; 5 mais ne soyez pas saints. » Ils ont une chapelle, où repose le saint, qui leur a coûté plus de 5o,ooo écus. Peu de fripons ont tant coûté à leur famille, que ce saint.
Elles dépensent aussi beaucoup en sépultures dans 10 les églises.
Enfin, tout ce qui est magnificence délie plus aisément la bourse d'un Italien, que ce qui est commodité : tout Italien aime d'être flatté.
Le bois, bon revenu dans Florence. L'économie i5 générale a introduit le principe qu'il est nuisible à la santé de se chauffer en hiver; mais, c'est le feu de chez soi qui est nuisible, non le feu qu'ils trouvent ailleurs.
Je vis à Florence un M. de Bezenval, Suisse, et 2o qui me dit être le chef de la république de Soleure. Il avoit été à Rome par dévotion, et il en revenoit. Il se plaignoit beaucoup de la cour de Rome, qui, par les brouilleries qu'elle faisoit en Suisse, empêchoit les sept cantons catholiques de s'unir et de se ib joindre ensemble, pour reprendre les provinces que deux cantons protestants avoient (je crois en 1722) envahies; lesquelles étoient auparavant en commun, sous la domination de tous les cantons, et peuvent
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fournir 10,000 hommes propres à porter les armes; que les brouilleries que Passionéi avoit excitées venoient à l'occasion des danses des paysans d'une paroisse, le jour de la fête locale, que le curé avoit 5 défendues, curé soutenu par le Nonce, curé étranger, et que le Magistrat avoit chassé : ce que le Nonce prétendit être contre l'immunité ecclésiastique; que cette petite chose avoit dégoûté les souverains des cantons de s'unir pour faire la guerre
10 aux Protestants, parce que les entreprises de Rome étoient contre l'autorité des souverains; d'autant que le Peuple étoit passionnément zélé pour Rome; et que, quoique la Suisse fût une république, cependant il n'y avoit pas souvent 200 personnes qui
i5 composassent la souveraineté; que les magistrats avoient pris l'affaire à cœur, parce que plus le Souverain étoit petit, plus les entreprises qu'on faisoit contre lui étoient dangereuses, parce qu'il ne pouvoit pas s'en relever; mais que, si la cour de Rome
20 vouloit les laisser faire, ils s'uniroient entre eux; que la force des cantons protestants étoit qu'ils n'étoient que deux, et que les autres étoient sept et n'avoient qu'une égale puissance; qu'ils avoient fait un grand coup en se raccommodant avec la répu-
25 blique du Valais, mécontente de ce que les cantons catholiques ne leur avoient témoigné aucune reconnoissance des secours autrefois prêtés; que le canton de Berne étoit plus fort, non en hommes, mais parce qu'il étoit plus riche, parce que les Protestants
3o jouissent des biens des ecclésiastiques, et que le canton de Berne étoit très épargnant et mettoit
tous les jours en réserve; que le Roi leur avoit promis de leur servir de huitième canton, quand il en seroit temps; que, dans l'affaire de 1712 (je crois), les Catholiques ne furent pas battus, mais ne purent pas vaincre; qu'une de leurs ailes, ayant à passer une 5 montagne, n'arriva pas à temps; que les Catholiques
se retirèrent, et sans perte
Nous pourrions donc bientôt voir la guerre en Suisse, avant qu'il ne soit longtemps.
J'ai ouï dire au prince de Modène que la repu- 10 blique de Venise lui avoit rendu des honneurs dont il étoit, pour ainsi dire, honteux. On lui donna une collation sur la mer. Vingt dames étoient rangées et debout; point de places pour elles à table, mais seulement une pour le Prince, l'autre pour la Prin- 0 cesse.
Il n'en fut pas de même à Gênes, où on lui fit bien voir que l'on ne savoit pas vivre.
Je disois que j'avois trouvé à Gênes un beau et mauvais port, des maisons de marbre, parce que la 20 pierre y est aussi chère, et des Juifs qui vont à la messe.
