PREFACE XIX
Pour les Provinces -Unies, il est facile de résumer en quelques lignes la situation que leur avait faite le traité d'Utrecht.
Elles payaient cher l'honneur d'avoir une fois humilié Louis XIV. C'était, en somme, au profit de leurs alliés qu'elles avaient remporté des victoires brillantes, mais ruineuses. Epuisées, à bout de ressources, accablées du poids de leurs dettes, elles semblaient résignées maintenant à une décadence irrémédiable, à la fois politique, financière et commerciale.
Même à part toute autre cause, l'état instable et critique où se trouvait une si grande partie de l'Europe expliquerait, sans l'excuser, le spectacle étrange que donna le monde diplomatique à la suite des traités de 171 3 et de 1 714. Il inspira sûrement à Montesquieu le jugement si sévère qu'il porte sur les politiques dans certains de ses ouvrages'. Jamais, en effet, on ne vit plus d'incertitude et d'inconstance dans les desseins des gouvernements. Il n'est pas facile de suivre, encore moins de comprendre les agissements de leurs ministres à cette époque. On les voit signer traités sur traités, s'assembler en congrès impuissants, conclure et rompre des alliances passagères : d'année en année, sinon de mois en mois, le groupement des états varie.
Il s'en fallut même de bien peu qu'une guerre générale n'éclatât dès 1727. Le Pape intervint, par bonheur, et ménagea un rapprochement entre les signataires des traités conclus en 1725, à Vienne, d'une part, et à Hanovre, de l'autre. Les ministres d'Angleterre et de France s'entendirent avec les représentants de l'empereur Charles VI et du roi Philippe V, surpris de se voir, depuis peu, alliés l'un de l'autre. Des articles préliminaires d'engagements qu'on devait prendre, ensuite, à titre définitif arrêtèrent les hostilités partielles. A la mort de Georges Ier, tout, il
1. Mélanges inédits de Montesquieu, publiés par le baron de Montesquieu (Bordeaux, G. Gounouilhou, 181)2), pages ibj et suivantes.
XX PRÉFACE
est vrai, faillit être remis en question. On finit, néanmoins, par éviter une guerre immédiate, qu'il n'y avait, d'ailleurs, aucune raison sérieuse d'entreprendre ; pas de quoi « faire tuer un poulet», devait dire le prince Eugène, en 1730, à lord Waldegrave lui-même1.
C'est (paraît-il) le 5 avril 1728 2, que lord Waldegrave et son compagnon de route quittèrent Paris. Nous ne connaissons qu'un incident de leur voyage jusqu'à Vienne. Une voiture versée ou cassée les obligea à faire à cheval une de ces longues traites qui laissent de douloureux souvenirs aux écuyers novices 3.
Ils n'en arrivèrent pas moins à destination avant le 2 mai. En effet, à cette date, le représentant de Georges II échangea des instruments diplomatiques avec un représentant de Charles VI 4. Le noble lord s'empressa, ensuite, avec son ami, de faire sa cour à l'Empereur et à l'Impératrice, ainsi qu'aux ministres de la Conférence S et aux autres grands personnages de l'État.
Dans ses notes et dans ses lettres, Montesquieu a consigné le souvenir de l'accueil gracieux qu'il reçut. Bien des
1. W. Coxe, History of ihe House of Auslria, 3e édition (Londres, G. Bell et fils, i88q), tome III, page i5i.
■i. Mémoire pour servir à l'Eloge de M. de Montesquieu, par M. de Secondât, publié dans Y Histoire de Montesquieu, par L. Vian (Paris, Didier et O, 1878), page 3qq.
3. Lettre (inédite) de M. de Bulckley à Montesquieu, du 2 5 mai 1728 (Archives de La Brède).
4. Recueil des Instructions données aux Ambassadeurs... de France, Ant riche, avec... notes par M. Alb.Sorel (Paris, F. Alcan, 1884), page 238, note 3.
5. On appelait, à Vienne, ministres de la Conférence les membres du Conseil privé, qui délibérait avec l'Empereur sur la direction générale des affaires intérieures et extérieures de l'État.