‹ Voyages de Montesquieu (volume 2)Chapitre 47 sur 152 · ROME · texte numérisé non relu

ROME

Quand on entre dans l'État du Pape, on voit un meilleur pays, mais plus misérable. Il n'est pas si 5 chargé d'impôts que le Pays de Florence ; au contraire, il l'est très peu; mais, comme il n'y a ni commerce, ni industrie, il a autant de peine à acquitter ses charges, que les Florentins même; et, en effet, ils n'ont aucune manufacture. Or, le

10 système de l'Europe est tel que la dépense des vêtements va au delà de la dépense de la nourriture, et qu'un pays qui tire d'ailleurs ses vêtements, ne pouvant les payer avec les fruits de sa terre, est ruiné : car il faut la culture d'un champ qui pourroit

i5 nourrir trois hommes pour en habiller un seul; ce qui doit nécessairement dépeupler le pays.

La ville d'Acquapendente est un misérable réduit.

Montefiascone est meilleur : ses bons vins, sans

doute, le soutiennent.

20 Viterbe est une assez belle ville, et il y paroît

quelques traces de commerce et plusieurs artisans

et marchands. Il y a des fontaines très belles, surtout

une; des maisons assez bien bâties et d'un assez

bon goût d'architecture. Il y a surtout une fontaine,

25 sur la place en entrant du côté de Toscane, qui

m'a beaucoup plu. Il y a plusieurs bassins, l'un sur l'autre. Le supérieur est élevé d'environ i5 pieds de terre, et l'eau y est portée par un tuyau qui traverse tous ces bassins; de façon qu'il faut que l'eau soit élevée à cette hauteur. Ce bassin supérieur, qui est 5 rond, jette l'eau par trois ou quatre mufles, ou la laisse tomber dans un plus grand bassin inférieur, qui est aussi rond; et le second le (sic) jette dans un bassin, qui a cinq ou six faces, qui est dessous. Il y a des degrés à chaque face; et, à chaque angle, au- 'o dessous, il y a trois bassins carrés, qui descendent Tun dans l'autre, le long des degrés des faces. Chaque bassin est formé par une pierre carrée, audevant de laquelle est un mufle, qui jette. Ceci est simple et très agréable. C'est une espèce de base i5 ronde qui soutient ces trois bassins, et sa figure, qui grossit et diminue convenablement, est faite avec art.

J'ai lu dans mon mauvais livre (Les Délices d'Italie) qu'au pied de la montagne appelée Cimino, qui est ?.o à la sortie de Viterbe, est une ville du même nom, mais plus connue par celui de Lago-di-Vico. Elle tire son nom de ce lac, qui est au lieu où l'on dit qu'étoit autrefois une ville, qui y fut abîmée, et dont, en temps serein, on voit encore les ruines au 25 fond de l'eau. Si cela étoit, il seroit facile d'expliquer, par là, les villes à 5o pieds sous terre, qui sont dans quelques lieux de Lombardie.

Le même auteur cite une inscription qui est dans l'Hôtel-de-Ville, où il paroît que Didier, dernier roi 3o

lombard, ayant renfermé trois petites villes, Viterbium, muleta capitis indicta, appellari jubet. Quelle disproportion de la peine au crime!

De Viterbe à Rome, il y a 40 milles.

5 Là, on trouve des endroits de la voye Appia, qui sont encore dans leur entier. On y voit un rebord ou margo, qui subsiste encore, et je crois que c'est le rebord qui a le plus contribué à faire subsister ce chemin depuis deux mille ans : car cela a soutenu

10 les pavés des deux côtés et a empêché qu'ils ne manquassent par là, comme font tous nos pavés de France, qui ne sont soutenus par rien vers les bords. De plus, les pavés sont très grands, très longs et très larges, et excellemment enchâssés les uns dans les

i3 autres; outre que (je crois) ce pavé a été posé sur d'autre pavé, qui lui sert comme de fondement.

Les chemins de l'Empereur sont faits avec du gravier mis sur un fondement de pavé, bien serré et bien pressé. Après quoi, on a mis 1 pied ou 2 de

20 gravier. Cela rendra le chemin immortel.

Il est étonnant qu'on n'ait pas songé en France à faire des chemins plus durables. Les entrepreneurs sont charmés d'avoir cette pratique tous les cinq ans.

25 Lorsque ce pape-ci alla à Viterbe, on raccommoda plusieurs endroits de ce chemin Appia, et bien mal à propos : car, comme on l'a raccommodé à notre manière et sans y mettre de margo, il sera détruit dans cinq ou six ans, et déjà il est avancé de se

3o ruiner.

ig6 MONTESQUIEU

La campagne de Rome seroit un pays fertile si elle étoit cultivée; mais je n'y ai pas vu seulement 10 arpents de bien entretenus.

J'arrivai à Rome le 19 janvier 1729, au soir.

Le 20, j'eus l'honneur de saluer M. le cardinal de 5 Polignac.

Il prit, à sa messe, son cordon du Saint-Esprit, que le Roi lui donna la permission de prendre.

J'ai ouï dire à M. le Cardinal, sur l'intempérie de Rome, que les causes en étoient compliquées, et que 10 ces causes ne faisoient d'effet que lorsque l'on avoit dormi (les parties malignes s'insinuant plus aisément lorsque les fibres sont moins tendues), et de plus, ordinairement, lorsqu'on avoit fait quelque genre de débauche que ce fût; que l'intempérie se gagne dans i5 la campagne de Rome, et non pas dans la Ville, qui est dans le fond, et non pas sur les montagnes, qui la touchent.

Ces causes sont : i° que les eaux ne coulent plus si bien; 20 il y a des endroits creux sur le rivage de 20 la mer, qui se dessèchent l'été, produisent des insectes et des vapeurs mauvaises; 3° beaucoup de mines d'alun et autres minéraux, d'où des vapeurs s'élèvent.

Il a oublié une autre raison, qui me touche le 25 plus : c'est les eaux de l'hiver, qui se retirent dans les creux. Car cette terre, où il y a eu tant d'édifices autrefois, est toute creuse en dedans.

La Congrégation de l'Immunité maintient à la rigueur les privilèges des ecclésiastiques, et même, depuis cent ans, ces privilèges sont beaucoup augmentés. Ces privilèges font un tort très grand aux 5 États du Pape. Mais comment les soutenir ailleurs, si on les borne chez soi? A Naples, par exemple, où un petit collet vous rend sujet du Pape, les jurisconsultes ont décidé que l'assassinat ne jouissoit pas de l'immunité. Mais il faut faire juger par le

10 Juge ecclésiastique que le criminel est dans le cas de ne pouvoir jouir; et, pendant cela, il ne manque pas de s'évader. Cela perd les Etats du Pape. Il est vrai que les assassinats ne sont pas fréquents à Rome; mais, beaucoup dans l'État ecclésiastique.

i5 Dans une grande ville comme Paris, je crois que l'immunité seroit impossible : car les magistrats ne corrigeroient plus. Mettez Cartouche à Rome! Car ici, c'est toutes les églises, et il y en a partout.