Le 25 décembre 1728, Dathias m'a dit que la ville de Livourne pouvoit avoir 35 à 36, 000 habitants. Il m'a soutenu qu'il n'y avoit que 5, 000 Juifs, et qu'il 25 le sait bien, puisqu'il a lui-même les rôles de la distribution des pains azymes, et, par conséquent, le rôle des familles.
VOYAGE EN ITALIE l85
Ce Livourne soutient Pise. Si les Florentins disent que, par là, le commerce passe aux étrangers, ils ont tort. Car pourquoi ne le font- ils pas euxmêmes?
5 Ce que dit l'abbé Dubos, dans ses Intérêts d'Angleterre, que Florence a tombé depuis qu'elle ne met plus ses soyes en œuvre, n'est pas vrai : car bien loin qu'il en sorte, elle est obligée d'en faire venir beaucoup de Lombardie. Ce sont ses manufactures
10 de laines qui ont beaucoup tombé; mais je ne crois pas qu'il en sorte beaucoup pour l'étranger. Il s'y fait quelques draps, qu'ils consomment, ou à peu près. Les draps noirs sont très bons à Florence.
A Florence, dans la maison du marquis Riccardi,
i5 qui est l'ancienne maison des Médicis augmentée,
et qui est un vrai palais, la marquise est obligée de
s'habiller dans sa chambre et de mettre ses habits
dans son lit.
Le 29 décembre 1728, j'ai vu, chez le sénateur 20 Ginori, une galerie, où il y a quelques tableaux, la plupart (je crois) copiés; un Adam et Eve, qu'on croit de Michel-Ange, et que je crois copié. Michel- Ange a fait la sottise de les faire voir en deux endroits dans le même tableau. Il (sic) a fait aussi 25 un cabinet où est Orphée qui enchante les animaux; lesquelles figures sont faites d'argent et de pierres précieuses, comme perles, diamants, rubis, saphirs : en quoi il y a plus de richesse que de goût.
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J'ai vu aussi la maison Niccolini. Il y a plusieurs beaux tableaux : entre autres, un de Léonard de Vinci, qui est un portrait, derrière lequel est un paysage qui est admirable.
J'ai vu la galerie du commandeur Gaddi : quel- 5 ques tableaux, mais presque tous copiés; plusieurs petites statues antiques et instruments de dévotion des Payens. Il y a une ébauche de Salvati, qui est un gros Priape, que des femmes traînent sur un char vers un c, avec une grande force; elles 10 ont des piques, sur lesquelles sont plusieurs habits de moines, qui en sont comme vêtues : cela forme comme une espèce de procession.
Il y avoit un opéra à Florence. La Turcotta y chantoit. C'est, dit- on, la seconde actrice d'Italie: i5 la Faustina est la première. J'ai bien pris goût à ces opéras italiens. Il en coûte très peu à Florence pour l'opéra. Ce sont des gentilhommes du pays qui s'associent pour en faire un. Comme ils ont de l'argent, qu'ils payent bien, ils ont tout à meilleur 20 marché que ces misérables entrepreneurs. On s'abonnoit pour un louis, pour tout le carnaval.
J'ai été, le 2 janvier 1729, alla Casa , à un
de ces festins où l'on ne ménage point. Là je vis presque toutes les dames de Florence. Elles ont une 25 très grande quantité de pierreries : car, à Florence, on ne manque de rien de ce qui ne se consomme pas par l'usage, comme pierrerie, vaisselle, tableaux, statues. -Ces dames n'ont point de rouge; cependant,
elles ont toutes un très grand air de jeunesse : à quarante ans, la plupart paroissent fraîches comme à vingt. Vous voyez des femmes qui ont parturité dix à douze fois, et qui sont jolies, fraîches, aima- 5 blés, comme la première fois. Je crois que la vie réglée, le grand régime et, outre ce, une disposition particulière de l'air les soutient ainsi.
