Demander explication de cela. 3o
avec la main. On voit l'impression des doigts de Jupiter sur les joues de l'Amour, et ses lèvres avancent. Il a observé de faire les lèvres supérieures de ses figures, surtout des femmes, courtes; c'est l'ex- 5 pression de la joye : car la lèvre supérieure est tirée à côté, et s'étrécit. Dans la tristesse, au contraire, et dans les pleurs, les fibres se relâchent, et la lèvre supérieure tombe. On voit l'art de Raphaël en ce qu'il a couvert de lumière ses figures de devant, afin
10 de les faire avancer, et mis l'ombre dans les figures de derrière, de degré en degré, ce qui lui a épargné (comme j'ai dit) la dégradation du coloris. On peut voir aussi comme les figures sont campées. Elles sont dans une voûte presque plate, et elles paroissent
i5 sur un ciel de nuées; elles ne tombent pas à terre, comme il paroît aux ouvrages des peintres qui n'entendent point la perspective; au contraire, on les voit en dessous et par côté. Et dans le Conseil et le Festin, on voit le tout, quoiqu'il y ait plusieurs
20 rangs de figures, sans qu'une nuise à l'autre. Il faut voir l'artifice de Raphaël, qui a donné à ses femmes des carnations différentes; de façon que ce ne sont pas les mêmes : en quoi il a parfaitement imité la nature. Il a mis des Dieux qui ont des muscles res-
25 sentis, près des Déesses ou des Dieux qui les ont nobles, afin de faire sentir la beauté des uns et des autres par le contraste. Par exemple, dans la fameuse Galathêe, qui est dans la salle d'à côté, il a placé un Dieu marin auprès d'elle, qui a une carnation
3o brune et des muscles ressentis. Ce bel ouvrage de Raphaël est comme ceux de cet admirable peintre :
ils ne frappent pas d'abord, par la raison qu'il imite trop bien la nature; de façon qu'on la prend pour elle-même : car je ne suis point frappé d'admiration quand je vois un homme ou une femme. Or, les peintures de Raphaël, qui sont comme des figures vraies, 5 ne font d'abord que l'effet du vrai. Au lieu que quelque attitude, quelque expression extraordinaire d'un peintre moins excellent, vous frappe d'abord, parce qu'on n'a pas coutume de la voir ailleurs. Vous voyez, dans le Festin, deux tritons : leurs che- 10 veux ne sont pas frisés, ni leur barbe, comme celle des autres Dieux; c'est qu'étant Dieux marins ils sont toujours mouillés. Aussi ceux de la Galathée sont-ils moins bouclés, et comme elle est sur le bord de la mer, où le vent règne ordinairement, ils sont i5 épars et volent.
Cette galerie a beaucoup souffert, et, du premier coup d'œil, la carnation rouge en laquelle l'ancienne s'est changée frappe d'abord en mal : car la chair ne doit pas être rouge. Mais, comme le temps a changé 20 celle-ci, les ombres ont plus changé que les clairs, et cela fait paroître les femmes et les enfants en quelques endroits trop ressentis; mais c'est le vice du temps. Carlo Maratta a mis un ciel bleu, au lieu du noir, pour revivifier un peu, et on l'accuse, par jalou- 25 sie, d'avoir rendu les contours trop taillants (sic); ce qui est (je crois) faux.
On peut voir aussi dans Raphaël la juste distribution de la lumière et des ombres; comme dans cet enfant, qui porte quelque chose sur la tête. La lu- 3o mière, qui, ne pouvant plus venir d'en haut, vient
d'en bas, il arrive que ce qui auroit été éclairé sans l'interruption est dans l'obscurité, et que ce qui auroit été dans l'obscurité est éclairé.
L'Angleterre a mis un impôt égal sur tous les 5 tableaux étrangers, bons ou mauvais, afin qu'on n'en fasse entrer que de bons.
Le marquis Bolognetti m'a dit que Rome avoit 144,000 âmes; qu'elle n'en avoit que 120 en 1675; qu'il étoit difficile de trouver, sur 100 personnes, 10 10 qui eussent père et mère romains et fussent nés à Rome; que la dernière guerre avoit attiré beaucoup d'habitants à Rome.
J'ai été, aujourd'hui, voir les salles du Vatican. J'y ai vu la fameuse Bataille de Constantin, peinte par i5 Jules Romain. On ne voit pas, dans le travail de Jules, cette douceur, ce naturel que l'on trouve dans les ouvrages de Raphaël. Constantin, qui est un peu dans l'éloignement, est trop grand et sur un trop grand cheval pour la perspective.
20 Raphaël est admirable; il imite la nature. Il ne met pas ses figures dans une attitude contrainte pour faire porter des ombres sur la figure, et faire par art le clair- obscur. Il met la figure dans la position où elle doit être, où elles sont naturellement,
25 et ne se sert point de ces sortes d'avantages. Il lui suffit que la lumière tombe sur ses figures, sans avoir besoin que les positions mettent des variétés
et cachent à la lumière des membres pour en faire paroître d'autres.
Ce sont les reflets qui font saillir les corps, et la science du peintre consiste à disposer les choses de façon que les lumières, les ombres, les reflets, fassent 5 l'effet désiré. Une partie est dans la lumière; l'ombre est tout près; ensuite vient une lumière jetée par une partie voisine; et il est aisé d'observer : que les lieux éclairés par une lumière directe et une lumière réfléchie sont plus éclairés que ceux qui ne le sont 10 que par la lumière directe; que les corps dans l'ombre, qui vient de l'obstacle arrivé à la lumière directe, sont éclairés par une lumière réfléchie du côté opposé, et le sont à proportion de l'éloignement du commencement de l'ombre, qui devient par là i5 toujours de moins en moins obscure : la plus grande obscurité étant le plus près de la lumière.
Lo sbattimento , ou l'ombre causée par les pieds et les jambes des figures, et qui paroît sur le fond, est d'autant plus large que le corps est plus près, parce 20 qu'on le voit sur un plus grand angle. Lorsque la figure ne pose pas à terre, mais est en l'air, lo sbattimento est éloigné de la figure, comme il arrive dans le naturel.
Lorsque la lumière vient du dedans d'une chambre, 25 par le moyen de quelque corps lumineux qui y est, les objets les plus éclairés seront les plus éloignés de l'œil, et, à mesure qu'ils seront plus obscurs, ils paroîtront plus près : car l'œil juge de la manière dont il a coutume déjuger; et c'est précisément le 3o
contraire de ce qui arrive dans le cours ordinaire des choses, c'est-à-dire lorsque la lumière vient du Soleil. On voit un bel exemple dans les salles du Vatican, où Raphaël a peint saint Pierre délivré de
5 ses liens : car les barreaux de la prison plus noirs paroissent être les plus près, et fort éloignés des Anges qui éclairent le tout. C'est que la dégradation y est admirablement observée. On voit quatre lumières: celle de l'Ange; celle d'un autre Ange à
io côté; celle de la lune; celle d'un flambeau. Cependant il n'y a aucune erreur.
J'ai été voir les peintures à la mosaïque que l'on fait pour l'Église de Saint-Pierre. Les peintures à l'huile ne s'y conservent pas. On copie les tableaux
i5 qui y sont, et on les met à la mosaïque. C'est un ouvrage très long, et chaque tableau coûte à la fabrique 10 ou 12,000 écus. J'ai vu copier un admirable tableau de Guerchin. C'est une Sainte Cécile, que l'on enterre, au bas du tableau; dans le haut,
20 Jésus-Christ reçoit dans le ciel, son âme, qui est comme son corps dans l'état de gloire. Ce tableau est très bon. Il faut deux à trois ans pour faire un tableau pareil. La mosaïque ne s'exécute plus guère qu'à Rome, à cause de la dépense, et que les peintures
25 ne sont jamais si belles qu'au pinceau.
Ce sont des morceaux carrés et lonofs de verre que l'on met sur une couche de stuc appliquée sur une pierre tendre. Pour y faire tenir le stuc, on creuse la pierre de façon qu'il semble qu'il y ait des
?o espèces de listeaux. Ces enfoncements font davan-
tage tenir le stuc. Ces verres se colorent au feu, et, il y a quatre à cinq cents ans, que l'on avoit l'art de faire la couleur rouge de verre mieux qu'à présent. J'ai vu de la mosaïque des anciens Romains. Ils la faisoient avec des pierres de couleur. Mais, avec ces 5 pierres, on n'a pas les suites exactement; de façon qu'on ne peut pas si bien faire les dégradations. J'ai vu à Saint-Pierre de la mosaïque antique. Il n'y a point de figures; mais une espèce de paysage : le tout n'est pas un ouvrage bien merveilleux. On m'a 10 fait aussi voir la copie d'une mosaïque antique, faite du temps de Sylla, qui se conserve encore à Palestrine, à 22 milles de Rome. Il me semble que la mosaïque que j'ai vue est au-dessous des nôtres. i5
Le cavalier Rusconi étoit un brave sculpteur, qui mourut au mois de novembre ou décembre 1 729 (sic), à Rome. Il y a de lui de très bons ouvrages, surtout à Saint-Pierre.
Il y avoit un Le Gros, François, qui y mourut. Il y 20 a encore de lui de très bons ouvrages. Il étoit audessous de Rusconi.
Depuis Michel-Ange, les cavaliers Bernini et Borromini, tous deux excellents architectes, ont beaucoup embelli la ville de Rome. Mais Bernin a 25 fait un mal irréparable en afïoiblissant les quatre piliers de Saint-Pierre par les quatre niches et les tribunes, quoique Michel-Ange eût tant recommandé qu'on n'y touchât pas.
Les édifices de Rome sont toujours très solides, à cause de la pouzzolane qui est dessous.
L'Église de Saint-Pierre a pour sa fabrique 80 à
100,000 écus romains de rente. Mais souvent on
5 applique ailleurs les fonds. On en prit 100,000 écus,
pour donner aux Vénitiens, dans la guerre contre
les Turcs.
Pour faire travailler les ouvriers de Bénévent, le Pape fit mettre de la chaux aux tuiles de la Cha-
io pelle Sixte, qui auparavant étoient à sec, comme toutes les couvertures de Rome. Cela chargea si bien le toit qu'il est tombé. Mais Michel-Ange, qui avoit prévu un accident pareil, avoit séparé la voûte du toit; de manière que cette chute n'a point fait
i5 périr la voûte, ni les peintures. On en a été pour les frais de ces ouvrages et les cris des Romains.