J'ai trouvé M. le cardinal de Polignac dans la 20 gloire d'avoir presque terminé l'affaire du cardinal de Noailles. Elle avoit manqué sous le règne du feu Roi : aucun des partis ne voulant s'accommoder. Elle avoit manqué sous le ministère de M. le Duc: parce que le secret n'avoit pas été gardé; de façon 25 que les deux partis traversèrent l'accommodement, surtout les Molinistes. Elle a été, enfin, terminée ou prête à l'être cette fois- ci: parce que personne n'en a rien su ici, ni en France, que les personnes nécessaires, et il y en avoit au moins quarante. Les deux 3o corps religieux, Jésuites et Jacobins, n'ont rien su.

L'un et l'autre disoient du Cardinal, et de ceux qui travaillèrent dans la Congrégation, qu'ils étoient contre eux. Le Pape n'a rien dit, pas même aux Bénéventins, de qui on auroit acheté bien cher le secret.

Le 29 janvier 1729, j'ai vu la Noce Aldobvandine , 5 qui est une peinture des Anciens. Le dessin en est bon; les attitudes, belles; mais nous peignons mieux. Il faut avouer que les couleurs se sont conservées à merveille. C'est un morceau de muraille, qu'on a transporté. On voit l'époux à terre, avec un air de 10 résolution; l'épouse est assise sur une espèce de lit; et la pronuba est auprès d'elle, qui l'instruit.

Les Jésuites montrent à leur collège deux figures de peinture ancienne. Elles sont sur un fond rouge. Elles ne valent pas, à beaucoup près, celle (sic) de la i5 Noce Aldobvandine. Il me paroît que les couleurs des Anciens avoient quelque chose de vif, et qu'ils avoient quelque secret, qui s'est perdu, pour peindre sur les murailles.

Lé même jour, j'ai vu V Aurore du Guide, qui est 20 un tableau admirable. Le coloris du Guide est vague. Il n'y a rien de si gracieux que ses visages, ni rien de mieux que les chevaux qui traînent le char de l'Aurore. Il est au Palais Rospigliosi. Il y a, dans la même vigne, le Samson du Dominiquin, qui est 25 admirable pour le dessin, la force et l'expression, aussi bien que la danse des filles qui vont au-devant de David et de Saùl, du même. Il y a aussi une Andromède du Guide, mais elle paroît presque sans frayeur; du reste, le tableau est admirable. 3o

VOYAGE EN ITALIE igg

J'ai vu des bas-reliefs à la Vigne , qui sont

admirables. Il y a le visage d'un prêtre que Raphaël a pris pour peindre ses prophètes : car Raphaël a mis dans ses peintures bien des traits des bas-reliefs 5 de Rome.

On voit aux Grands-Jésuites, à Rome, la fameuse Chapelle de Saint-Ignace. Elle a coûté des sommes immenses, et, effectivement, elle est composée des marbres et des pierres les plus précieuses : de lapis,

io d'albâtre, etc. Elle dépare furieusement une Chapelle de Saint-Xavier, qui est vis-à-vis.

L'Église du Collège est très belle. Elle est du dessin (je crois) de Lamanato. Il n'y en a guère, à Rome, de mieux proportionnée.

i5 Les Jésuites du Collège ont une galerie où ils ont bien de bonnes choses et bien des fadaises. Ce que le père Kircher a ramassé de pétrifications, de singularités de la nature, est bon et rare. Mais ils ont mis des images, des curiosités, de ces bouteilles

20 d'Allemagne, des carcasses d'oiseaux peu rares, des flèches des Sauvages, etc., qui ne sont pas grand chose.

On y voit le portrait de Michel -Ange, fait par luimême, lequel manque à la Galerie de Florence. On

25 y voit, de plus, l'ancienne peinture dont j'ai parlé.

Le pape Benoit XIII est fort haï du peuple romain, et la dévotion même en est méprisée. C'est qu'elle les fait mourir de faim. D'ailleurs, il a marqué partout trop de prédilection pour ceux de Bénévent, et tout

l'argent de Rome va à Bénévent, et la Chambre apostolique, très chargée.

Il n'a aucune connoissance des affaires du monde. Son monde, c'est le royaume de Naples et l'État ecclésiastique. Les grâces ne se distribuent plus par les 5 canaux ordinaires, par les secrétaires d'État et autres : ce sont les Bénéventins qui dirigent sa foiblesse, et, comme ils sont gens de néant, ils avancent les gens de néant et reculent ceux qui seroient à portée.

Le Pape se plaint beaucoup du cardinal de Fleury. 10 Il étoit irrité contre lui de ce qu'il ne vouloit rien recevoir en France, par rapport à la Constitution, qu'il (sic) n'eût passé par le Saint- Office. Il disoit : «Voilà la seule fois que l'on a demandé à nos papes pareille chose. Avant cela, les François n'ont voulu i5 rien recevoir de ce tribunal, qu'on veut qui fasse aujourd'hui la loi à moi-même. » Cela avoit fait que le Pape avoit peu d'inclination à faire M. l'évêque de Fréjus cardinal. Il disoit : « Vous voulez que nous faisions (sic) notre ennemi cardinal ? » Le Polignac 20 et autres vainquirent sa résistance. Le Pape aime à recevoir de petits présents : ceux qu'il a faits cardinaux lui en ont fait ; le Fleury, point. Il auroit souhaité que l'on donnât quelques évêchés en France à certains moines; le Cardinal ne Ta point fait. Mais, le Pape 25 ayant nommé le père Feydeau général des Carmes, qui ne fut point reconnu par les Carmes des états de l'Empereur, pour faire cesser ce schisme, le Cardinal, à la prière du cardinal de Zinzendorf, fit Feydeau évêque de Digne. «Voyez, dit le Pape, il accorde à 3o M. de Zinzendorf ce qu'il ne fait pas pour moi. »

Gênes est la Narbonne de l'Italie. Il y a des villes où les gens sont farouches par timidité ; les Génois le sont par avarice. Mais on peut vaincre la timidité, et non l'avarice.

5 On peut facilement comprendre les palais des Italiens : un seul domestique dedans, et point d'entretien.

Il y a bien de la différence de la richesse des Italiens, amassée par une avarice de cinq ou six gé- 10 nérations, ou cette richesse des grands pays, qui vient en un jour, et dont on fait usage; au lieu que l'autre ne sert de rien pour les arts : car le même esprit qui fait que l'on a amassé fait qu'on conserve.

Ce n'est que par le commerce que les Italiens font i5 avec Gênes et le Portugal, que leur pays subsiste. Tout le pays, depuis le commencement de Gênes et le Pays florentin, est montagneux, stérile, et n'a pas plus de quelques doigts de terre. Ce n'est qu'à force de le cultiver qu'on le fait produire; et le 20 Grand-Duc est obligé de faire payer beaucoup l'industrie : carie pays rapporte peu. Aussi fait-on payer 7 et 1/2 pour ioo sur la dot des filles et les contrats d'achat.