Alger est assez bien armé : ils (sic) mettent en mer des navires, de 3 à 4 en nombre, et attaquent
10 et prennent de bons vaisseaux italiens. Tunis vient ensuite. Tripoli n'a que de petites barques, qui n'attaquent que des vaisseaux sans défense. Ceux de Salé, qui dépendent de Maroc, sont encore plus incapables de prendre des vaisseaux que les Tripo-
i5 litains : ils n'ont que des barques ou felouques; il est vrai qu'ils sont situés à merveille. D'abord qu'on a passé le détroit, on trouve Tripoli.
Pendant l'hiver, il est difficile aux Barbaresques de faire des prises : car ils ne peuvent pas se camper
20 en embuscade en un certain lieu; il faut qu'ils soient conduits par le temps, et ils n'ont que ce que le hasard leur peut présenter.
Les Hollandois n'ont pas voulu faire la guerre, malgré les insultes qu'ils ont reçues, parce que, si
25 vous faites la guerre à une seule de ces puissances, vous êtes pillé partout : car elles se servent du pavillon ennemi pour vous attaquer. — D'un marchand de Livourne.
L'État de Florence doit 14 millions et 1/2 d'écus
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de ce pays-là. A la mort du feu Grand-Duc, on en devoit partie à 6 pour ioo; c'étoit des rentes qui n'étoient perpétuelles, ni viagères : car elles s'éteignoient dans de certains cas, et on pouvoit les transporter à d'autres; mais elles s'éteignoient b rarement. D'autres étoient à 5 pour ioo; d'autres à 4 et 1/2. Quand ce Grand-Duc a succédé, on a érigé un nouveau mont; on a remboursé toutes les rentes à 6 pour ioo, et on a offert à tout le monde son argent, si mieux on n'aimoit le convertir en io rentes à 3 et 1/2 pour 100. Presque tout le monde a accepté. Ils n'avoient pas 100,000 écus en caisse, quand ils ont fait cette conversion. Par là, l'Etat a gagné 90,000 écus, et on a tiré pour autant d'impôts; de façon que le Peuple a été soulagé de 90,000 i5 écus d'impôts, et de ce qu'il en coûtoit pour les lever, qui alloit à 7 pour 100, sans compter les exactions. Cela a fait crier les gros particuliers de Florence et a fait un grand bien au Peuple en général. 20
J'ai vu les tableaux du Palais Pitti. Le mal de ce palais, c'est que la salle qui sépare les deux appartements est très petite. L'appartement à droite est peint par Pierre de Cortone; il y a aussi quelques tableaux. Celui qui est à gauche est plein de 25 tableaux des premiers maîtres de toute espèce; mais le tableau qui m'a paru le plus admirable, c'est une Vierge de Raphaël, qui efface, à mon gré, tout ce que j'ai vu de Vierges. Vous y avez quantité de tableaux d'André del Sarto. beaucoup du Titien, 3o
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plusieurs de Raphaël, du Corrège, du Carrache, du Parmesan, du Guerchin, de Rubens, et d'une infinité d'autres auteurs. Au-dessus est l'appartement du feu prince Ferdinand, qui est garni aussi de tableaux, 5 et il y en a une galerie toute pleine.