C'est immense, ce que l'Église de Saint- Pierre a coûté sens tant de papes ! On dit que la colonnade seule a coûté 800,000 écus. Je ne le crois pas. On
20 a plusieurs desseins. Les uns voudroient que l'on fît sauter les maisons qui sont entre deux rues, jusques au Tibre, et que l'on fît une continuation de deux rangs de colonnes. Mais on craint qu'en abattant ces maisons, dont les feux purifient l'air,
25 cela ne nuisît à l'air du quartier de Saint-Pierre, qui est le plus bas de la Ville.
Il est inutile de faire des fondations à Rome. Le Pape, dont le pouvoir n'a point de limites, dispense de tout, change les volontés, surtout celui-ci. Le
père Cloche, général des Jacobins, le comparoit à un cor, qui est vide et tortu.
Ce qui a détruit, à mon avis, les laboureurs de la campagne de Rome, ce ne sont pas les Sarrasins; mais c'est ce qui les a détruits autour de Paris et 5 les détruit tous les jours. Les bourgeois romains, ayant bâti tout autour des petites maisons de campagne, ayant fait des jardins, avoient détruit le labourage tout autour de là, et ce qu'on appelle agriculteurs : car ils cultivoient leurs jardins par 10 leurs esclaves. Or, quand Rome tomba en décadence, les maisons de plaisir tombèrent de même. Les bourgeois de Rome laissèrent en ruine les maisons qui ne leur causoient que de la dépense. Il n'y eut point de paysans pour travailler ce terrain, et les i5 frais, pour ôterles ruines, auraient excédé la dépense, quand même il y en auroit eu. Voilà donc un désert! Le défaut de culture produisit le mauvais air, et le mauvais air a depuis empêché le repeuplement.
Tibur nunc suburbanum et œstivo Prœnesti deli- 20 ciœ, dit Florus. Tivoli, qui est à 18 milles, étoit donc faubourg; Palestrine, c'étoit une maison pour l'été. Au lieu qu'aujourd'hui, il n'y a pas de maison pour l'été dans la campagne de Rome.
Ce que je trouve de merveilleux à Rome, c'est 25 que toutes les églises ne se ressemblent presque pas, parce qu'elles ont été, la plupart, bâties par de grands maîtres; au lieu que, dans nos villes, toutes les églises et tous les bâtiments sont uniformes.
J'ai été, aujourd'hui, 5 mars 1729, voir l'Église des Chartreux, qui occupe la grande salle des Thermes de Dioclétien. Michel-Ange l'a mise en croix grecque. Il y a huit très grosses colonnes de granit d'une 5 pièce. Les moines, qui sont sans goût, ont fait à ce bâtiment immense un portail et un sanctuaire incrusté de marbre, tout bien lisse et poli, sans aucun corps avancé; comme si ç'avoit été pour une chapelle. Le cloître est le plus grand que j'aye
10 encore vu: vingt-cinq colonnes sur chaque côté du carré, du dessin de Michel-Ange, aussi bien que l'Église.
La Strada-Felice, coupée par la Strada-Pia, fait un carrefour, qui a quatre fontaines, avec une statue
i5 de fleuve aux encoignures. Tout près, il y a la petite Église du San-Carlino. La façade, qui est très petite, est un ouvrage admirable de Borromini, et très singulière. Comme le lieu est petit, il a fait la façade convexe en partie et en partie concave : ce qui
20 allonge la ligne que l'œil a à parcourir.
On m'expliquoit chez le cardinal Corsini le fait du nombre du peuple des États du Pape. Il est certain que les pays le long des rivages de l'Adriatique ont augmenté de peuple. Ceux du duché d'Urbin ont
•>5 beaucoup diminué. La ville de Ferrare a diminué, parce que les ducs obligèrent la noblesse d'y venir habiter partie de l'année. Mais le Pays ferrarois a augmenté. Il y a des lieux qui se sont rétablis. Civita-Vecchia, qui étoit dans un mauvais air et
3o faisoit à peine 5 ou 600 personnes (ai -je ouï dire),
en fait à présent 5 ou 6,000. Pour Ostie et Porto, ils sont détruits par le mauvais air. Une preuve que la chose est nouvelle, c'est que c'étoit (sic) les deux premiers évêchés des États du Pape autrefois.
L'Escalier de la Trinité -du -Mont est de mauvais 5 goût. Il est sans aucune espèce d'architecture, et on ne le voit presque pas. Il n'y a que les premières rampes qu'on voit. Il faut presqu'un dixième de mille, et on perd d'abord les rampes. Il falloit faire un bel ouvrage et mettre de belles colonnes. 10 D'ailleurs, c'étoit un si mauvais ouvrage qu'une partie est tombée.
La beauté des proportions de Saint-Pierre le fait, d'abord, paroître à la vue plus petit qu'il n'est. Si l'Église étoit plus étroite, elle paroîtroit longue. Si i5 elle étoit moins longue, elle paroîtroit large, et cela donneroit toujours une idée de grandeur. Mais l'exactitude des proportions fait que rien ne frappe plus qu'une autre chose, et que d'abord l'esprit n'est pas si étonné. Il faut attendre que l'examen et la 20 réflexion vous en fassent sentir la beauté. Il en est comme des ouvrages de Raphaël, qui ne s'apprennent (sic) pas d'abord, mais paroissent plus parfaits à mesure qu'on les regarde; au lieu qu'un ouvrage vago, comme ceux de Pierre de Cortone, ou d'un 25 coloris fort, comme ceux de Venise, surprendra d'abord, mais diminueront (sic) à l'examen. L'Église du Grand-Jésus, à Rome, qui est du dessin de Vignola, est une des plus belles de Rome pour l'archi-
tecture et l'exactitude des proportions. Là sont la magnifique Chapelle de Saint -Ignace et celle de Saint-François, qui n'est pas si magnifique.
Les ouvrages d'architecture du Borromini sont 5 ordinairement singuliers et originaux. Ceux qui ont voulu perdre les règles de vue pour l'imiter, n'ayant pas son génie, sont tombés. Il a bâti Sainte-Marie- Majeure, Sainte- Agnès, San-Carlino. Il mettoit ordinairement des avant -corps convexes, puis des io arrière-corps concaves.
Don Philippe, qui est à présent au service du roi de Sardaigne, qui lui a donné un bénéfice, est à présent le meilleur architecte de l'Italie.
J'ai été voir le Vatican :
i5 Primo y les Loges de Raphaël, ouvrage divin et admirable. Quelle correction de dessin! Quelle beauté! Quel naturel! Ce n'est point de la peinture; c'est la nature même. Ce ne sont point des couleurs artificielles, qui sont tirées de la palette; ce sont les
20 couleurs de la nature même. Quand on regarde les paysages de Raphaël, le ciel qu'il a peint, et que l'on tourne la tête sur le naturel, il semble que c'est la même chose. Enfin il semble que Dieu se sert de la main de Raphaël pour créer.
25 On entre ensuite dans l'appartement peint par Jules Romain et par Raphaël. Ce qu'il y a de plus admirable, c'est l'Ecole d'Athènes, de Raphaël, quoique la Bataille de Constantin, par Jules, soit très
belle. Ce qui donne, à mon avis, à Raphaël la suprême excellence dans les ouvrages de l'art, c'est que Raphaël est presque le seul de tous les peintres qui ne soit pas maniéré; ce qui vient de l'imitation de la nature telle qu'elle est, et non de la façon 5 que le peintre y met.
De là, on passe dans la galerie qui mène au Belvédère : car le Vatican est à peu près un carrélong. Du corps de logis où sont les Loges, il y a deux galeries qui vont au Belvédère, qui laissent 10 entre elles une grande cour et un jardin, qui sont séparés, et les galeries traversées par la Bibliothèque. La galerie qui est du côté de Saint-Pierre est en ordre et accommodée, et c'est par elle que le Pape voit de son appartement au Belvédère. La galerie i5 parallèle est sans aucun ornement.
La première galerie est ornée de peintures de divers peintres. Elles ne sont pas de la force des premières; mais aussi sont -elles, pour la plupart, assez bonnes. Il y a, sur les deux murs des côtés 20 de cette galerie, de grandes cartes de toutes les provinces d'Italie, en grand, où la peinture a marqué les rivières, les montagnes, les forêts. La plupart des paysages de ces cartes sont de Paul Bril.
On entre, ensuite, dans l'appartement du Pape, à 25 Belvédère, qui est fort simple, et les meubles aussi: ce ne sont guère que des estampes, même très communes.
Il y a là plusieurs modèles du cavalier Bernin. On y voit aussi le premier modèle de l'Église de 3o Saint -Pierre, lorsqu'on la vouloit faire en croix
grecque. Michel -Ange corrigea heureusement ce dessin et fit l'ouvrage tel que nous le voyons; au lieu qu'il auroit eu l'air gothique, excepté qu'on n'y auroit pas vu le jour en plein midi. 5 Dans la cour du Belvédère, il y a les trois statues fameuses de V Apollon, du Laocoon, de l'Antinous. Il semble que l'Apollon est en l'air, tant il paroît lég:er. L'Antinous et le Laocoon sont admirables. L'Hercule Farnèse et ces trois statues sont les plus
'o belles de Rome. Sur l'escalier, il y a la Cléopatre, au-dessous d'une fontaine, qui est aussi un ouvrage admirable. Elle est couchée, et les draperies et la chair en sont d'un naturel exquis.
Il y a aussi le toit antique, qui est presque tout
i5 ruiné. Plus, au Belvédère, sur (sic) une porte où il y a les armes d'Innocent VIII, de terre à potier vitrée, dont l'invention est perdue, de Luca délia Robbia, qui y excelloit. J'en ai parlé sur Florence.
Règles générales sur le Dessin.
Lorsque la tête penche, le tout doit se tourner comme en rond, et l'œil, le côté de la bouche, et, enfin, de toutes les parties du visage : celles d'un côté doivent être plus basses que l'autre.
Lorsqu'un muscle sort, il faut que' du côté opposé le muscle rentre.
Lorsqu'une figure court, pour qu'elle paroisse avoir du mouvement, il faut que la fontanella avance plus que le pied qui avance; autrement l'attitude est froide.
Il ne faut pas que la lèvre entre en dedans de la bouche; au contraire, elle doit bien sortir: cela donne de la majesté.
Une figure doit toujours appuyer sur un pied, et non sur les deux. Sans quoi, elle seroit froide, et, 5 appuyant sur un pied, le pied sur lequel elle appuyé doit être perpendiculaire à l'os du col. Cette règle cesse lorsque la figure s'appuye sur quelque chose.