Ce 28 janvier, j'ai vu le cardinal Alessandro Al- 25 bani et lui ai porté une lettre du marquis de Breil. Il paroît aimable et avoir de l'esprit. Il m'a montré de très belles statues, et il en a une très grande collection, et il croit en pouvoir faire une suite aussi

belle que celle de Florence. Il a aussi beaucoup de médaillons.

Ils étoient trois frères : l'un donnoit dans les tableaux; l'autre, dans les statues; l'autre, dans les pierres; et on leur faisoit de toutes parts des pré- 5 sents selon leur goût.

Il a des urnes de porphyre si bien travaillées en dehors et en dedans, que l'on voit bien que les Anciens avoient une trempe particulière, et que, d'ailleurs, ils avoient une espèce de tour : car le 10 Cardinal a des urnes qui, dans le dedans, ont des moulures concaves, telles qu'elles ne peuvent avoir été faites qu'avec le tour.

On n'abrège rien en disant que les grosses pièces de granit que nous voyons sont une composition. i5 Car qui vaut mieux fondre et jeter les grosses pièces, ou les tailler toutes faites?

Le cardinal Albani a des inscriptions qui marquent certaines époques de Rome.

Il prétend que le marbre de Paros étoit plus dur 20 que les autres. Sa preuve est qu'il prend plus le poli.

Il m'a montré des statues égyptiennes pour me prouver qu'ils travailloient avec art. Mais il ne m'a rien montré, à cet égard, que de misérable. La statue égyptienne que j'ai vue aux Jésuites vaut mieux que 25 tout cela.

A présent, une simonie publique règne à Rome. On n'a jamais vu, dans le gouvernement de l'Église, le crime régner si ouvertement. Des hommes vils sont de tous côtés introduits dans les charges. Le 3o

Peuple ne se soucie pareillement de rien de ce qui peut arriver. De la manière que les choses se font, il est impossible qu'il y ait un pape qui soit élu homme de mérite : car on ne le veut point.

5 Le Pape voudroit toujours qu'on fît des moines évêques en France. Le cardinal de Polignac lui a dit : « Saint Père, vous ne savez peut-être pas la différence de la France à l'Italie, à cet égard. Le Clergé est plein de gens de distinction en France, et il n'y a aucun

io moine tel. En Italie, au contraire, il n'y a point de clergé séculier : tout est clergé régulier; nobles vénitiens, génois, tout cela se jette dans l'état monastique, et point dans le clergé séculier. »

Clément XI disoit que la bulle de l'érection de la «5 chapelle patriarcale de Portugal suffisoit pour déshonorer un pontificat.

77 cardinale Alessandro Albani poco estimato in Roma.

Le cardinal Albéroni, peu poli, brusque. Comme 2o il maltraite ses domestiques, ils n'osent pas seulement faire Vimbasciata. Cela lui a fait tort. De plus, il n'a que quatre ou cinq conversations : la guerre d'Italie, la cour de France, son affaire d'Espagne,.... Après cela, on le sait tout entier.

25 La cour de Rome accable les bénéfices d'Espagne de pensions en faveur de ses prélats.

Misère de Rome. — Il n'y a pas de cardinal qui dépense plus de 2,000 livres de France pour sa table. Le marquis Mancini, qui a un cabinet où il y a quelques tableaux, ne donne ni nourriture, ni gage, à ses domestiques : ils vivent sur les profits 5 du cabinet.

Brigandage de ces honnêtes Romains. — Vous allez voir un homme : sur-le-champ ses domestiques viennent vous demander de l'argent, souvent même avant que vous ne l'ayez vu. Des gens mieux vêtus que 10 moi m'ont souvent demandé l'aumône. Enfin toute cette canaille est toujours après vous.

Le cardinal de Cienfuegos étoit un Jésuite, qui avoit la confiance de (sic) feu Amirauté de Castille et le suivit en Portugal. Il (sic) avoit une somme d'environ i5 400,000 pièces. En mourant, il fit Cienfuegos son exécuteur testamentaire. Cienfuegos prêta la somme à l'Empereur, se mit bien dans son esprit et est parvenu. Il a fait, depuis sa promotion, un livre de scholastique sur l'Eucharistie, in-folio. Il a fait aussi 20 des découvertes sur la Trinité. Chargé des affaires de l'Empereur, il étoit enragé quand il falloit expédier un courrier ou entendre parler de quelque chose qui le détournoit des douceurs qu'il avoit à écrire sur ces mystères. 25

Les peuples de l'État du Pape que j'ai vus sont très pauvres, mais encore plus fripons : leur esprit ne les porte qu'à demander l'aumône et à friponner.

Le cardinal Albani vend pour 25,ooo écus de statues au roi de Pologne.

Une autre maison en vend pour 35,ooo, actuellement.

5 Ce qui fait sortir l'argent de l'État du Pape, c'est : i° que les étrangers, ayant presque tous les fonds sur les monts, il en sort beaucoup par les rentes qu'ils tirent tous les ans; 2° presque point de manufactures. Sans cela, qui fait une sortie immense, cet io état seroit plein d'or : car il y en entre beaucoup, surtout d'Espagne et de Portugal, soit par la nonciature, soit par les pensions que le Pape met sur les évêchés, en faveur de ses prélats.

Il faudroit faire une loi dans Rome, que les princii5 pales statues seroient immeubles et ne pourroient point se vendre qu'avec les maisons où elles seroient, sous peine de la confiscation de la maison et autres effets du vendeur. Sans cela, Rome sera toute dépouillée.

20 J'ai vu le palais du duc Strozzi, qui est beau, et

où il y a beaucoup de beaux tableaux de toutes

sortes de maîtres : entre autres, un beau portrait de

Léonard de Vinci et un beau tableau aussi du Titien.

Il y a un beau cabinet, fait par feu Mgr. Strozzi,

25 où il y a un très grand nombre de cammei : entre autres, une tête de Méduse admirable et un cammeo en grand, qui est (je crois) un Auguste, qui a coûté seul 1,400 écus.

20b MONTESQUIEU

Un très beau livre relié, dans les feuilles duquel, faites de carton double, on a enchâssé toutes sortes de marbres, qu'on a fait tenir par le moyen de deux cuirs.

Il y a aussi un très beau cabinet de médailles très 5 rares, des coquilles, des recueils de papillons, et autres curiosités.

Il y a dans la maison des statues de Léonard et d'autres antiques.

Il ne faut pas que Tencin et Languet espèrent le 10 chapeau pour leurs excès sur la Constitution : le Pape n'est pas dans l'esprit de reconnoître de pareils services. Il croît que le cardinal de Noailles a été persécuté, toujours fidèle au Saint-Siège. Quand on l'a félicité sur ce que le Cardinal étoit revenu, il i5 n'a pas gobé le compliment : « Il n'est pas revenu, disoit-il : car il n'est pas parti. »

On dit que Tencin, se méfiant de la nomination du Prétendant, veut joindre la nomination du roi de Pologne, s'il peut, et qu'il se sert pour cela d'As- 20 truc, qui va en Pologne.

