TYROL, BAVIÈRE ET WURTEMBERG
Le même jour, une heure avant Soleil couché, je partis de Vérone pour aller à Trente. Le pays est
5 plein de pierres et de rochers. Depuis Vérone jusqu'à Trente, nous avons suivi l'Adige, et, dès que nous sommes arrivés à Volargne, nous Pavons suivie avec péril (Volargne eàt la seconde poste de Vérone) et couru risque, dans une nuit obscure, d'y être pré-
lo cipités, surtout auprès d'une forteresse des Vénitiens appelée La Chiusa, qui est sur une montagne et ne laisse qu'un passage très étroit entre elle et les précipices du fleuve. Encore, le chemin est-il coupé par un pont-levis. Des soldats traînent votre chaise jus-
i5 ques en haut, et il faut beaucoup chicaner pour les faire contenter d'un teston, qui est leur droit.
Ala est une terre du comte de Castelbianco, où il
y a un très grand nombre de métiers pour des
velours. C'est là que, pour la première fois de ma
20 vie, j'ai pris une idée de la fabrique des velours.
Imaginez -vous qu'au métier et à la chaîne ordinaire
TZjZKin ec .Jt rrr,i"^g
qic îc Ttizzrs : ésni- i"r:s cité, carh^ par la trème q:d se place à TciTerj et le cccrre, et, de Paatie, par cetie chaise partfcT^.ère i^nt Ta: parié, qai forme f le Tùlyzi%^ Oa rasâe es tt» £I de laitoiu de la gryss^cur d'une petite érir:z''e, qai est creux, en canal, des deux c5tés« entre les d^sx £Is de la chaîne ordinaire; pois, on fût descendre la chaîne particclière, de £^3n qn*elle empare le cylindre; pnis, on i5 fait passer la trème à Fordînaire par la chaîne com* mane à tontes les éloges. Après qnoi, avec nn instmment taillant, on sait le long da canal cette chaîne da veloars, et on la CDaps ; ce qni en fait le poil. Cette chaine tient to xonrs, parce qae Topération qu*on a *<> faite avant de passer trois fois la trêms la tient. Pais, on recommence sans cesse la mîm3 opération.
Toat ce pays, tant vénitien que trentin, jasqnes à Trente, est plein de mûriers, et même dans les montagnes du Trentin, qni sont des rochers. Les mûriers i5 viennent à merveille dans les collines et les vallées, et cette terre est extrêmement fertile. On voit, dans le même champ, des bleds d'Inde et antres, de la vigne sur des cerisiers, ormes, frênes, noyers, et des mûriers partout. 3o
VOYAGE EN ALLEMAGNE l3l
Tout Roveredo travaille aux premières manufactures de soye, qui est de filer les cocons dans les chaudières. Il y avoit autrefois à Roveredo beaucoup de manufactures d'étoffes de soye ; mais il y en 5 a peu à présent. Les soyes de ce pays sont bonnes.
Roveredo est grand comme Dammartin, et tout y travaille.
Ces peuples sur les confins de l'Allemagne et de l'Italie ne sont contenus par rien. Ils sont, en quel-
lo que façon, libres et, par conséquent, insolents : car il n'y a rien de pis que la populace libre. D'ailleurs, les fripons font plus volontiers leur résidence sur les confins de deux états.
On est étonné de voir en Italie qu'il faut payer
i5 exactement à chaque poste et se faire rendre exactement son reste. Cela est nécessaire. Le menu peuple y a si peu de bonne foi que chacun ne cherche qu'à se (sic) tromper, qu'on ment, qu'on nie les faits. Personne donc ne se fie à un autre. Au lieu qu'en
30 France il semble que la bonne foi règne dans ces conventions qui se font et courent d'une, de deux, de trois postes à l'autre.
Les Allemands, très peu vifs dans leur jeunesse, se
trouvent souverainement épaissis dans l'âge avancé.
%5 Aussi ceux qui ont quelque espèce d'affaire ou de
commerce ont-ils coutume de se reposer de tout sur
quelqu'un qui puisse se remuer.
On est bien étonné, quand on quitte la belle Italie
le TjyqL Voss mt mojez neo jusà Treale ^oe des imfTgnm; riea (je cnns) à bspÂzk: nem jmiÉ'à Monkli. Voi
TicBfee etf «ae bâea ^BÛBe TÎDe. L'Eiièqiie réside 5 rcté à Lirolm, BÛoa à i5 nOes de Trente. L'hiver, il réside à Trente.
On Tott rÉg^Iise de Sainte- 3fuie-3Ia)enre, où s*est tenn le concile^ qm n*est bonne qne pour la célélmtion d*izne messe de punisse. On s'imagine lo Inen qall n j a point d'onrrage de Fart à Trente digoe de la ^«rioàti da Tojagenr.