J'ai vu, ce 5 mars, M. le cardinal Albéroni, à sa maison de campagne, et j'y ai été avec le père Cerati. io
Nous avons beaucoup parlé de l'Espagne.
Il dit : qu'il étoit convenu avec le roi de Suède de faire la descente en Angleterre ; qu'il (sic) changea ensuite de dessein, et lui écrivit qu'il remettoit après le siège de Fredrikshall, et qu'ainsi il ne croyoit il pas devoir disposer de l'argent qui avoit été remis en Hollande pour cela. Albéroni lui répondit : qu'il ne prétendoit pas donner des conseils à un prince comme lui, et qu'ainsi il s'en remettoit entièrement à sa sagesse; qu'il lui paroissoit qu'après l'expédition 20 projetée faite celle qu'il entreprenoit auroit été bien facile; que, quant à l'argent, comme c'étoit un roi qui avoit affaire à un roi, il le supplioit, au nom de son maître, d'en disposer, non seulement pour ses desseins, mais aussi pour ses caprices.... 25
Il dit qu'il auroit perdu les Anglois avec une escadre de 5 ou 6 vaisseaux dans les Indes, qui courroient sur leurs vaisseaux marchands; avec des vaisseaux sur les côtes de l'Océan, de la Méditer-
ranée, pour courir aussi sur leurs vaisseaux marchands; qu'il avoit fait enlever toutes les laines que les Anglois arrêtoient d'avance, en donnant le même argent qu'eux, aussi d'avance; qu'enfin Péterbo-
5 rough, muni de 100,000 livres sterling d'Angleterre, autant de France, le débusqua. Ils gagnèrent (m'at-on dit) d'abord le feu duc de Parme, qui aimoit à donner des conseils, et dont Albéroni n'avoit pas fait grand cas.
10 II dit qu'il s'étoit attiré la confiance des troupes espagnoles, en mettant dans les emplois de bons officiers qu'il avoit vus sous M. de Vendôme, et qui étoient sans avancement. Il avoit envoyé un brevet de colonel à qui n'y pensoit pas : il l'adressoit au
i5 capitaine -général, et l'un et l'autre étoit (sic) bien étonné.
Il ajoute que, si le Roi avoit voulu attendre cinq ou six ans, il auroit bien embrouillé le Régent et le roi Georges; qu'il auroit eu 5o vaisseaux de ligne et
20 Forbin, avec 5o officiers, pour les commander.
J'ai ouï dire, ici, qu'on a saisi 100,000 pistoles au Cardinal, et qu'il peut en avoir sauvé 100 autres; que, si Clément XI avoit pu dissimuler sa fureur, il alloit droit à Rome se jeter en ses mains, mais qu'il
25 ne put dissimuler; qu'un moine prédicateur à Sestri, qui avoit un frère qui étoit concierge d'un château dont le maître étoit absent, dans l'État de Milan, lui ménagea une retraite dans un grenier de ce château; qu'il y a apparence que le gouverneur de Milan en
3o savoit quelque chose, mais que l'Empereur ne voulut pas qu'on le prît ; que Daubenton lui tourna casaque ;
que Clément XI eut le témoignage de Philippe même contre le Cardinal ; qu'il y a apparence que les cardinaux, à cause de l'exemple, ne l'auroient pas dégradé; que ce qui avoit allumé la bile de Clément, c'est que, deux mois avant l'expédition de la Sar- 5 daigne, Clément lui avoit envoyé le chapeau et avoit fait son éloge dans le Consistoire, comme défenseur de la foi: de façon qu'il voyoit que le Cardinal l'avoit joué; secundo, les Allemands disoient hautement que le Pape étoit de concert avec Albéroni, et qu'ils 10 avoient de cela des preuves. Il est certain que le Pape étoit fort irrité contre les Allemands ; mais ses neveux le trompoient et tiroient pension de l'Empereur.
Il est certain que tous les Papes ont' toujours été trompés par leurs neveux, qui ont toujours fait leurs t5 affaires à leurs dépens et les ont trahis pour faire leur fortune.
C'est Ptoloméi qui fit pape cet homme. C'étoit un théologien que Ptoloméi.
Le cardinal Bentivoglio, chargé des affaires d'Es- 20 pagne. Il a de la hauteur; fait valoir ses franchises sur la place d'Espagne. Du reste, robba commune.
Rome est un séjour bien agréable : tout vous y amuse. Il semble que les pierres parlent. On n'a jamais fini de voir. 25
J'ai vu aujourd'hui le Cardinal; c'est un homme de lettres (le 6 mars 1729).
Le cardinal Corradini est, pour cette cour, en quelque façon à la tête des affaires pour la Constitution : car on a voulu en France que tout passât par la Congrégation du Saint-Office, et l'on n'a rien
5 voulu du Pape seul : ce qui a achevé de mettre le Pape de mauvaise humeur contre le cardinal de Fleury. Ils se plaignent ici de ce qu'on reçoit la Constitution comme ayant été reçue par l'Eglise universelle; parce, disent-ils, que cela détruit l'in-
io faillibilité. On a tâché, jusqu'ici, de faire entendre raison aux Jansénistes, en leur disant que la question de la Constitution n'étoit pas liée à l'infaillibilité, et Rome à présent veut la confondre; de façon que M. de Saint-Malo (qui a fait faire son mandement
i5 par le cardinal de Biss}^), parce qu'il y a inséré le motif du consentement de l'Église universelle, n'a pas reçu le jubilé. On a encore tâché de faire entendre raison aux Jansénistes, en leur disant que la Constitution n'étoit pas l'affaire des Jésuites, et
20 Rome veut les mêler, en voulant que le cardinal de Noailles, son accommodement fait, commence d'abord par leur rendre leur pouvoir; ce qui empêcheroit qu'un seul curé ou ecclésiastique du parti contraire ne revînt.
25 Le Pape est plus raisonnable que Rome. Quand on lui a dit tout cela, il a dit : « Che voleté? Questi uotnini vogliono che i Francesi parlino tedesco. »
Cette cour est comme toutes les puissances foibles :
elle est poltronne, quand on lui résiste, et elle
3o monte, lorsque l'on baisse, et que l'on paroît céder.
Je vis hier la Chapelle Sixte, où le Pape tient chapelle, et où toute la cour romaine peut s'assembler. La tribuna et la volta sono fuite due dipinte da Micaël-Angelo. Nella tribuna, ou mur qui est derrière l'autel, est le fameux Jugement universel. 3 Sur la voûte sont les histoires de la Genèse, comme la Création de l'homme, la Tentation, etc. Le Jugement est plus effacé que la voûte. Rien ne donne une plus grande idée du génie de Michel-Ange, que cette peinture, et je ne crois pas que les Loges de 10 Raphaël valent mieux. J'y ai pourtant remarqué deux défauts : le premier, c'est qu'il n'a pas remarqué (sic) la perspective : les figures d'en haut de la Loge étant plus grandes que celles d'en bas; de plus, il amis, dans la voûte et dans le même tableau, deux fois le i5 Père éternel, qui crée, et, dans un autre, deux fois Adam : ce qui choque le bon sens. Du reste, il y a dans ses peintures une majesté, une force dans les attitudes, une grande manière qui étonne l'esprit.
M. Bianchini mourut à Rome pendant que j'y 20 étois. Il avoit tiré une méridienne qui traversoit les États du Pape. Il avoit travaillé à donner le plan du Palais de Néron, sur les restes qu'il avoit vus au Mont -Palatin.
Dans la Vigne Farnèse, le cardinal Davia m'a dit 25 qu'un homme lui ayant demandé s'il connoissoit ce palais: «Si je le connois? dit-il. J'en ai fait une partie. » Effectivement, Bianchini lui ayant montré son plan, il lui dit : « M. Bianchini vous faites là un palais à la françoise, et vous savez bien que les 3o
Romains ne manquoient pas de faire un portique dans leurs maisons. C'est le lieu où ils se tenoient presque toujours. »
Depuis que Sixte-Quint eût fait venir l'eau des 5 quatre fontaines au quartier des Monts, ce quartier désert commença à se peupler.
J'ai été voir aujourd'hui, 12 mars 172g, le tableau de Saint-Jérôme, du Dominiquin, qui est à la Charité. Il est admirable pour l'expression, la dévotion,
10 Vaffetto. Il y a des Anges au-dessus, qui sont très bien faits. Mais j'avoue que j'ai trouvé la Descente de Croix, de Daniel de Volterre, de la Trinité-du- Mont, au-dessus de ce tableau, quoiqu'on le mette le deuxième de Rome, et celui de Daniel le troisième.
i5 J'ai été ensuite voir le tableau de la Transfiguration, de Raphaël, qui est à Saint-Pierre-in- Montorio. C'est là, où il faut admirer. Il me semble que Raphaël est au-dessus du Dominiquin et Volterre, mais à une infinie distance. Tout le mal qu'il y a, c'est que
20 l'accessoire est plus grand que le principal; car, au bas de la montagne il y a un possédé, que sa mère, sa sœur, son père, présentent aux disciples, et qu'ils ne peuvent pas guérir et leur montrent celui qui a cette puissance. On ne peut assez admirer cette
25 expression générale dans tous les sujets, qui disent ce qu'ils doivent dire, cette grâce, partout répandue, cette bienséance générale, cette dégradation de couleurs si propre, cette majesté et cette gloire de Christ et des prophètes transfigurés. On ne peut
se lasser de le voir; on ne peut se lasser d'en parler. Il y a une femme, dans le tableau, toute prise de l'antique.
Tout près de là, j'ai vu la belle fontaine de Paul V (Fontana et Maderno, architectes), en forme de 5 magnifique portail. L'eau est conduite par un aqueduc, qu'il a réparé, depuis le lac Bracciano. Elle se décharge à grands flots, par cinq larges ouvertures, tombe dans un grand bassin, d'où elle se répand par toute la Ville. 10
Je disois : « Le roi de Portugal est un phénomène pour moi : c'est le seul prince à qui j'aye vu jouer un rôle sans troupe. Ordinairement, on peut juger de la hardiesse des discours et des entreprises des princes, par le nombre des hommes qu'ils ont. Ici, c'est tout i5 le contraire : 5,ooo hommes, et des discours qui en supposent 100,000. »
J'ai été, aujourd'hui, voir l'admirable tableau d'André Sacchi, à Saint-Romuald.
J'ai vu aussi les tableaux de la Maison Colonne et 20 ceux de la Maison Barberine; tous, des plus excellents maîtres, et sans nombre.