J'ai été voir la Chapelle de Saint- Laurent. Elle n'est pas à beaucoup près finie : on y travaille tous les jours. Il y a un fonds d'environ 100,000 livres de notre monnoye par an, qui fut établi, il y a plus
10 de cent ans, par un grand-duc (c'est Ferdinand Ier ou II), et il y en auroit bien eu de reste; mais on a très souvent détourné le fonds. On dit que le Grand- Duc vouloit [y] mettre le saint Sépulcre, qu'il prétendoit enlever. Quoi qu'il en soit, ce prince, si c'est
i5 le même qui fonda l'ordre de Saint-Etienne, et fit la guerre aux Turcs, et cherchoit à faire des établissements en Asie, commença à affoiblir son état par là : car il employa un grand nombre d'hommes et d'argent à assiéger des places. Quoi qu'il en soit
20 cette chapelle est faite avec un travail très riche : car elle est toute incrustée de marbre et de pierres de toute espèce, qui sont mises et travaillées avec beaucoup d'art, et tout iroit fort bien, si l'architecte avoit été aussi habile que les ouvriers; mais le dessin
z5 en est pitoyable. Ce qui fait que tout ce bel ouvrage ne vaut pas la peine qu'on le finisse. Il est certain que le tout ensemble ne fait aucun plaisir. Vous voyez là une masse énorme qui n'est soutenue que par six petits pilastres. Tout ceci n'a point de cor-
3o niches; le chœur est trop petit; il n'y a pas une
seule colonne qui soutienne (sic); et, de plus, tout le détail de l'architecture pèche en quelque chose contre le goût. On est au désespoir, quand on sort, de voir une dépense si vaine. Tout autour de la Chapelle sont toutes les villes de la Toscane incrus- 5 tées; ce qui est assez hors de propos, quoique le travail soit bon.
Remarquez que les arcs in terzo 0 in quarto acuto ont besoin d'être chargés : car, au lieu que les arcs en demi-cercle poussent en bas, il arrive dans ces 10 autres arcs, au contraire, que le poids qui est entre les deux arcs pousse en haut. Il faut donc charger l'arc, afin de faire équilibre avec le poids des matériaux qui sont entre les deux arcs.
Voici les gens que j'ai connus à Florence, dont je »5 n'ai pas fait mention ci- dessus:
Les marquis Gherini.
Le chanoine Martini.
Le connétable Buondelmonti : c'est une charge de l'ordre de Saint-Etienne, et qui est à temps : je crois 20 pour trois ans.
Le marquis Albisi : grand amateur des actrices de l'Opéra.
Signor Stromaso Bonaventuri : il a été à la tête de ceux qui ont diminué les rentes des monts à 25 3 1/2 pour 100, afin d'ôter des impôts qu'avoit mis le feu Cosme III; les Florentins y ont perdu; le reste de l'Etat y a gagné : à cause de cela, les Florentins l'ont appelé le petit Law.
VOYAGE EN ITALIE iqi
Le Juif Dathias, qui est de Livourne, mais étoit venu à Florence, et est homme de lettres.
Le i5 janvier 1729, je partis de Florence pour Rome.
5 J'arrivai le même jour à Sienne.
Le lendemain, j'allai voir l'Église cathédrale, et je vis le fameux pavé de clair-obscur fait par Dominique Beccafumi, et le tout est si bien dessiné et fait avec tant d'art qu'il semble que le pavé soit
10 peint. Il n'y en a que quelques morceaux de conservés : car, en marchant, on l'a beaucoup gâté; outre que, toute l'église n'est pas faite par Beccafumi : mais divers auteurs, avant et après lui, y ont travaillé, mais sans succès.
i5 Le dôme ne s'accorde pas avec le dessin de la nef, et il y a une colonne qui répond au milieu des ailes, et qui est du nombre de celles sur lesquelles le dôme appuyé, qui font bien voir que, dans le dessin, le dôme devoit être plus grand.
20 II y a une chapelle du dessin du cavalier Bernin, d'ordre composite, qui est d'un très bon goût. Elle est revêtue de marbre. Il y a deux statues du même maître, qui sont admirables. Le cavalier Bernin avoit un art que personne n'a imité, de faire paroître
25 du marbre comme de la chair et de lui donner de la vie. On voit, dans ces deux statues, cette morbidezza au souverain degré.
La voûte de l'Église est un ciel bleu, semé d'étoiles : ce qui fait un bel effet et est plus raisonnable
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que ces peintures de la terre, qu'on met souvent dans ces voûtes.
La place est une chose assez belle; il y a une fontaine très belle, et, comme elle est creuse, en forme de coquille, on y peut mettre l'eau quand 5 on veut.
Tout le pays, depuis Sienne jusques aux frontières, est montagneux et mauvais: c'est l'Apennin; généralement tout le Siennois est stérile et produit peu.