Le 3i juillet, à 6 heures de France, je partis de Trente. Je ne restai en chemin ni pour manger ni pour dormir, et j*aniTai à In^rûck le loidemaiD, i5 à 1 1 heures dn matin. Jarois mis à Trente un avanttraine (sic) à ma chaise, pour 3 pîstoles d'Espagne.
Tont ce qne /ai tu da Tjrol, depuis Trente jnsqnes à Insprûck, m*a paru un très mauvais pays. Nous avons toujours été entre deux montagnes, et lo ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'après avoir presque crevé de chaud à Mantoue U m'a fidlu souflBrir un froid très vif dans ces montagnes du Tyrol, quoique j'eusse des habits bons pour l'hiver, et cela, le i^ jour d*août. %s
On arrive de Trente à Bolzano, toujours entre deux montagnes, suivant l'Adige, que l'on ne perd
VOYAGE EN ALLEMAGNE l33
jamais depuis Vérone. A Bolzano, Ton quitte TAdige, qui reste à gauche, et Ton suit TEisack. Il y a 7 lieues d'Allemagne (ou 35 milles d'Italie) de Trente à Bolzano. De Bolzano, suivant toujours l'Eisack, on
5 arrive au Grand -Brenner.
Le Brenner est une haute montagne, d'où sortent deux rivières : l'Eisack, qui va dans l'Adige, à i mille d'Italie au-dessous de Bolzano, et le Ultz (sic)^ qui [va], de l'autre côté, à InsprUck et se jette là
xo dans rinn. Il n'y a pas plus de 200 pas d'une source à l'autre. Ce sont plutôt deux torrents que deux rivières. C'est comme un toit à deux égouts. La carte de de L'Isle marque mal ou ne marque point du tout la source de ces deux torrents. Les sources
i5 y paroissent très éloignées; ce qui n'est point.
Du lieu de cette séparation, qui se fait à la poste appelée Brenner^ à InsprUck, il y a 3 postes (ou 6 lieues d'Allemagne). De Bolzano à cette séparation, il y a 6 lieues et 1/2. — On peut juger, en
2o passant par cette route, combien la terre de Lomhardie est basse : car on monte toujours l'Adige de Vérone à Trente, et elle y est fort rapide; et on monte toujours l'Eisack, qui n'est qu'un torrent et n'est navigable nulle part de Trente
asjusques à sa source. — Qui sont (sic) i3 lieues d'Allemagne.
Voici le nom des postes de Bolzano à InsprUck :
Bolzano, Leitchen, KoUmann, Brixen, Mittewald, 3o Sterzing, Brenner, Steinach, Schœhnberg, InsprUck.
Je regarde le Tyrol comme les Alpes mêmes qui séparent l'Allemagne de Tltalie. Généralement, ce que j'en ai vu est mauvais. Ce sont des montagnes, la plupart du temps couvertes de neiges et la plupart du temps très stériles. 5
L'Allemagne peut aisément se défendre de l'invasion, et l'Italie aussi, par ces côtés de séparation. Le Tyrol est une forteresse, et, si les Romains avoient fait une seule province de ce que nous appelons à présent V Italie, et que la République l'eût gardée lo avec jalousie, elle auroit subsisté longtemps. Au lieu qu'en donnant à des gouverneurs particuliers la Gaule cisalpine, le reste de l'Italie, depuis le Rubicon, ne pouvoit pas se défendre, et Pompée fut obligé de l'abandonner. iS
Il est facile, en parcourant ces pays, de se convaincre que ce sont les fleuves qui ont fait les chemins ou, au moins, ont aidé les hommes à les faire. Dans tout le pays que j'ai parcouru, le chemin suit toujours le fleuve et la croupe des montagnes qui 20 sépare les fleuves. C'est ainsi que la Nature aide à l'art.
Il y a dans l'Eisack des masses de pierre de la couleur du porphyre; mais elles n'en ont pas la dureté. Je croyois avoir fait une trouvaille. 25
On m'a montré à KoUman une pierre appelée granach. C'est peut-être le grenat. Elle est tachetée et d'un rouge qui approche du jaune. On la trouve dans la terre, dans un lieu appelé £b//man, près de là.
VOYAGE EN ALLEMAGNE l35
InsprUck est entre les montagnes, dans une petite plaine. Elle est sur l'Inn, qui est déjà là une grosse rivière. Dans l'Église des Cordeliers, il y a vingthuit statues de bronze, de hauteur naturelle, des 5 souverains et souveraines du pays, toutes très mal faites.