Au Palais Barberin, il ne reste plus qu'une place à faire. Il est couvert par de très vilaines maisons, qui le séparent de la rue? 25
Ce qui fait que les couleurs vives, comme le bleu, le rouge et le jaune, se détachent du tableau, c'est qu'elles sont plus en discordance avec la couleur de
l'air. Ce qui fait que les couleurs changeantes et les couleurs moins vives s'enfoncent, c'est qu'elles ressemblent plus à l'air.
Règle générale. — Les choses que nous voyons de 5 près, nous font voir des clairs forts et des ombres fortes, et les couleurs conservent leur nature et paroissent plus foncées. Les choses que nous voyons de loin nous paroissent d'une couleur plus claire, parce qu'il y a beaucoup d'air de traversé. Les cou-
10 leurs ne conservent pas tant leur nature, sont plus foibles et moins enfoncées; il y a moins de distinction de lumière et d'ombre; on ne voit dans l'objet qu'un clair vague. Enfin (règle générale), à mesure que le corps est éloigné, le clair diminue, mais l'om-
i5 bre diminue encore davantage; de façon que le tout paroît d'un clair foible : car ce qui fait paroître un grand clair, c'est une grande ombre qui est auprès. Or, c'est ce qui arrive dans des corps qui ne sont pas éloignés; au lieu que, dans les corps éloignés, il n'y
20 a que des clairs, et non pas de l'ombre. Il faut donc bien retenir que, dans les figures avancées d'un tableau, il faut mettre les grands clairs et les grandes ombres, à mesure que les figures s'enfoncent; ce qui prouve en même temps la diminution des clairs.
25 Je me méfie toujours de la vaghezza : elle est aux dépens de la force; elle n'est telle que parce qu'elle fait ressembler les corps peints à ceux que nous voyons dans le lointain : plus clairs, parce qu'ils sont plus foibles; enfin, elle est aux dépens du
3o clair-obscur, c'est-à-dire des grandes ombres et des grandes lumières.
Il est plus aisé, à Rome, à un étranger d'être dans le monde, et en même temps étudier, qu'à Paris : car, à Paris, une partie est toujours suivie d'une autre partie; vous serez pris aujourd'hui, parce que vous l'étiez hier. A Rome, tout est plus coupé. 3
Je vis hier, 19 mars, la cérémonie de la canonisation de saint Jean Népomucène. Le vieux Pape étoit si caduc qu'il sembloit qu'il alloit mourir. Il étoit cependant bien aise de pouvoir faire une fonction. Je crois que nous étions environ i5o à 200 étrangers. 10 Le Prétendant y étoit; le comte de Beauveau; le prince de Mecklembourg; deux ou trois seigneurs anglois, comme milord Jersey. La cérémonie se fit à Saint-Jean-de-Latran. Gela consiste en des litanies des saints, la lecture du décret de la Conservation 15 et une messe pontificale.
Le chevalier de Saint-Georges est arrivé de Bologne.
On compte qu'il veut revenir à Rome, et que la Prétendante reviendra aussi. Il a toujours auprès de 20 lui milord Dumbar, frère de Made Hay, qu'il a fait chevalier de l'ordre d'Ecosse. Ce prince a une bonne physionomie et noble. Il paroît triste, pieux. On dit qu'il est foible et opiniâtre. Je ne le sais pas par moimême, n'en étant pas connu. 25
Les tiares du Pape sont d'un prix inestimable.
La ville de Bologne coûte au Pape plus de
100,000 livres. Comme c'est une ville qui s'est donnée, il n'a qu'un droit sur le vin, qui vaut 20,000 écus. Tous les autres subsides, qui vont à 2 ou 3oo,ooo écus, sont à la Ville et au Sénat. 5 Le territoire se perd, parce que l'Empereur et les Vénitiens ne veulent pas permettre qu'une petite rivière qui alloit dans le Pô y aille; de façon qu'elle se perd dans les terres.
Bologne peut avoir 80,000 habitants; la cam-
10 pagne, 200,000.
Ils ont de très bons chanvres pour les navires. Il faut faire l'expérience de ces chanvres. Un Bolonois m'a dit avoir fait l'expérience de ces chanvres avec d'autres; que les leurs portoient, à l'égard des
:5 autres, comme de 160 à 80. Il veut faire l'expérience sur tous les chanvres de l'Europe et du Nouveau- Monde, sur ceux de la mer Baltique.
Ils ont encore des soyes, et le Sénat a ordonné qu'elles s'employeroient toutes dans la fabrique des
20 crépons.
Ils disent que, s'ils ne conservoient pas leurs privilèges, et qu'ils se laissassent gouverner par des prêtres, ils seroient misérables, comme le reste de l'Etat ecclésiastique.
25 Ils avoient voulu établir une compagnie, dont l'Empereur auroit la moitié des fonds, les Bolonois, l'autre moitié. Le commerce auroit été de leurs chanvres, des bois des côtes des Pays-Héréditaires, du fer, de l'argent -vif, etc. Mais que le projet ne fut
3o pas agréé à Vienne, parce qu'ils demandoient que l'établissement se fît dans les États du Pape, et
l'Empereur, qui disoit qu'il n'avoit pas moins besoin de sujets qu'eux, vouloit qu'il se fît dans les siens.
Avant tout cela, les Allemands avoient équipé deux vaisseaux chargés de leurs marchandises. Ils avoient oublié de mettre du biscuit et en avoient été 5 acheter à Venise, qui étoit empoisonné. Ils furent obligés d'aborder en Sicile. Mille malheurs leur arrivèrent. Enfin ils abordèrent à Lisbonne et gagnèrent 25 pour ioo. — Il faut examiner tout cela.
J'allai hier voir l'Église de Sainte-Agnès, ouvrage io de Borromini, qui est une petite église admirable : la façade, avec ses avant-corps circulaires et arrièrecorps, est aussi belle que singulière.
Dans une statue, si vous faites tourner la tête du côté que l'épaule baisse, elle aura l'air triste et abattu i5 et n'aura guère de grâce.
Dans l'Église des Invalides, on ne voit pas le dôme en entrant. Celle de Versailles, trop haute pour sa largeur. Quand on bâtit, en France, des églises, il faudroit prendre le plan de quelque église de Rome. 20
Saint- Pierre, le plus grand édifice et le plus parfait : deux circonstances rares. A Saint-Paul, à Londres, l'architecte avoit de l'argent à sa disposition; mais les proportions sont tout de travers (dit-on). 25
Le Palais Farnèse. — Il semble jeté au moule, tant il est uni; c'est un dé.
Comme, à Rome, les principaux du pays ne se marient pas, il s'y est formé des mœurs conséquentes; de façon que les gens mariés ne sont que les dépositaires des maîtresses de ceux qui ont part 5 au gouvernement. Un prélat fait tomber les dots fondées sur une fille qu'on lui promet. Un prélat marie la fille dont il a joui, à son domestique. Dès qu'une fille se marie, on cherche à quel prélat ou quel cardinal elle sera. Il n'y a rien de si commun
10 que des maris qui vendent leur femme pour de l'argent ou de la protection. Les Romains qui sont dans la basse bourgeoisie ne travaillent point, ni ne veulent le faire. Quelquefois un mari jaloux garde et enferme sa femme pendant un an; après
i5 quoi, il s'en lasse. Le Magistrat fait faire le plus de mariages qu'il peut dans le peuple. Dès qu'un garçon fréquente une maison, le père et la mère le font prendre, et le Magistrat le fait épouser. Après quoi, il est permis à la femme d'être une bonne c
20 C'est différent pour les filles. On dit qu'Ottoboni a de soixante à soixante- dix bâtards.
Les ordres, en Italie, tous plus relâchés, chacun dans leur espèce, qu'en France. Les Chartreux, par exemple, ont un jour de plus de conversation qu'en
25 France, et elle dure plus qu'en France, et depuis le dîner jusques au soir, et mille autres douceurs. Mais, comme ils n'aiment pas à travailler, quoiqu'ils ne passent jamais plus de deux jours de suite dans leur chambre, ils s'ennuyent plus que les François,
3o qui s'y amusent généralement. Il faut plus de relâ-
chement en Italie, parce que l'Italien aime plus ses aises que le François, et est plus mol. De même, l'Allemand est plus dur que le François. Il me semble donc que, plus on approche du nord, plus on est dur aux peines; plus on approche des pays 5 chauds et du midi, plus le corps est mol, et l'esprit, porté au relâchement. Les Italiens encore plus accablés par le chaud que les François. Avec abstinence égale, le jeûne des Italiens est plus aisé à supporter, parce que l'on mange peu dans les pays chauds. Un io Chartreux m'a dit, qu'en Italie, la peine de leur jeûne n'étoit rien.
Le palais du prince Justiniani est "plein de statues et de tableaux des premiers maîtres. Il y a une galerie toute pleine de statues, surtout la belle i5 statue de Pallas, qu'on croit avoir été à la Minerve, et que l'on tient être sans prix. Il y a beaucoup de tableaux de Caravage et de tous les autres grands maîtres.
Les chevaux de marbre qui sont sur la place de 20 Monte-Cavallo, apportés d'Egypte par Constantin. Les deux jeunes hommes, qui ont plus que leur grandeur naturelle, et qui les tiennent par la bride, valent mieux que les chevaux, qui ont le défaut d'avoir l'encolure trop large. 25
Dans l'Église de Santa- Maria- in- Campitelli, ils ont mis une colonne d'albâtre sur une ouverture, au haut de l'église; ce qui fait paroître la transparence.
Sous Benoît XIII, Rome, aussi triste que sainte.
A Rome, le désagréable, c'est qu'on ne voit que des gens qui ont des prétentions.
Le Capitole, tel qu'il est à présent, a son entrée du
5 côté du nord, au lieu qu'il l'avoit autrefois du côté du midi.
Le Temple de Jupiter est transformé en une église de Cordeliers, qui est l'Église dCAra-Cœli. Il y a deux rangs de très belles colonnes antiques : les
io unes ont le chapiteau ionique; d'autres, corinthien; les unes ont une base; les autres, pas. On les a fait servir comme on a pu.
Il y a un beau tableau de Raphaël, de la Vierge, petit Jésus et Jean-Baptiste.
i5 En montant au plus haut du couvent des moines, on voit tout Rome bien à son aise. Il y a une espèce de loge au haut, dont un frère me donna la clef, que je pensai emporter dans ma poche en France.