J'ai vu, aujourd'hui, le Palais Borghèse, où il y a un recueil très grand de toutes sortes de tableaux des premiers maîtres, surtout du Titien. Il y a une copie ou double original de la Passion de Michel- 25 Ange, qui est dans la Galerie de Florence; plus, une fameuse Vénus de Titien, un très grand nombre de tableaux du Titien, de Pierre Pérugin, de Raphaël, du Guide.

J'ai vu, à la Trinité -du -Mont, la fameuse Descente de Croix, de Daniel de Volterre, qui est le troisième tableau de Rome. On ne peut le voir sans admiration. Le corps du Christ semble tomber de son poids; la

5 partie supérieure, s'affaisser sur l'autre; les membres des personnages, sortir hors du tableau; la Vierge, dans les dernières douleurs. Une femme qui la console paroît de relief; idem, ceux qui détachent le corps du Christ. Une force admirable; quoiqu'il

io n'ait pas emprunté le secours du clair-obscur.

Il y a, sur l'arceau de la Chapelle, deux Sibylles, du même Daniel, admirables. Dans une chapelle à côté, une Madeleine qui reconnoît Jésus - Christ : très beau tableau de Jules Romain.

1 5 L'Escalier de la Trinité-du-Mont, fait nouvellement sur la montagne, d'un ancien legs fait par un auditeur de Rote françois (car la Trinité-du-Mont est un couvent de Minimes françois), est un mauvais ouvrage : une partie est tombée l'hiver passé dans une

20 inondation.

La Villa Médici est auprès de la Trinité-du-Mont. Elle est très négligée ; on en a enlevé la Vénus et tout ce que l'on a pu de belles statues et bustes, pour Florence. La façade du côté du jardin est ornée de

25 très beaux bas-reliefs antiques. Dans le portique, il y a un vase antique admirable, avec des bas- reliefs. Il y a, dans un endroit du jardin, de très belles statues, qui étoient aux Bains de Néron. Il y a encore des statues dans la galerie; elles sont très négligées;

3o je les verrai pourtant.

Quand j'arrive dans une ville, je vais toujours sur le plus haut clocher ou la plus haute tour, pour voir le tout ensemble, avant de voir les parties; et, en la quittant, je fais de même, pour fixer mes idées.

Les Romains avoient peu de fenêtres; leurs mai- 5 sons étoient obscures; c'est qu'ils s'y tenoient peu. Ils faisoient toutes leurs affaires dans la place, dans les lieux publics, sous des portiques; aussi les bâtiments publics occupoient-ils une si grande étendue du terrain de la Ville. On n'a (que je sache) presque 10 aucun vestige des fenêtres des Anciens, si ce n'est du Palais Domitien. Ils se servoient de vitres faites d'une espèce de pierre ou talc.

Rome n'est embellie que depuis deux siècles. C'est qu'il faut avouer que les Papes n'étaient pas d'abord i5 tout à fait maîtres de Rome, et encore moins de .'État ecclésiastique : une infinité de petits tyrans y régnoient. Autour de Rome tout étoit presque à la maison des Ursins et Colonne. Lorsque les Espagnols vinrent s'établir en Italie, ils détruisirent 20 beaucoup la puissance de ces petits tyrans. Je crois que c'est le Château Saint-Ange qui a rendu les Papes maîtres de Rome. Or, ce château étoit le sépulcre d'Adrien. C'est ce tombeau qui a rendu les Papes maîtres d'un si bel état. Les papes d'autrefois 25 avoient une autorité bien plus grande au dehors de leur état; mais moindre, au dedans. Le vicaire de Jésus-Christ étoit plus grand, et le Prince plus petit.

La majesté du peuple romain, dont parle tant Tite-Live, est fort avilie. Ce peuple est à présent

divisé en deux classes : les p et les valets ou

staffieri. Ceux qui sont dans la condition au-dessus,

5 à la réserve d'une cinquantaine de barons ou princes, qui ne sont rien, sont des gens qui ne font que passer, et, en chemin faisant, font leur fortune et entrent dans le gouvernement et en deviennent les principaux chefs. Chacun est là comme dans une

10 hôtellerie, qu'on fait accommoder pour le temps qu'on y doit demeurer. A présent le peuple romain est gens œtema, in qna nemo nascitur, à quelques bâtards près. On a interprété le S. P. O. R. : Sanno puttare qneste Romane.

i5 Ce qu'il y a de désagréable à Rome, c'est qu'on n'y voit que des gens qui y ont des prétentions.

Les services rendus au Saint-Siège ne se récompensent que sous le règne du pape sous lequel ils ont été rendus. Ainsi il faut se presser de se faire 20 récompenser. C'est en vain qu'un neveu réclameroit les services de son oncle.

J'ai ouï dire au cardinal Albani que le royaume de Naples fournit à l'État du Pape, en vins gros (qui se coupent avec de l'eau, et qui la portent bien; de 25 façon que les pauvres gens s'en servent préférablement aux vins du pays), en raisins secs, en oranges, citrons, pour 5oo,ooo écus romains; qu'il en a fait plusieurs fois le compte, étant camerlingue; que ces

misérables sortes de marchandises ne se pouvoient débiter que dans cet État de l'Église. De façon que, lorsque, du temps de son oncle, l'Empereur faisoit tant de chicanes sur les nominations aux bénéfices, il fut d'avis d'interdire le commerce avec le royaume 5 de Naples et de faire crever les Napolitains de faim. Jugez, s'il vous plaît, ce que ce royaume envoyé dans les grosses marchandises, comme l'huile, la soye, etc. !

Il dit : qu'il fut fait un règlement, sous son oncle, 10 de défendre l'entrée des étoffes dont il y avoit des manufactures dans les États du Pape; qu'on le fit; mais que l'on fait entrer ces marchandises en fraude, par les cardinaux ou ambassadeurs. De façon que ce règlement, si bon, ne produit presque point i5 d'effet et ne fait presque que priver le Pape de son droit de 10 pour ioo; que le Pape est presque le seul prince qui dépense à faire battre de la monnoye, et qu'il lui en coûte 7 ou 8,000 écus pour cela; que ce sont de grands abus; et que personne ne s'en 20 soucie, parce qu'au bout du compte tout le monde vit bien ; que, de son temps, on avoit fait un fonds pour payer, tous les ans, 5oo,ooo écus de tous les monts, surtout les parties qui reviennent aux étrangers; mais que ce fonds a été détourné; que les 25 Papes ont à présent les mains tellement liées qu'ils ne peuvent plus dissiper le patrimoine de l'Église; mais que cela ne s'est fait que lorsqu'il n'étoit plus temps d'y remédier; que les Papes, par les règlements, n'avoient presque plus d'autorité. 3o

Ce pape-ci a endetté l'État de plus de 3 millions

d'écus; il a coupé les sources d'où venoit l'argent; il sera cause que l'on fera, après sa mort, un nouveau règlement pour le pape suivant. Celui-ci n'aime que l'extraordinaire dans le petit, comme d'autres 5 aiment l'extraordinaire dans le grand. Il ne fait que ses fantaisies, ne songe qu'à faire raccommoder les baptistères de Rome, pour qu'on baptise par immersion, comme autrefois, et autres choses pareilles. Du reste, il est infatigable. Il y a trois ans qu'il

io baptisa quelques Juifs. Il fit les cérémonies avec les usages antiques : il faisoit un vent glacé; il demeura trois heures, tête nue, à la porte de Saint-Pierre, que les laquais n'auroient pu y résister. Ce jour-là, il oublia qu'il avoit dit, le matin, la messe et la dit

i5 deux fois : car il va toujours son chemin.

