XIV PREFACE
abhorrait la chicane. La pratique des lois criminelles de son temps devait répugner à cette bienveillance générale qui le caractérisait. Nous soupçonnons même que les questions litigieuses soulevées par ses justiciables le passionnèrent toujours moins que les querelles antiques de Pompée et de César, surtout de Carthage et de Rome. Aussi vendit-il sa charge de président à mortier au Parlement de Bordeaux dès qu'il se fut créé à Paris, grâce à son mérite littéraire, une situation plus conforme à ses goûts.
Ses relations lui ouvrirent les portes de l'Académie française, le 5 janvier 1728. Mais alors il ne bornait point son ambition à l'acquisition du titre de membre de l'illustre compagnie. Il songeait à la carrière diplomatique, où plus d'un magistrat s'était distingué sous les règnes précédents ».
Or, pour compléter ce qu'on apprend dans les livres sur le droit des gens, idéal ou positif, rien ne vaut un voyage qui vous donne l'expérience des cours, des ministres et des princes étrangers. Aussi, quand l'occasion d'en faire un semblable fut offerte à Montesquieu, la saisit-il avidement. C'est ce qui se produisit lorsque lord Waldegrave fut choisi pour représenter le roi Georges II à la cour de l'empereur Charles VI.
Le nouvel ambassadeur d'Angleterre à Vienne appartenait à la descendance de Jacques II et d'Anna Churchill. Son oncle, le maréchal de Berwick, avait habité Bordeaux pendant la Régence, à titre de gouverneur de la Guyenne. Un commerce suivi et même intime s'était établi alors entre le Maréchal et le baron de La Brède. Quand Berwick quitta la province, ces rapports ne cessèrent point 2.
1. Ce fait ressort du brouillon d'une lettre écrite par Montesquieu au duc de Richelieu (brouillon conservé aux archives de La Brède), aussi bien que de la lettre à l'abbé d'Olivet (du 10 mai 1728) imprimée dans le tome VII (page 220) des Œuvres complètes de notre auteur.
2. D'après un brouillon de lettre, du 27 juillet 1726, quand Montesquieu vendit sa charge, il écrivit au maréchal de Berwick, qui se félicitait à l'idée de le voir plus souvent chez lui : «... et n'étant plus président, je serai, au moins, concierge de Fitz-James » (Archives de La Brède).
PKÉFACË XV
Montesquieu put ainsi connaître, dans la famille des Fitz- James, leur parent lord Waldegrave, et se lier avec lui.
Il n'était guère possible de trouver un plus séduisant introducteur dans le monde politique et diplomatique. L'idée de l'accompagner en Autriche dut venir naturellement à celui qu'il honorait de son amitié. L'ancien président au Parlement de Bordeaux était, d'ailleurs, certain que sa qualité officielle de membre de l'Académie française et sa qualité officieuse d'auteur des Lettres Persanes lui assureraient à la Cour impériale une réception personnelle, digne de son caractère et flatteuse pour son amour -propre.
Au moment où Montesquieu se mit en route, les états qu'il devait visiter traversaient une crise dont peu de contemporains semblent avoir deviné l'importance. L'ancien état de choses était ébranlé profondément en Europe. Des puissances qui, depuis un, deux ou trois siècles, jouaient les premiers rôles, allaient s'effacer devant d'autres, qu'elles dédaignaient naguère. Et, comme s'il fallait des acteurs nouveaux à une pièce nouvelle, les plus glorieuses dynasties s'éteignaient, l'une après l'autre, sur leurs trônes, quand ce n'était pas dans l'exil. La même fatalité semblait s'acharner, du reste, sur les monarchies et sur les républiques. Si la décadence de Gênes et de Venise était évidente dans le sud, celle des Provinces- Unies, que la Hollande groupait autour d'elle, n'était guère moins visible au nord. On eût même vu, sans la bienveillance d'un pape, disparaître vers cette époque l'innocente république de Saint -Marin!
La guerre de la Succession d'Espagne contribua pour beaucoup à l'ébranlement général dont nous rappelons les conséquences. Elle avait abouti, sans doute, à des par-