A côté de l'escalier, qui va à Ara-Cœli, il y en a
20 un autre, qui mène aux deux Palais des Conservateurs, qui sont à côté de celui du Sénateur du Peuple romain. Au milieu de la place carrée, fermée par un palais, est la statue équestre de Marc-Aurèle, ouvrage admirable. Il y a, au haut de l'escalier, deux
25 statues colossales de Castor et Pollux, qui tiennent leurs chevaux par la main. Les Palais des Conservateurs et l'escalier de l'autre sont de Michel-Ange. On voit, dans ces différents palais, de très belles statues, dont on trouve la description partout.
Épitaphe qui est à Ara-Cœli : Nihil. A un tombeau vis-à-vis, il y a : Umbra.
Il y a dans la même Église à' Ara-Cœli, un tombeau dont l'architecture ressemble à celle que l'on peindroit en perspective. A mesure qu'on voit le fond, 5 la ligne devient oblique; de façon que vous croyez voir une peinture et une perspective.
Les plis de Pierre de Cortone sont maniérés, dans la peinture, comme ceux du cavalier Bernin, dans la sculpture. Le Bernin a l'air petit-maître. ">
Il y a, dans une chapelle de Notre- Dame -du- Peuple, deux statues de Lorenzetto, sur le dessin de Raphaël, qui sont un Elie et un Jonas. Le Jonas a tant de grâce qu'il représente toute la grâce qu'a Raphaël dans la peinture. '3
Comme les rayons du Soleil tombent toujours à plomb sur la tête et glissent sur les autres parties du corps, la tête et le haut du corps sont les plus éclairés, et le bas des figures sont (sic) le moins. Or, comme le ciel est plus foncé et plus bleu en haut, et plus clair en bas, il est arrivé que les peintres se sont servis très avantageusement de cela pour faire saillir leurs figures. Le clair de la figure d'en haut étant relevé par le fond du ciel, qui est derrière, qui est obscur, et l'obscur de la figure en bas étant aussi relevé par le clair du ciel, qui est derrière, en bas.
Comme nous avons dit, les corps qui sont près ont de grands clairs, joints avec de grands obscurs,
VOYAGF EN ITALIE 2bj
qui se relèvent, et les couleurs en sont foncées; les corps éloignés n'ont que des couleurs de teintes ei paroissent de la couleur de l'air. Il n'y a dans le coloris foible ni grands clairs, ni grands obscurs. 5 II faut bien faire sentir cette différence entre le coloris qui est dans la figure, en haut ou en bas; sans cela, la confusion se met dans le tableau. En effet, il faut que la peinture trouve l'art de nous montrer dans un tableau les mêmes choses que nous
io montre la Nature.
Ceci paroît fort bien à la galerie du Palais Farnèse, peinte par les Carrache.
Raphaël tire peu d'avantage des ombres et des clairs -obscurs et fait sortir les figures par les demi-
i5 teintes.
Dans le cabinet du Palais Farnèse, où les figures de clair- obscur ont tant de relief, le peintre tire ses jours de bas en haut; mais, dans les figures qui sont dans les tableaux des cadres, il les tire de haut en bas.
20 Or, la main, accoutumée à la manière de disposer les ombres d'une façon, a peine à les disposer d'une autre façon; et l'œil, qui voit que les figures peintes ont la même apparence que dans les occasions où il a vu des bas-reliefs avec des jours de bas en haut,
25 fait (je crois) un jugement naturel.
Dans les salles du Vatican, Jules Romain a travaillé après la mort de Raphaël. Dans une cheminée, aux deux côtés, il a bien mis ce qui y convenoit : d'un côté, Vulcain, qui forge; de l'autre, un enfant qui
3o porte du bois.
Jules Romain n'a pas cette douceur et cette grâce
de son maître; son coloris est bien moins bon et ressemble à de la craye.
A l'Église de la Paix, il y a des peintures de Raphaël admirables. J'y ai été voir le père Ramelli, qui fait des ouvrages de miniature du premier goût. 5 C'est un bon homme.
J'ai été voir aujourd'hui, ier avril, la Vigne Gualtieri, dans laquelle sont les Thermes de Vespasien et de Tite. Primo, on voit les Sept-Salles, qui sont neuf (sic) grandes galeries souterraines, où étoient 10 les réservoirs de Feau. C'est là- dedans qu'on a trouvé le Laocoon. Les réservoirs donnoient l'eau aux Bains de Titus, qui sont des ouvrages immenses. Il y a, dans une galerie de ces bains, aussi souterraine, une salle où l'on trouva la Vénus de Médicis, i5 et où il y a des peintures anciennes, entre autres des grotesques, que Raphaël vit et fit imiter très bien, dans les salles du Vatican, par Jean da Udine. Il y a aussi des ornements sculptés, qui sont de la première beauté. Il y a apparence que cette salle, avec les 20 peintures, sculptures et la Venus, servoit aux délices de l'Empereur. L'eau de ces bains pouvoit servir pour les naumachies, au Colisée.
On dit que le portique de Saint-Pierre seroit mieux si, au lieu du mur, on s'étoit contenté de 25 mettre des colonnes isolées, comme au Panthéon : l'ouvrage auroit paru plus léger, et il n'y auroit pas eu de ces espèces de lucarnes, qui sont trop chétives.
On peut voir dans les peintures des Loges de Raphaël : la noble simplicité des héros de l'Ancien- Testament (il ne met rien que de simple : aucun ornement affecté, et qui sente nos propres mœurs), 5 et comme quoi Raphaël l'a trouvé (sic); la majesté avec laquelle Dieu paroît dans toutes les actions de la création; l'expression dans les figures, telle qu'elle doit être. Quand Loth amène ses deux filles, on voit l'effort qu'elles se font pour ne pas regarder derrière ; io la femme de Loth pétrifiée au milieu d'une action. Quand Melchisédech offre des présents à Abraham, ce sont peu de choses et en grande quantité, comme chez des peuples simples.
Dans un tableau de Joseph et ses frères, on voit
i5 un groupe de sept figures, qui est si bien partagé,
que, si on veut, on en fait trois; la distinction se
trouve par la situation et la différence des couleurs.
Le Nouveau -Testament fournit moins de variété
aux peintres que l'Ancien. Ce sont toujours ou (sic)
20 un enfant dans les bras de sa mère et un vieillard,
un festin.
Raphaël a fait peu d'honneur àjoseph en le représentant recevant les présents des Mages et y regardant pour voir ce qu'on lui donne.
■ib Les deux fleuves qui sont à la cour du Belvédère, et ne sont point enfermés, ont été copiés pour les Tuileries.
Arc de Constantin. — Son piédestal, de plus du tiers de la colonne, mais ne le paroît pas : car, par
la hauteur des bases, le dé n'a pas plus d'une fois et demie sa largeur. Son imposte, comme celle des antiques : si grande saillie qu'elle est une corniche corinthienne avec des modillons. Sa base est attique.
Le Capitole, aujourd'hui l'Église d'Ara-Cœli, étoit 5 le Temple de Jupiter Férétrien. De l'autre côté, à droite, où est le Palais Caffarelli, étoit le Temple de Jupiter Olympien. Tout près, la Roche Tarpéïenne. Il seroit trop long de parler de tous les édifices qui étoient sur le Mont-Capitolin. La Place Romaine, 10 aujourd'hui Campo Vaccino, étoit à peu près entre le Capitolin, et le Palatin, et la via Sacra, et n'arriva jamais au Vélabre, ni à Sainte-Marie-Libératrice, ni à Sa.int-La.urent-in- Miranda. Ceinte de portiques par Tarquin l'Ancien, sa largeur étoit l'espace qui est i3 entre les deux monts. Le nombre de statues y étoit innombrable. Les principaux temples de ce quartier-là, dans les vallées, étoient le Temple de Saturne, où étoit le Trésor public, et le Temple de la Paix, bâti par Vespasien. 20
On peut conjecturer combien le terrain de la Ville a haussé à Rome, par le Colisée, l'Arc de Sévère, la Prison Tulliane, qui est sous une église, la Colonne Trajane, qu'on voit enfoncée de 20 pieds. Généralement, toutes les villes haussent : on pave les *5 rues sur l'ancien pavé. Ainsi on trouve à Rome, les anciens pavés à 20 pieds, 3o pieds, sous terre.
Voyez la description de la Colonne Trajane, in Foro Trajano, et de l'Antonine. Rien de plus beau
que le somptueux portique du Forum Trajamim, au milieu duquel étoit la Colonne Trajane. Voyez aussi la description de la Colonne Antonine. Depuis que l'on a découvert une autre colonne, qui est 5 encore à terre, et qui est la vraie Antonine, on a vu que celle-ci étoit vraiment pour Marc-Aurèle; apparemment élevée à sa mémoire, par son fils Commode, et que celle qui est à terre étoit pour Antonin- Pie, et élevée par Marc-Aurèle. Vous remarquerez 10 que les bandes et les figures des bas-reliefs des deux colonnes paroissent être de la même hauteur, en haut et en bas; mais elles ne le sont pas. Elles croissent, de façon que, celles d'en bas étant petites, celles d'en haut sont presque grandes comme le naturel.
i5 J'ai été, ce i3 avril 1729, chez le père Vitri, qui m'a montré ses médailles, qui sont communes. J'ai vu les anciens as romains, qui étoient d'abord de 12 onces, et qui, sur la fin de la guerre punique, ne pesèrent plus que 2 onces. « Ita, dit Pline, quinque
20 partes factœ sunt lucri. » Mais il paroît, et le père
Vitri m'a donné une dissertation, que ce ne fut que
peu à peu que la diminution fut portée à cet excès-là.
Il dit qu'il y a un Florentin qui moule des médailles
si bien, qu'il est difficile de les reconnoître, et nous
2b en avons vu quelques-unes de lui, très bien travaillées. L'art ordinaire, c'est de prendre du sable mouillé, d'y appliquer dessus la médaille, et ensuite d'y jeter le métal fondu. Cela fait des médailles dont la fausseté est aisée à reconnoître : i° en ce que le
3o moule du sable ne donne pas l'empreinte bien nette
et bien tranchée; 2° en ce que le métal fondu de la médaille fausse ne pèse pas tant que le métal forgé et battu de la vraie : ainsi la médaille est trop légère ou trop grosse. Le Florentin fait des moules singuliers; il a un métal qui donne la juste pesanteur; il 5 donne même les fontes antiques aux médailles par des poids. Ce qui le fait un peu reconnoître, ce sont les lettres qu'il ne sait guère faire; elles sont trop maigres, trop rondes et n'ont point l'air antique. Le vert antique dans une médaille la rend plus pré- 10 cieuse. Il y a des médailles retouchées pour faire renaître les efïaçures. J'ai eu facilement l'art de les reconnoître.