J'ai été, avec M. le cardinal de Polignac, à la Vigne Farnèse, qui est sur le Mont-Palatin. Là étoit le Palais des Empereurs, et surtout le Palais de Néron, qui agrandit si fort ce palais. Vespasien le 20 trouva trop grand pour lui; de façon qu'il fit bâtir, dans l'enceinte, le Temple de la Paix et le Colisée. Martial, peut-être pour faire sa cour à Vespasien, fit ce distique :

Urbs est una domus. Veïos migrate Quirites, 20 Si non ad Veïos pervenit ista domns.

On voit encore de beaux restes de ce palais. Le salon magnifique, qui étoit incrusté de marbre, avec de très belles colonnes. On a ôté tous ces marbres, et l'on n'a laissé que la brique. M. Franchini (sic) a

trouvé toutes les mesures de ce Palais de Néron. Il est actuellement en danger de vie. Il a fait une inscription, qu'il a placée au salon du Palais qui contient ce qu'il y avoit de rare, avec les mesures des colonnes qu'on y a trouvées, et l'espèce. Il y a 3 un escalier qui est pavé de mosaïque, et il y a, sur les murailles, des peintures, dont le dessin est bon; mais il y a de la roideur dans les figures. Toutes les corniches et les chapiteaux qu'on en tire sont d'un très beau travail. C'est que Néron avoit fait venir 10 de la Grèce de très bons ouvriers.

On cherchoit actuellement dans une voûte souterraine, pleine d'anciens décombres, et on y a trouvé quelques colonnes. On ne croit pas que ce fût un aqueduc, parce qu'on n'y voit pas la diffé- i5 rence des lieux qui touchoient l'eau, d'avec ceux qui ne la touchoient pas, que l'on trouve dans tous les aqueducs.

Il n'y a rien à perdre, à Rome, à faire fouiller la terre : les briques seules, que l'on en tire, vous 20 payent de la façon. On y gagne les porphyres et autres marbres durs, dont l'espèce se perd, et on les réduit tous en surface.

L'homme Benoît XIII est souverainement méprisé dans ce pays-ci : on dit que c'est une manière 25 de fou, qui fait l'imbécile.

C'est le cardinal Ptoloméi qui le fit. Il fut trompé lui-même, et, lorsqu'on lui parla de Coscia, il dit : « C'est un homme qu'avec 100 pistoles de pension, vous renverrez à Bénévent. » C'est le cardinal 3o

VOYAGE EN ITALIE 2l3

Albani qui en est la cause. Toutes les couronnes étoient d'accord pour Piazza, qui étoit sage. Cienfuegos avoit demandé à Albani la liste de ceux qu'il pouvoit désirer, afin que l'on pût se porter sur 5 un, et Piazza avoit été un des agréés par Albani. Albani vit que la chose s'étoit bâclée sans qu'il y eût grand'part; de façon qu'il se piqua et donna l'exclusion; et, ensuite, pour faire voir qu'il agissoit par un bon motif, il dit qu'il ne s'éloigneroit pas à

io faire un pape qui fût saint. Or, celui-ci avoit fait une consulte dans le conclave, et, lui qui méprise les médecins, avoit accusé des maux qu'il n'avoit point; de façon que le conclave et les médecins croyoient qu'il n'avoit pas un an à vivre.

i5 Dans le commencement, Paulucci le retenoit un peu. Depuis sa mort, il n'a plus fait que ses fantaisies. C'est une simonie visible, et, si vous lui allez dire que vous avez une somme de 1,000 écus, dont il peut disposer, il vous donnera un évêché. Cepen-

20 dant, il donne d'un autre côté, et il n'a pas un sol.

Il ne donne point à ses parents, qu'il hait à la mort :

car ceux qui ont des favoris haïssent leurs parents,

parce que les favoris les décréditent et les éloignent.

On dit que son concile romain étoit la plus

■2b comique chose qu'il y eût, et que les demandes et les réponses qui se faisoient étoient originales. Il va à Bénévent faire un concile, lui qui n'observe aucuns canons. Ses rats (sic) augmentent : car c'est la nature de cette maladie qu'elle augmente avec l'âge

3o et à proportion de la foiblesse. Au commencement, il écoutoit les cardinaux; à présent, il ne les écoute

plus. Leur foiblesse vient de ce qu'ils sont divisés. Au commencement, il les avoit gagnés par des présents.

Il a été bien choqué de ce que nous n'avons rien voulu, en France, qui n'eût passé par le Saint- 5 Office, et il a bien senti cette marque de mépris. Il hait le Saint-Office et n'y va presque jamais. Il ruine l'Etat par les remises qu'il fait de tous côtés aux fermiers. Enfin, il dégrade le pontificat : il ne se regarde que comme évêque de Rome. Il va quel- 10 quefois en carrosse avec deux chevaux gris et deux palefreniers. Sûrement, à sa mort, on fera des règlements, et on gênera encore davantage les Papes, qui le sont beaucoup.

L'accommodement de Savoye causera de grands i5 troubles au Saint-Siège : car il ne peut subsister. On cassera sans doute tous les actes de ce pontificat. Comme il restoit à Bénévent, il étoit peu connu, quoiqu'on sût qu'il fît toujours à sa fantaisie, et qu'il ne voulût suivre aucun des ordres que les 20 congrégations ou le Saint-Office lui envoyoit (sic).

J'ai ouï dire au marquis Sacchetti qu'il ne croyoit pas qu'il y eût actuellement, en 1729, plus de i,5oo,ooo âmes dans les États du Pape; qu'Innocent XII avoit fait faire le dénombrement, qui ib alloit à un peu plus de 2 millions; qu'il y avoit une lettre d'un cardinal Sacchetti qui se plaignoit qu'il n'y avoit que 3 millions d'âmes dans les États du Pape, quoique anciennement il y en eût beaucoup plus: comme du temps d'Urbain VIII; que l'on ne 3o

VOYAGE EN ITALIE 2l5

vouloit pas permettre le transport des bleds hors de l'État ecclésiastique, dont la plus grande partie, ne pouvoit vivre que par ses bleds; que, de tous les papes, Clément XI avoit le moins entendu la

5 matière : car il n'avoit pas voulu donner de bled aux François, de peur de faire crier l'Empereur, ni à l'Empereur, de peur de faire crier les François; que l'on disoit qu'il ne falloit point de guerre aux Papes; mais que les Papes étoient bien les maîtres

10 de n'avoir point de guerre active, mais non pas la guerre passive.

Il faut que cet état périsse, parce qu'il ne peut soutenir l'extraction continuelle d'argent qui se fait, par les Génois, des lieux des monts, qui sont en

i5 très grande partie à eux. Il (sic) croit que le remède seroit que l'on obligeât les Génois de prendre du bled pour ce qui leur est dû, et de faire avec eux un contrat perpétuel : non au prix qu'ils achètent celui de Barbarie, parce que la culture coûte plus

20 qu'en Barbarie. Mais ceux qui gouvernent ne veulent point entendre cela, parce qu'ils y gagnent.

Les lieux des monts sont à 3 pour 100; mais, comme ils se vendent plus de leur valeur, comme à no, 12 ou i5 pour 100, cela fait qu'on n'en a

25 pas 3 pour 100.

Ce que je trouve à Rome, c'est une ville éternelle.

« Vixit in Urbe œterna, » ai-je lu dans une épitaphe

à Florence. Voilà deux mille cinq ou six cents ans

d'existence, et que, d'une manière ou d'une autre,

3o elle est métropole d'une grande partie de l'Univers.

2l6 MONTESQUIEU

Un trésor immense rassemblé de choses uniques, de ce qu'avoient les Romains, les Grecs, les Egyptiens : car ils ont dépouillé ceux qui avoient dépouillé. Chacun vit à Rome et croit trouver sa patrie.

Ce qu'il y a de singulier à Rome, c'est de voir 5 une ville où les femmes ne donnent pas le ton, elles qui le donnent partout ailleurs. Ici, ce sont les prêtres.

Il est impossible que l'on fasse jamais un pape qui ait du mérite. 10

Celui-ci, étant à Bénévent, sur quelque sentence du Tribunal du Saint- Office, qui avoit jugé l'appel d'un jugement de Bénévent, il la (sic) fit brûler à Bénévent, par la main du bourreau.

Le cardinal de Polignac avoit été maltraité dans »5 un livre qu'un Romain Authieri, Siennois (sic), espèce d'écuyer du Pape, avoit fait, et, parlant de la France, il avoit fait dire à quelque personnage : « Insolentissima natio ». Le Cardinal demanda que ce livre fût flétri. Le Pape dit : «Je le veux bien; mais 20 ce livre ne se vendra plus, et j'ai prêté 100 pistoles pour l'impression, et elles seront perdues. Mais que le cardinal Polignac me les rende. » Le cardinal ministre Fini vint chez le Cardinal pour cela, qui donna les 100 pistoles. Cela fut rendu public par 25 le Pape même.

M. le cardinal de Polignac m'a parlé de l'affaire de M. d'Orléans, en Espagne, avec Stanhope; que

Stanhope avoit pris un nommé Valiécho, à qui il dit de dire au duc d'Orléans que, s'il vouloit, ils travailleroient de concert à le faire roi d'Espagne; que le duc d'Orléans envoya l'abbé Dubois à 5 Stanhope; que les mesures furent si mal prises que Made des Ursins le sut d'abord et fit arrêter deux secrétaires, employés, l'un, auprès du duc de Médina-Cœli, l'autre, auprès d'un autre; que Stanhope ne vouloit qu'affaiblir le parti de Philippe-Quint

10 et détruire les deux princes; que le feu Roi avoit prévu que le duc d'Orléans ne réussiroit pas en Espagne; que, sur ce que le duc d'Orléans lui avoit demandé à y aller servir, il lui avoit dit : « Le roi d'Espagne n'a pas l'esprit et les talents que vous

i5 avez. Vous ferez des choses qu'il ne fera pas. En voilà assez pour entrer en jalousie. J'ai expérimenté par moi-même, quand j'étois jeune, que nous autres rois sommes jaloux de nos généraux. Ainsi n'allez pas en Espagne » ; que cela fut rompu et se renoua

20 ensuite.

J'ai été à la Villa Mattéi, ce 16 février 1729, avec

M. le cardinal de Polignac. Il y a d'excellentes

statues : un Apollon qui écorche Marsias ; une tête

de Cicéron; un très bel Antinous, et autres statues

25 exquises en grand nombre.

A Rome, il n'y a rien de si commode que les églises pour prier Dieu et pour assassiner les gens. On n'est point gêné comme dans les autres pays, et, quand la physionomie d'un homme vous déplaît, il

n'y a qu'à lui faire donner deux ou trois coups de couteau par un valet, qui se jette dans une église. Il sort ensuite avec la livrée et habit (sic) de quelque prince ou cardinal. Lorsque j'étois à Rome, un moine olivétan, accusé par son prieur d'avoir volé 5 quelque bled, s'alla confesser à lui, et lui lâcha un

coup de pistolet, et se réfugia dans une église

Un domestique d'un homme de Lyon reçut trois coups de couteau, dont il mourut; l'assassin se sauva dans une église. Il y arrive toutes les années io un nombre infini de ces meurtres dans l'État ecclésiastique, encore plus qu'à Rome. L'impunité sûre, une église qu'ils sont sûrs de trouver, les encourage.

Le revenu du Pape, tout compris, va à 3 millions d'écus romains. La Chambre apostolique doit de i5 rente i million 800,000 écus. Le reste va pour les dépenses de l'État. — Cerati.

Il s'y recueille de l'huile dans l'État ecclésiastique; mais il n'y en a pas suffisamment, parce que les communautés de Rome et les lampes des églises 20 en consomment beaucoup. Il en faut faire venir d'ailleurs. Aussi plante- 1- on beaucoup d'oliviers, et ce sera un bon revenu : car cette marchandise ne reste pas sur les bras comme le bled.

La campagne de Rome, à environ 3o ou 40 milles 25 autour de Rome, est presque déserte : il n'y a ni arbres, ni maisons. Cependant, on y recueille du bled. Il coûte cher, parce qu'il n'y a point de

paysans, et que ce sont des gens du dehors, de Naples et ailleurs, qui viennent la (sic) travailler.

Bien de ces gens qui viennent moissonner le bled meurent à cause des chaleurs, des mauvaises eaux; 5 ce qui fait que le bled coûte cher avant qu'il soit dans le grenier, et plus que les Génois ne l'achètent en Barbarie. Les Romains ne peuvent pas le donner au prix que les Africains le donnent.

La campagne de Rome est très fertile. On la laisse

10 reposer un an. Je crois que ce qui fait la différence de l'état présent à celui des Anciens, c'est que, dans les premiers temps, les Romains, bourgeois en même temps et paysans, restoient dans la Ville et avoient en partage tant d'arpents par tête. Ensuite, la cam-

i5 pagne ne fut plus composée que de jardins si bien cultivés que les eaux couroient, et les arrosoient même, et ne croupissoient pas : ce qui n'est plus à présent. Il y avoit aussi des arbres et des maisons.

Le grand nombre des fontaines qui est à Rome est 20 cause (je crois) en partie de la fraîcheur que l'on y sent l'été, hors quelques heures vers le midi.