Le Bernin et Pierre de Cortone ont gâté l'École romaine. «5
Les Anglois viennent à Rome pour voir l'Église de Saint-Pierre, le Pape et le Prétendant.
Rome nouvelle vend pièce à pièce l'ancienne.
C'est une belle chose que le Capitole ! Là loge le Sénateur, et, à chaque côté de son palais, il y a 20 celui des Conservateurs du Peuple. Ces trois palais font une place carrée, où est la belle statue de Marc-Aurèle.
Ce qui fit que Rome se peupla vers le Champ-de- Mars et le Vatican, et non dans le quartier des 25 Monts, où étoit l'ancienne ville, c'est que les Papes,
au retour d'Avignon, ayant trouvé leur palais de Latran ruiné, allèrent habiter le Vatican. Ce qu'ils rirent d'autant plus volontiers, qu'ils se trouvèrent près du Château Saint-Ange: chose importante dans 5 un tc-mps de trouble. Ainsi la Ville, qui se répara par leur séjour, s'accrut autour d'eux et resta, au loin, comme elle étoit.
Il y a [à] Saint -Jean -en -Jérusalem, dans une chapelle, deux tableaux de Rubens : un Couronnement io d'Epines et une Passion, aussi beaux que j'en aye vu de ma vie, surtout le Couronnement.
Je voudrois que le Roi eût une Académie à Venise, comme à Rome, pour envoyer travailler les élèves qui seroient sortis de l'Académie de Rome.
i5 Les deux plus belles statues de Versailles sont le Milon crotoniate et l'Andromède de M. Puget. — Je crois que la femme est trop petite.
A Rome, de certaines gens tiennent en partie, de la Chambre, les immondices de la Ville. Ils les met-
20 tent dans un lieu par lequel l'eau du Tibre passe. Elle laisse les choses de quelque valeur qui peuvent être dans les immondices, comme pièces d'argent, bijoux perdus, pièces antiques, et emporte l'ordure. Il en est comme de l'opération qui se fait dans les
»5 mines, pour séparer le métal de la terre.
Pour orner Paris, il faudroit y faire des fontaines,
comme à Rome : une, à la descente du Pont-Neuf, avec une place; une autre, à l'autre bout.
J'appelois Rome un sérail, dont tout le monde avoit la clef.
La guerre de Clément XI n'étoit pas si ridicule 5 qu'on l'a cru : sans la prise de Lille, la France l'auroit secouru. D'abord le Roi demandoit une alliance, et le Pape ne le vouloit pas, disant que, dès que l'Empereur viendroit à résipiscence, il ne lui pourroit plus faire la guerre; et le Roi vouloit une alliance, 10 moyennant quoi il auroit envoyé 12,000 hommes de pied et 3, 000 cavaliers démontés : le tout payé par le Pape. Le duc de Toscane avoit dit : « Monsieur, je suis un roseau qui plie où l'on veut. Faites-moi plier. » Le Pape levoit d'ailleurs 2 5, 000 hommes. «5 Il est certain qu'il auroit été très facile de ravoir Naples et Milan.
Il me semble que cette jonction étoit d'une grande conséquence pour la France. Cela jetoit, sur le parti du Roi, l'idée de la défense de l'Église, et, sur celui 30 de l'Empereur et de son frère, l'idée de la persécution, et les décréditoit encore plus chez les Espagnols et autres peuples catholiques. Il falloit se souvenir des Romains, qui, après la bataille de Cannes, envoyèrent conquérir la Sicile. 25
Le Roi avoit promis au Pape i5,ooo armes, en les payant. Lorsqu'il fallut les faire sortir, M. Chamillard dit que le Roi en auroit besoin, et refusa. Le nonce Cusani les eut en donnant 4,000 francs à Made de
Chamillard. Pour lors le Pape dit : «Je veux l'avertir qu'il est trompé. — Si c'étoit Charles II, d'Espagne, qui fût joué ainsi, dit-il, je le comprendrois. Mais le grand Louis, c'est trop! » Déjà le Nonce les avoit 5 obtenues, que le Roi, qui n'en savoit rien, fit des excuses au nonce Cusani de ce qu'il lui avoit manqué de parole. Le Pape se contenta d'avertir le maréchal de Tessé. Ce fut une des causes, entre un nombre innombrable d'autres, qui perdit Chamillard.
10 Sur les scrupules de conscience sur une ligue, Polignac, alors auditeur de Rote, dit au Pape et au cardinal Corradini : « Si vous cherchez des raisons dans le droit canon, vous ne les trouverez pas; car vous n'y en trouverez pas même pour la guerre.
i5 Mais c'est dans le droit des gens et le droit naturel qu'il le (sic) faut chercher. »
« Cet imbécile de Chamillard, dit le maréchal de Tessé, ne m'écrivit-il pas de laisser prendre Toulon, et que le Roi ne seroit pas moins grand seigneur
20 pour cela?»
J'ai été avec M. Bouchardon, sculpteur, à la Ville Borghèse.
Voici quelques remarques.
Généralement, tous les enfants antiques sont mau- 25 vais; ils ne les ont pas su faire : ou ils ont trop marqué leurs muscles; ou ils leur ont donné un air trop formé; ou ils n'ont pas bien exécuté les proportions. Le Flamand, le premier, a attrapé les enfants et leur a donné, avec les proportions, quelque chose 3o de moelleux et de pâteux.
Les enfants ont la partie des yeux jusques au bas du visage moins grande, et celle des yeux au haut de la tête plus grande que dans l'âge plus avancé.
Jusques à un an, ou environ, ils ont entre le coude et le pied, une raye qu'ils n'ont pas à trois et quatre 5 ans.
Il ne faut pas que les plis du nombril soient ronds comme un cercle, ou, au moins, doivent-ils être interrompus par quelque autre pli.
Il ne faut pas que les contours soient exactement 10 ronds; cela sent l'apprenti: la chair n'a pas cette rondeur-là; c'est une mixtiligne : quelque chose [de] droit et de rond.
Il faut que le sternum soit au milieu, et que, lorsque la tête tourne, qu'on voye qu'il seroit au milieu. i5 Les clavicules doivent le prendre de chaque côté, et chacune faire comme la figure d'un S, pour aller joindre les épaules. De même, il faut que le corps aille, pour ainsi dire, en serpentant : qu'une hanche, par exemple, qui avance aille à l'autre côté qui ao entre; lequel répond à l'autre côté qui sort.
Il faut qu'une tête soit ronde et ne soit pas marquée par derrière; tant le tour du front que des cheveux aille en ovale et ne soit point trop aplati; que le contour des joues, d'ailleurs, ne soit point 25 rond exactement : car les têtes ne sont point comme cela; surtout, qu'il paroisse quelque chose qui marque dans quelque endroit de cette partie qui est à peu près entre les joues et les lèvres.
La tête du Bernin, du cardinal Scipion Borghèse, 3o
est admirable. Il a marqué tout cet âpre de la chair du visage d'un homme un peu rude. Ses lèvres paroissent vives : il semble qu'il parle; que sa salive soit entre deux. Les plis de son col sont admirables.
5 Son collet paroît être de linge. Son bonnet, qui entre, fait élever les cheveux. Les oreilles, bien placées et belles.
Il y a aussi le David du Bernin, qui a des muscles trop lourds, et comme ceux d'un homme grossier,
10 comme le petit Faune, et qui est mal, d'ailleurs : David a la physionomie basse et même mauvaise.
La Daphné du même. Les membres sont trop menus, trop exactement ronds. D'ailleurs, c'est un chefd'œuvre pour le travail des cheveux et des lauriers.
i3 A l'égard des antiques, il y a: le Gladiateur, qui est une des premières statues de Rome; une tête de Jules César, et, auprès, une Cingara, qui est admirable; un Morphée, qui dort, très bon; une Vénus, qui tient une coquille, et qui est assise et appuyée
io sur sa main; et une grande quantité d'autres statues; un Centaure, qui a un enfant derrière lui.
Généralement parlant, les sculptures de pierre si dure ne sont pas de bonne main : un bon ouvrier n'ayant pas voulu mettre tant de temps à cela, ce 25 sont des hommes qui y ont travaillé à la journée.
Dans un groupe, il est bon que cela fasse pour ainsi dire la pyramide, et que cela aille en diminuant par en haut.
Le Bernin, m'a dit M. Adam, est admirable pour la machine; c'est ce qu'on appelle en peinture ordonnance. Comme il n'a pas la correction du dessin, et que cette correction n'est pas si nécessaire dans une grande machine que dans une seule statue, on ne 5 voit que ses grandes idées, et son défaut devient petit. Au contraire, l'Algarde et le Flamand sont corrects dans le dessin.
Le grand art du Bernin, c'est de savoir tailler le marbre : il semble qu'il en ait fait ce qu'il a voulu. 10
Nous avons été voir à Sainte-Bibiane, M. Adam et moi, une statue de la sainte Vierge, où, avec un art admirable, le Bernin a fait paroître et a distingué une étoffe de laine, avec de grands plis, pour le manteau, une espèce de camisole de soye, qui va i5 jusques aux hanches, dessous, et la chemise, encore dessous. Le manteau a de grands plis et paroît de laine. La chemisette a de petits plis, et est lisse, et paroît de soye, aussi bien que la doublure du manteau. La chemise est encore marquée par ses plis, 20 qui ne sont ni si grands que les premiers, ni si petits que les seconds, et, d'ailleurs, étant de linge, elle n'a point de poli.
Il a mis un très grand nombre de plis à toutes ces draperies et n'a pas laissé, par son art, de faire 25 paroître le nu; en sorte qu'avec beaucoup il fait beaucoup, au lieu que le Flamand et l'Algarde, avec peu de plis, font de même paroître le nu. L'art du Bernin vient de sa science à tailler le marbre, qui fait que, malgré la quantité de plis et de matière, 3o il se sauve; d'autant que, le marbre étant transpa-
rent, il met des yeux et des trous, qui font un bon effet. Cela fait que ses modèles ne sont point recherchés dans les pays étrangers : car, comme la terre n'est pas transparente comme le marbre, il paroît 5 du noir dans ses trous et ses yeux; ce qui les rend rudes : et la confusion fait que cela sent la petite manière : outre que, n'étant pas corrects, le défaut saute aux yeux. Au lieu que les dessins de l'Algarde sont recherchés. Le Bernin n'est donc bien connu îo qu'à Rome.
La pierre de Rome, qui a des trous et s' (?) écaille, mauvaise pour la sculpture; au lieu que celle de Paris est très bonne.