Un soldat du Pape, à l'Opéra, expliquoit à mon valet (et je l'entendois) les fatigues de son état : comment il étoit obligé de se tenir à cet Opéra, 23 soit qu'il fît chaud ou froid; comment il étoit obligé de manger trois pains et boire un fiasco di vino tous les jours. Ils ont 18 sols par jour. Il avoit gagné, disoit-il, une pleurésie, à faire reculer les carrosses.

A tin castrato che cantava maie, dicevo : « Mi jarei rendere testicoli miei. »

Un Irlandois qui m'enseignoit l'anglois m'apprit tout ce qu'il savoit sur cette langue, et il fallut pourtant recommencer. 5

Il est étonnant que les François, qui sont si inconstants, ayent gardé leur musique; qu'ils aiment encore les anciens airs, les opéras de Lulli. Les Italiens veulent toujours de nouvelle musique : leurs opéras sont toujours nouveaux. Seroit-ce que leur '° musique est plus susceptible de donner du nouveau?

Il y a deux musiques italiennes : l'ancienne et la nouvelle. L'ancienne ne peut plus être soufferte par les Italiens.

A Rome, les femmes ne montent pas sur le théâtre; «5 ce sont des castrati habillés en femmes. Cela fait un très mauvais effet pour les mœurs : car rien (que je sache) n'inspire plus l'amour philosophique aux Romains.

Naturam expellas furca, tamen usque recurret. 20

Il y avoit, de mon temps, à Rome, au théâtre de Capranica, deux petits châtrés, Mariotti et Chiostra, habillés en femmes, qui étoient les plus belles créatures que j'a}^e vues de ma vie, et qui auroient inspiré le goût de Gomorrhe aux gens qui 25 ont le goût le moins dépravé à cet égard. Un jeune Anglois, croyant qu'un de ces deux étoit une

femme, en devint amoureux à la fureur, et on l'entretint dans cette passion plus d'un mois. Autrefois, à Florence, le grand -duc Cosme III avoit fait le même règlement par dévotion. Jugez quel effet cela 5 devoit produire à Florence, qui a été, à cet égard, la nouvelle Athènes! Cela a été changé depuis.

Je n'ai point encore ouï chanter la Faustina, ni Senezino. J'ai ouï seulement laTurcotta, à Florence, et, à Rome, Farsallino et Scalzi.

10 II y a trois théâtres à Rome, le Grand-Théâtre, appelé de' Liberti, Capranica et La Pace, qui est un petit théâtre. Ils sont toujours pleins. C'est là que les abbés vont étudier leur théologie, et c'est là que concourt tout le peuple, jusques au dernier bour-

i5 geois, furieux de musique: car le cordonnier et le tailleur est (sic) connoisseur.

Les décorations plaisent beaucoup aux Romains.

Ils ont de très mauvaises danses, et ils en sont

enchantés. Ils n'ont pas précisément d'idée juste

20 de la danse : ils la confondent avec les sauts, et celui qui saute plus haut leur plaît le plus. Les étrangers à Rome ne sont pas les Anglois, François, Allemands, qui passent par curiosité, mais les ecclésiastiques et séculiers qui accourent à Rome pour

2b s'y établir pour quelques années ou pour toujours, pour y faire fortune. Il y avoit de mon temps, à Rome, le carnaval : 3o à 35 Anglois, 5 à 6 François, 3 à 4 Allemands, quelques Espagnols. Je parle des cavaliers.

3o Autrefois, la noblesse romaine étoit formidable

aux Papes. Elle mettoit à sa tête la maison Colonne. Sixte-Quint la divisa par les titres. Il commença à accorder à la maison Colonne le rang de prince du Soglio. Cela fait que les princes et ducs qui ont rang ne vivent point du tout avec les autres nobles, 5 pas plus que s'ils étoient d'une autre ville. Ceux qui ont rang prétendent beaucoup d'honneurs : le titre d' « Excellence »; une place distinguée à table. Cela fait encore que chaque femme reste chez elle, et qu'on ne se voit pas. 10

Le 21, j'allai avec M. le cardinal de Polignac voir la représentation du Romulus de M. de La Motte, traduit en italien, au Collège Clémentin. Des écoliers, habillés en femmes, y jouoient le rôle de femme. Les Jésuites font aussi des tragédies; mais i5 ils ne veulent pas que les écoliers s'habillent en femmes; mais ils souffrent bien que les femmes s'habillent en hommes, pour les aller entendre.

Il y a, à Rome, le baron Stosch, espion du roi 20 Georges. Il étoit sous la protection de la France depuis que l'Angleterre et l'Empereur étoient brouillés. Il y arriva un démêlé à l'occasion d'un Anglois, qui avoit mal parlé du Prétendant, qui étoit à Rome pour lors. Stosch réclamoit la protection de la 25 France pour cet Anglois et nioit le fait. Le Prétendant vouloit qu'on le fît sortir de Rome, et on menaçoit de rouer de coups l'Anglois. Stosch menaçoit que l'Angleterre séviroit contre les Italiens qui étoient en Angleterre. 3o

Il y a deux sortes de pierres antiques : celles que l'on appelle intagli, et celles qu'on appelle camei. Les intagli sont gravés en dedans et servoient à faire des cachets. Les camei sont en relief et ser- 5 voient d'ornement pour porter sur soi. Les hommes et les femmes les attachoient à leurs habits. On croyoit même qu'ils avoient quelque vertu, selon les Divinités qu'ils représentoient. Ainsi on croyoit : que la figure des Gorgones donnoit de la terreur;

io que les trois Grâces faisoient aimer; et que les Empereurs, qu'on supposoit au-dessus de la fortune, pouvoient empêcher les accidents. Étrange manie que cette opinion ne fût pas détruite par l'expérience journalière, qui faisoit voir les Empereurs

ô à chaque instant égorgés!

J'ai remarqué que les Égyptiens ne connoissoient pas le bas -relief. J'ai vu sur les anciens obélisques qu'elles (sic) sont tous en gravure, intagliate.

On ne sauroit croire à quel point les Romains 20 aiment les apparences de batailles. Il se donne des combats sur le théâtre : deux armées qui se suivent derrière le théâtre, puis reviennent. Le Peuple est charmé : cela dure fort longtemps. Tout ce qui est spectacle charme les yeux italiens. Ils sont curieux : 25 ils veulent voir; il n'y a rien de si curieux que les Romains. Aussi il ne faut point leur donner un opéra sans décorations : personne n'y iroit. Au Collège Clémentin, on représentoit (comme j'ai dit) le Romnlus de M. de La Motte, traduit. Là où les

armées combattirent bien, et (sic) cela plut plus que toute la pièce.

Le Carnaval. — Dans la rue du Cours, il y a la course des chevaux barbes. La rue du Cours est pleine de chars, de bateaux même, sur des chars, de 5 phaétons, carrosses pleins de gens masqués, jusques aux cochers et laquais. Cela va en file, comme notre cours à Paris. Une infinité de peuple va de tous côtés, et la moitié de Rome, pour le moins, y est. On lâche des chevaux d'un bout de la rue à l'autre, 10 et celui qui est le plus tôt arrivé gagne la course. Ils ne sont point montés. Cela se fait huit à dix fois le carnaval, et les chevaux sont ordinairement différents.

Autrefois, il y avoit des charges vénales, dans i5 la maison du Pape, qu'il gagnoit lorsqu'il avoit nommé au cardinalat celui qui en étoit pourvu. Innocent XII les remboursa et ôta cette vénalité : « Voulant, disoit-il, pourvoir de cette dignité le sujet le plus digne. » De là, il est arrivé qu'il n'y a 20 plus eu que des cuistres dans le Sacré -Collège, au lieu que, auparavant, c'étoit les premières familles de l'Italie qui acquéroient ces charges dans l'espérance ou la certitude d'avoir un fils cardinal. Et, comme c'étoit un gros argent, on n'avoit garde de le 25 mettre sur la tête d'un jeune homme qui ne promît pas beaucoup, parce qu'on n'auroit pas exécuté son projet. — Cela prouve bien ce que j'ai dit quelque part sur la vénalité des charges.

Le roi Jean Sobieski, étant dans la Tartarie, vouloit y passer l'hiver, pour quelque projet; mais son armée commençoit à manquer de pain. Il savoit que les Tartares avoient, dans tous les temps, caché du 5 bled dans des fossés, et qu'il y étoit souvent resté par la mort ou l'esclavage des propriétaires. Il étoit question de trouver ce bled. Et comment le faire dans un pays où l'herbe est haute d'un homme ou la moitié d'un homme? Il imaginoit (sic) que, là où

io il verroit des cerisiers ou autres arbres fruitiers, il devoit y avoir eu des villages, où on avoit mis dans la terre les noyaux des fruits qu'on avoit mangés. Il se souvint d'avoir lu cela autrefois. Effectivement, on chercha dans ces endroits-là; on trouva

i5 une très grande quantité de bled, et l'armée passa l'hiver.

Les pays électifs pires que les héréditaires. On suppose (ce qui n'est jamais) que les électeurs cherchent le bien public; ce n'est que leur bien particu-

20 lier. Voyez les Romains, qui, dans le temps qu'il s'agit de leur existence, donnent le commandement de leur armée à Terentius Varron, fils d'un boucher, parce qu'il avoit acheté les suffrages. Et, quand on choisiroit celui qui a de (sic) la réputation d'être

25 le plus digne, qui a dit que, lorsqu'il sera élu, il ne changera pas, comme il est arrivé à tant d'autres ! Optimus imperator, si non imperasset. Il faudroit que les pays électifs vendissent leur couronne.

M. l'agent de Parme m'a fait voir aujourd'hui la t. i 29

Galerie Farnèse. Elle n'est pas grande ; mais le tout est admirable.

Voici ce que j'y ai remarqué.

Elle est à fresque. Toute la voûte paroît des Carrache, et les principaux cadres inférieurs; mais il y 5 a des peintures du Guide, du Dominiquin, de petits tableaux de l'Albane. Ce qui fait surtout plaisir, c'est l'extrême variété des figures, des positions et des carnations : le nu d'une figure étant différent du nu de l'autre. Dans les galeries de Pierre de Cortone, 10 ce sont toujours les mêmes visages; de façon qu'on les prendroit pour frères. De plus, les tableaux sont simples : peu de figures, et si bien ordonnées qu'il paroît qu'il y en a encore moins. Les paysages ne sont pas non plus remplis et confus : un beau ciel et peu i5 de choses, comme la nature : car les beaux sites ne sont pas confus et pleins. Le cabinet est aussi peint par les Carrache. On a enlevé le tableau supérieur, qui étoit à l'huile, pour le transporter à Parme. On y a mis une copie, où on peut voir le peu de juge- 20 ment du peintre : car, comme il a vu que le fond de l'original étoit très noir, il a fait de même la copie. Mais il ne falloit pas copier l'original comme il étoit, mais comme il avoit été avant qu'il ne fût noirci.

Vous remarquerez que les statues de métal ont 25 été presque toutes pillées par les Barbares, anciens et modernes; ainsi il en reste peu.

Les sujets du Pape, qui se ruinent à acheter des pêches hollandoises, pourroient faire pêcher sur

leurs côtes, qui sont très poissonneuses, et faire saler ces sortes de poissons, et défendre l'entrée des morues et harengs; mais ils sont trop paresseux. Il faudroit que le Souverain achetât les premières 5 barques.

J'ai été avec le sieur , peintre, au Petit- Palais Farnèse, à la Longara. La galerie est peinte par Raphaël; elle représente l'histoire de Psyché. Au milieu de la voûte, on voit le Conseil des Dieux,

10 et ensuite le festin où se célèbrent les noces de Psyché et de l'Amour. L'ordonnance en est admirable : aucune confusion; et ce qu'il y a de singulier, c'est le talent de Raphaël, qui a fait avancer et reculer les figures sans employer l'artifice ordinaire de

ô l'affaiblissement des couleurs : les coloris de celles de derrière étant aussi forts que de celles de devant; mais il a dégradé les lumières et les ombres avec un art admirable. De ce grand nombre de figures, il n'y en a aucune qui se ressemble : tous

20 les visages sont différents; ce qui est bien différent des galeries peintes par Pierre de Cortone, des ouvrages de l'Albane et du Parmesan, où tout se ressemble; ce qui est contre la nature. La correction du dessin y est admirable. Mais il faut considérer

25 Jupiter, Neptune et Pluton, les trois frères, qui se ressemblent et ne ressemblent pas. Jupiter, qui a l'air majestueux, a le nez qui n'a point d'enfoncement vers les sourcils (cet enfoncement donne une physionomie commune, et les statues grecques ne

3o l'ont point : le nez est tout droit), ni aux côtés, où

il se joint au visage; ce qui est la marque du chagrin, ou de l'air bourru : car ce pli-là vient quand nous sommes fâchés. Dans le rire, les extrémités des lèvres sont relevées, et il faut observer cela. Raphaël a fort bien observé de donner de grands 5 sourcils à Jupiter, et les baisser pour lui donner plus de majesté : car, quand nous sommes graves, les sourcils descendent sur les yeux et se relèvent dans la joye « .

Raphaël a observé de faire les mentons ronds et 10 et le dessous plein : car, sans cela, le visage n'a point d'air, et la physionomie paroît sèche. Il a aussi observé de faire le bas de la jambe menu, et le genou aussi, pour laisser la grosseur dans le milieu de la jambe; parce que, pour lors, la figure i5 paroît svelte, et comme si elle alloit danser. A quoi contribue encore merveilleusement la petitesse des pieds. Il a fait les têtes petites, et il les faut ainsi pour la grâce, témoin l'Hercule Farnèse, qui, avec les épaules si larges, a la tête petite. 20

Il a encore bien observé dans ses figures assises, de faire relever la chair poussée par le siège; surtout dans les femmes, qui ont la cuisse plus charnue.

Dans la douleur, les nerfs se retirent jusques aux doigts des pieds, et nous faisons naturellement le 25 geste de ce retirement. Aussi cette expression estelle bien marquée dans les tableaux des premiers maîtres.

Jupiter, qui baise l'Amour, lui prend le visage

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