Le Flamand n'a point tant de plis que le Bernin; i5 ils sont plus moelleux. J'ai vu à l'Église de Notre- Dame-de-Lorette, à Rome, une statue de Notre Dame qui est un chef-d'œuvre. Deux ou trois plis uniques font paroître le nu; la simplicité de la coiffure de la sainte est admirable.
20 Les Anciens faisoient plisser les étoffes autour de la chair, afin de bien faire sentir la différence entre les étoffes et la chair. Comme ils mouilloient les linges pour faire paroître mieux le nu, ils ont'fait une chose qui n'est point naturelle : car il n'est pas
25 naturel que l'on ait toujours l'étoffe collée sur la chair.
Quand une statue est élevée, et qu'elle est assise,
les jambes et les genoux cacheroient le corps, si on ne le tenoit un peu élevé. Mais des sculpteurs croyent que c'est un défaut de changer les proportions; d'autant que de vrais hommes ainsi placés paroîtroient aussi courts. Us aiment donc mieux tenir 5 leurs figures assises haut.
C'est un défaut dans un tableau fait pour être élevé de laisser voir tout le plafond : car on ne le verroit pas, si on voyoit une chambre élevée. Les Carrache, dans la Galerie Farnèse, ont placé leurs 10 figures comme si elles étoient de plain-pied, non comme devant être vues de haut.
Il ne faut point que les cheveux soient continuellement annelés comme des vermicelli, comme dans quelques bustes d'empereurs; ils doivent être en i5 espèce de houppes, et les flocons ne sont (sic) pas tous d'une venue.
Les Papes ont toujours fait de deux choses l'une, en France : autrefois, ils soulevoient les sujets contre le Prince; à présent, ils excitent le Prince contre les 20 sujets.
Le cardinal Corradini n'a jamais d'autres plaintes à faire que de ce qu'on ne met pas assez de gens à la Bastille.
Le feu Roi n'aimoit pas beaucoup les alliances; il 25 aimoit presque autant être tout seul à se démêler contre tous. L'alliance de la Suède, à qui on avoit pris quelques états au delà de la mer, l'avoit obligé
de rendre Maestrich. L'espérance d'avoir le duc de Savoye, René (sic), pour lui, lui avoit fait perdre Pignerol et Casai.
Il me semble que, dans sa jeunesse, le feu Roi 5 étoit petit-maître.
La reine d'Espagne d'à présent est un très petit génie. Un prêtre à Parme lui avoit toujours apporté des romans, en cachette, et elle n'avoit jamais lu que cela. Ce prêtre, le seul homme qu'elle vît, avoit fait jo bien du chemin dans son cœur. Il l'accompagna jusqu'à la frontière d'Italie, avec ordre de revenir. Elle vouloit qu'il suivît. Il n'osa pas. Albéroni dit qu'ils l'auroient fait empoisonner.
De la fontaine d'Égérie, qui est hors des murs de i5 Rome, près Saint-Sébastien, il y avoit 20 milles de forêt, dite Aricine, et Egérie étoit une nymphe de cette forêt. La campagne de Rome avoit donc tout une autre face qu'à présent. L'air pouvoit être différent.
20 Les ouvrages de sculpture étant vus tout autour, doivent plaire dans toutes les vues; sans cela un sculpteur, pour une vue, sacrifieroit toutes les autres. Ainsi ce qui est beau en peinture, où il n'y a qu'une vue, est souvent très laid en sculpture. On conçoit
25 que la lumière tombant sur une partie la fait sortir davantage, et, si elle est déjà un peu matérielle, elle le paroît encore davantage. On conçoit d'ailleurs qu'une partie dans l'ombre peut ne paroître pas si
crue qu'elle paroîtroit dans la lumière. Il faut donc faire en sorte qu'un côté ne brille pas aux dépens de l'autre.
Pour une école de sculpture, il faudroit un lieu comme le Panthéon, où l'on mettroit un grand 5 nombre de statues, qui n'auroient besoin que d'un jour, qui est celui d'en haut.
Les Vénitiens défendent tous cordages et toiles des Bolonois, afin d'avoir des ouvriers qui travaillent le chanvre desdits Bolonois, et qu'ils ne vendent que 10 la matière, et non la façon. Or ils (sic) voudroient que quelque prince, comme le roi de France, prît de leurs chanvres, afin d'obliger les Vénitiens de prendre de leurs cordages, et non de leurs chanvres. Lorsque le Roi avoit une flotte, il prenoit des i5 chanvres de Bologne; mais les Vénitiens, afin d'avoir la matière, payoient quelque chose plus cher que le Roi.
Mémoire du chanvre de Bologne, donné par le marquis Gaspard Bolognini , demeurant à Rome, le 20 16 avril IJ2Ç.
La première qualité dudit chanvre est celle qu'on recueille aux environs de la Ville, 5 à 6 milles d'Italie éloignés de la Ville, et ledit chanvre coûte un tiers davantage du suivant. 25
La deuxième vient du Bas-Bolonois, lequel étant tout proche des marais Causé (sic) du Rin (sic), ledit
VOYAGE EN ITALIE 2j'5
chanvre ne trouve pas des eaux assez pures pour conserver la fermeté qu'il reçoit près de la Ville.
Ordinairement, un quintal de chanvre se vend 3 écus romains, qui font 3o Jules; et, à présent, on 3 l'auroit à 2 ï/2.
Le quintal de Bologne augmente de 8 pour 100 de celui de Livourne.
Chaque quintal de transport, de Bologne à Livourne, montera à jules 6, payant douanes et toutes 10 choses; mais, pouvant charger dans Ancône ou Sinigaglia, un petacliio chargé de 7^ de chanvre, ledit bâtiment transporté à Marseille ou Toulon, payant transport, assurance et douane, ne reviendra pas à 3oo écus.
i5 Le chanvre prêt à filer en câble, de la première qualité, ne diminuera que de 10 pour 100, et celui de la deuxième, de 3o pour 100.
Le câble, bien godronné, de la première qualité
sera toujours un tiers de moins que celui qui sera
20 fait de tout autre chanvre, et l'expérience a été
faite dans l'Arsenal, et la raison en est parce qu'il
est plus fort que tout autre.
Le pays de Bologne produit, toutes les années, 12,000 livres de chanvre, en échange duquel on 25 pourroit prendre des manufactures, des dorures, des draps, et bien d'autres choses de France.
Les républiques dTtalie ne sont que de misérables aristocraties, qui ne subsistent que par la pitié qu'on leur accorde, et où les nobles, sans aucun sentiment
de grandeur et de gloire, n'ont d'autre ambition que de maintenir leur oisiveté et leurs prérogatives.
Le démêlé des Bolonois avec les Vénitiens vient de ce qu'ils ne veulent pas souffrir que les Bolonois conduisent le Reno dans le Pô. Les Ferrarois ont, 5 comme les Vénitiens, intérêt de les en empêcher. Les Vénitiens craignent que le fleuve, se jetant dans le Pô, n'entraîne encore plus de sable dans leurs langues; et les Ferrarois, qui ont le sol de leur ville 3o pieds ou environ plus bas que le lit du Pô, craignent 10 tout : car ils ne peuvent pas s'empêcher de périr. Mais les ingénieurs ont dit qu'au contraire, plus le fleuve recevroit d'eau, plus il auroit de rapidité et entraîneroit de sable. Les Vénitiens vouloient faire la guerre du temps du pape Conti, qui avoit dessein i5 de faire exécuter cet ouvrage. Les Bolonois avoient même obtenu un rescrit de l'Empereur, qui déclaroit que, pour raison de ce, il n'y auroit point de guerre en Italie. Ce pape -ci a déclaré à l'ambassadeur de Venise que, de son pontificat, rien ne se feroit; ce 20 qui désespère les Bolonois.
Il y a trois beaux palais : celui du Luxembourg; le Palais Pitti, à Florence; le Palais Farnèse, à Rome; et deux sont inhabités.
Le dôme de Saint-Pierre paroît léger; cependant zb Saint-Pierre découpé ferait dix à douze églises.
J'ai vu les cérémonies de la Semaine sainte. Ce qui
m'a fait le plus de plaisir, c'est un Miserere si singulier qu'il paroît que les voix des châtrés sont des orgues.
Le 18, je partis de Rome pour Naples, dans une
5 chaise, avec deux Allemands : un officier et un consul de Livourne. Nous passâmes par la porte Saint-Jean ou Cœli- Montana et entrâmes dans la voye latine. Nous trouvâmes, à gauche, le fameux aqueduc achevé par Claude, qui paroît presque encore entier; mais
10 il y en a un autre, moins élevé, qui conduit les eaux à Rome. Nous laissâmes aussi Frascati à gauche.
Nous nous arrêtâmes une demi-heure à Marino ou Villa Mariana, village de 3 à 4,000 âmes, appartenant au Connétable; et, suivant la campagne de
i5 Rome, nous allâmes coucher à Velletri, lieu un peu plus considérable que Marino. Les auberges sont détestables. C'étoit une principale ville du pays des Volsques.
De là, nous allâmes coucher à Piperno, laissant à
20 gauche, sur le sommet d'une montagne, la petite ville de Setia. Juvénal parle de ses vins : Setimim ardebit in auro. Il y a, auprès, un reste de quelque ouvrage ancien, qui me paroît être un réservoir d'eau. Auprès de cette ville, il y a un petit fleuve
2î> appelé délie Case-Nove, sur lequel on peut s'embarquer jusqu'à Terracine. On prend à gauche pour aller à Piperno, auprès de l'ancien Pipernum, ville des Volsques.
On ne sauroit croire combien tout ce pays est peu
3o peuplé. On n'y trouve aucune maison, ni de bourgs
ou villes, que de très loin en loin. Je trouve la Hongrie un peu plus peuplée.
2 ou 3 milles avant Piperno, il y a quelques oliviers.
Quelques milles avant d'arriver à Terracine, on laisse à droite le Marais Pontin, au travers duquel 5 traverse le chemin Appins ; mais on ne passe plus par ce marais.
On arrive à Terracine, et on trouve, de temps en temps, YAppius.
Terracine est encore une misérable ville de 2 à 10 3,ooo âmes, désolée aussi bien que les villes papales que nous avons vues. Les habitants sont tous blêmes, et les femmes, vilaines; ce qui vient du mauvais air. J'ai pourtant ouï dire à un habitant qu'on y voyoit des gens de 80 à qo ans, et qu'on y vieillissoit assez. 15
Terracine est sur le bord de la mer. Il y avoit là quelques misérables bateaux napolitains : car les sujets du Pape n'ont pas une seule barque à eux. C'est que l'Église, qui a tout, ne se mêle pas d'en avoir. Généralement, toute la côte de la mer Médi- 20 terranée qui est au Pape, depuis Civita-Vecchia jusqu'à Terracine, est en mauvais air; ce qui fait en partie que le pays n'est pas peuplé.
Page 3, ligne i. — Laxembourg, ou plutôt Laxenburg, que certains éditeurs ou biographes de Montesquieu ont confondu avec Luxembourg, est situé dans la Basse- Autriche (cercle d'Unter- Wienerwald), à une vingtaine de kilomètres au sud de Vienne.
Page 3, ligne 2. — L'empereur qui reçut Montesquieu est Charles VI, frère et successeur de Joseph Ie''. Né le ier octobre i685, il fut, d'abord, proclamé roi d'Espagne, sous le nom de Charles III, le 12 septembre 1703, à Vienne, par l'empereur Léopold Ier, son père. Mais il ne put détrôner son compétiteur Philippe V, petit-fils de Louis XIV. Il ajouta, cependant, aux états et aux titres de la maison d'Autriche (dont il devint le chef, le 17 avril 171 1, par la mort de son frère), plusieurs des dépendances de la monarchie espagnole. En vertu des traités de Radstadt, du 6 mars 171 3, et de Londres, du 2 août 1718, il garda les Pays-Bas, le Milanais, les Heaumes de Naples et de Sicile, etc. Il mourut le 20 octobre 1740, sans laisser de fils.
Page 3, ligne 3. — L'impératrice dont il est ici question est Elisabeth-Christine de Brunswick-Wolfenbuttel, née le 28 août 1691 et morte le 21 décembre 1750. Elle s'était mariée par procuration, à Vienne, le 2 3 avril 1708, avec le futur empereur Charles VI, qui s'efforçait alors d'enlever l'Espagne à son compétiteur Philippe V. Elisabeth s'empressa de rejoindre son époux. Celui-ci la laissa en Catalogne, le 27 septembre 171 1, à la tête de ses partisans, pendant qu'il revenait en Allemagne, pour recueillir l'héritage de son frère. Montesquieu n'exagère point quand il célèbre les agréments de l'Impératrice, qui mérita vraiment le titre de la plus belle princesse du monde.
Page 3, ligne i3.— Charles VI, qui ne se consola jamais d'avoir dû renoncer au trône d'Espagne, avait recueilli à la cour de Vienne ceux de ses anciens sujets qui s'étaient compromis en sa faveur. Des plus notables d'entre eux, il avait formé un conseil spécial, chargé d'administrer les états italiens qu'il possédait en vertu des traités de Radstadt et de Londres. L'influence du Conseil
espagnol sur les affaires publiques de l'Autriche fut loin d'être toujours heureuse, au jugement des autres serviteurs de Charles VI.
Page 3, lignes 18 à 20. — La simplicité du Château de Laxen> bourg inspira à Montesquieu une répartie heureuse, dont il a conservé le souvenir dans ses Pensées manuscrites.
Au tome II, folio 3i, on lit :
« Lorsque je voyageai, j'arrivai à Vienne. Étant àLaxembourg, dans la salle où dînoit l'Empereur, le comte de Kinsky me dit : « Vous, Monsieur, qui venez de France et avez vu Versailles, » vous êtes bien étonné de voir l'Empereur si mal logé. — Mon- » sieur, lui dis-je, je ne suis pas fâché de voir un pays où les » sujets sont mieux logés que le maître. » Effectivement, les palais de Vienne et de Laxembourg sont vilains, et ceux des principaux seigneurs sont beaux. »
Au tome III, folio 35i, on trouve une version plus sommaire du même incident :
« Le comte de Kinsky me dit lorsque j'arrivai à Vienne : « Vous » trouverez le palais de l'Empereur bien vilain. » Je lui répondis : « Monsieur, on aime assez à voir un vilain palais d'un prince » dont les maisons des sujets sont belles. »
Page 4, ligne 1. — Fils du duc Léopold, auquel il succéda le 27 mars 1729, François-Etienne, prince héréditaire de Lorraine, était né le 8 décembre 1708. Après avoir épousé, le 12 février 1736, la fille aînée de Charles VI, sa cousine Marie -Thérèse, il devint grand-duc de Toscane le 9 juillet 1737. Mais il avait dû abandonner auparavant, à la France, ses duchés de Bar et de Lorraine, en exécution du traité de Vienne, du 3 octobre 1735. Quand son beau-père fut décédé, il lui succéda, dans les États héréditaires de la maison d'Autriche, comme corégent de sa femme. Puis, le i3 septembre 174.S il obtint la dignité impériale, qu'il conserva jusqu'à sa mort (8 août 1765) sous le nom de François Ier.
Page 4, ligne 5. — Charles VI avait eu, d'abord, un fils. Mais l'archiduc Léopold, né le i3 avril 1716, mourut le 4 novembre de la même année. Après lui, sa mère n'eut que des filles : Marie- Thérèse, Marie-Anne et Marie-Amélie. C'est, sans doute, quand • cette dernière vint au monde, que le prince héréditaire de Lorraine manifesta une joie secrète. Marie -Amélie naquit le 5 avril 1724 et mourut le 19 avril 1730.
Page 4, ligne 14. — La maison ou plutôt le palais du prince Eugène subsiste encore dans la Himmelpfortgasse de Vienne. C'était l'œuvre des architectes Jean-Lucas Hillebrand et Fischer d'Erlach. Le Ministère des Finances y est installé de nos jours.
NOTES 28l
Page 4, ligne i5. — Jean- Adam, prince de Lichtenstein, avait consacré, de 1701 à 1712, une partie de sa grande fortune à la construction d'un palais sur la Rossau. C'est la que Montesquieu vit les peintures dont il parle à la page 375 de son Spicilegium : « Il y a, dit-il, une grande quantité de Rubens chez la vieille
princesse de Lichtenstein, à Vienne Il y a aussi quelques
tableaux du Titien. »
Page 4, ligne 21. — Montesquieu avait écrit d'abord la moitié, au lieu de 120,000.
Page 4, lignes 2 5 et 2 G. — Montesquieu veut sans doute parler du Jardin du Belvédère, où le prince Eugène avait établi sa résidence favorite, au sud-est de Vienne. — Dans son Spicilegium, au folio 373 bis, Montesquieu dit :
« Afin de tromper la vue et de faire paroître une colonne plus grande qu'elle n'est, on la fait plus petite dans le haut; c'est une tromperie fort ingénieuse. J'ai vu dans le jardin du prince Eugène des colonnes plus larges par le haut; ce qui me paroît sans beauté. »
Page 4, ligne 26. — Le jardin du prince de Schwarzenberg subsiste toujours, à l'ouest du Jardin du Belvédère.
Page 5, ligne 2. — Wilhelmine- Amélie, fille de Jean-Frédéric, duc de Hanovre, et femme de l'empereur Joseph Ier, naquit le 26 avril 1673, se maria le i5 janvier 1699, et mourut le 10 avril 1742.
Page 5, ligne 6. — Toute la fin de l'alinéa, à partir de Peutêtre, a été ajoutée après coup.
Page 5, ligne 11. — Le manuscrit donne Dourcleit, au lieu de Durchlaucht.
Page 5, ligne 12. — François-Eugène de Savoie, connu sous le nom de prince Eugène, naquit à Paris, le 18 octobre i663, d'Eugène-Maurice, duc de Savoie-Carignan, et d'Olympe Mancini, nièce du cardinal Mazarin. Rebuté par Louis XIV, il entra, à l'âge de vingt ans, au service de l'empereur Léopold Ier. Nous n'avons point à rappeler le rôle qu'il joua en Autriche, où il remplit, entre autres fonctions, celle de président du Conseil de Guerre, de 1703 jusqu'à sa mort (21 avril 1736).
Dans son traité De la Considération, Montesquieu avait inséré un éloge du Prince t. Aussi fut-il reçu par lui très gracieusement, lors de son voyage à Vienne. Dans une lettre qu'il écrivait le 4 octobre 1752, à l'abbé de Guasco, notre auteur se plaît
1. Deux Opuscules de Montesquieu (Bordeaux, G. Gounouilhou, 1891), page 54.
encore à rappeler qu'Eugène lui avait fait « passer des moments délicieux » ».
Nous serions disposé à croire que Montesquieu songea quelque temps à lui dédier une de ses œuvres, et que cette œuvre était précisément le traité De la Considération.
Si nous supposons qu'il songea à dédier un de ses écrits au prince Eugène, c'est que, dans ses Pensées manuscrites (tome III, folio 89), on trouve une soi-disant Préface (sans autre désignation) qui nous semble viser le vainqueur de Zentha :
e Dès l'instant que j'eus l'honneur de vous voir pour la première fois, à la cour de Vienne, je sentis cette impression que fait sur les autres un mérite rare; et, quoique vous n'eussiez pas les mêmes raisons, mon bonheur fut tel que je vis qu'à mesure que j'avançois vers vous, vous vouliez bien vous approcher de moi. Et telle fut ma situation que je fus presque obligé par reconnoissance de chérir ce que j'admirois. Voilà ce qui m'a déterminé à vous consacrer ce petit ouvrage : car, si le hasard le fait passer à la postérité, il sera le monument éternel d'une amitié qui me touche plus que la gloire. »
Si maintenant nous croyons que le petit ouvrage dont il s'agit dans la Préface n'est autre que le traité De la Considération, c'est, d'abord, parce que cet écrit rapprocha Montesquieu du prince Eugène. En outre, dans le tome III des Pensées (au folio 10, v°), notre auteur, parlant de la même dissertation, raconte qu'elle avait été remaniée par Made de Lambert, et puis, insérée par erreur dans le recueil des œuvres de la marquise. En terminant, il ajoute qu'il se félicite de cette confusion, espérant que son ouvrage serait « le monument éternel d'une amitié qui » le « touche bien plus que ne feroit la gloire ». On reconnaît la phrase finale de la Préface. Montesquieu n'aurait-il pas, à l'occasion du même écrit, changé l'adresse d'un hommage qu'il avait d'abord destiné au prince Eugène ?
Au folio 35 1 du tome des Pensées manuscrites auquel nous venons de faire deux emprunts, on trouve citée l'opinion suivante du Prince :
« Le prince Eugène me disoit : « Je n'ai jamais écouté ces » faiseurs de projets sur les finances; parce que, que l'on mette » l'impôt sur les souliers ou sur la perruque, cela vient au même. » — Il avoit bien raison : ce sont les perpétuelles réformes qui font que l'on a besoin de réforme. »