Dans la Maison du Conseil d'Autriche, il y a une
espèce de couverture ou d'auvent qu'on dit et qui
paroît même être fait de lames d'or. Je n'en sais pas
lo la vérité ; mais je ne crois pas que la pauvreté des
Autrichiens l'eût laissé.
Je suis parti d'Insprtick le même jour, i^** août, à 3 heures après midi. Il faut monter une montagne appelée ZirU Cette montée dure bien 4 milles,
i5 d'une montée assez rude. Aussi met-on quatre chevaux à la chaise, et paye-t-on 6 florins et 1/2 pour cette poste.
Je suis arrivé à l'entrée de la nuit à Seefeld, qui est la première poste après InsprUck. J'y ai couché
ao et suis parti le lendemain, au lever du Soleil.
De là, j'ai fait une poste et 1/2 jusqu'au lieu appelé Mittenwald, qui est un petit lieu fort serré entre les montagnes. Il y faisoit si froid que je fus obligé de me chauiFer. La neige étoit tout près de la maison, sur
2b la montagne. On me dit qu'elle étoit là depuis plus de cent ans, et qu'elle est dure comme de la glace. Ils savent, par un baromètre fort singulier, quand il y doit pleuvoir : c'est quand ils voyent de la maison une trentaine de chèvres sauvages sur les mon-
3o tagnes. C'est un signe qu'il fait un grand chaud sur
l36 MONTESQUIEU
la colline, et elles Tiennent se mCraSchir; et c*est le chand qui fût que le Solefl enlève des vapenn.
De Mitlenwald à Molixte (sic), il y a une poste 1/2. lA on tromre on giand lac appelé de ce nom; pois, on antre encore. Ces lacs peuvent avoir cbacon 2 on s 3 lieues d'Allemagne de tour. Je n'ansnre pourtant rien, n'en pouvant guère bien juger par le coup d'œO que Ton donne en passant.
Vers le milieu de cette poste se trouve la séparation du Tjrrol et de la Bavière, et on arrive à 10 Benedictbeuem. De là, on faàt 2 postes jusques à Wolfrathshausen, qui est un gros village, plein de bestiaux, qui se retirent cbacun dans leur maison. Et, de là, on fait encore 2 postes jusques à Munich.
Vous remarquerez que les postes de Bavière et du iS nord du Tyrol ne finissent jamais. Je ne restai sur le chemin pour boire, manger, ni dormir, et je n'arrivai à Munich que le lendemain matin, une heure avant jour, quoique je n'eusse changé que cinq fois de chevaux. Les lieues de Bavière sont immenses. Je «> crois que les Allemands, qui pensent peu et, par conséquent, ne s'ennuyent jamais, ont fabriqué les lieues si longues pour nous.
Les paysannes de Bavière n'ont de jupes que jusqu'aux genoux et ont des chapeaux; comme des aS hommes» tant leurs jupes ressemblent à une culotte large. La plupart des paysans de Bavière portent la barbe comme en Tyrol. Il faut que les modes fassent
VOYAGE EN ALLEMAGNE iSy
bien du chemin avant d'arriver aux paysans du Tyrol et de Bavière.
Dès qu'on entre dans le Tyrol, on sent le climat d'Italie changer : c'est un froid très grand. Aussi 5 passe -t- on d'abord des cheveux noirs aux cheveux blonds. Ce sont les montagnes qui font cette différence. Depuis Trente, et même avant, jusqu'à Munich, on marche toujours entre deux montagnes : on ne voit jamais qu'un petit morceau du Ciel, et on est au 10 désespoir de voir cela durer si longtemps. C'est là que l'on trouve la solution du problème de Virgile :
Die, quitus in terris, et eris mihi ntagnus Apollo, Très pateat Cceli spatium non amplius ulnas.
Mats, quand le Soleil, par hasard, se trouve bien i5 darder à plomb dans cet entre -deux, c'est là qu'il fait des moments de chaleur bien vifs.
Dans plusieurs lieux de ces pays-là, on a neuf mois d'hiver; mais on s'y chauffe bien, le bois y étant commun.
20 Le Tyrol a beaucoup perdu par le chemin que l'Empereur a fait faire par la Styrie et la Carinthie. Bien des hommes et des marchandises y passent à présent; ce qui diminue d'autant le nombre des passagers du Tyrol. Cela y apportoit de l'argent.
25 Au Brenner, on sème de l'avoine; mais elle ne mûrit pas tous les ans. Le Tyrol a assez de bled, de bestiaux; pas assez de vin, qu'il tire du Trentin.
Le gouvernement de l'Empereur dans le Tyrol est doux. C'est un dicastère qui règle tout.. Chacun va jurer de la quotité de son revenu. On le taxe à proportion qu'il a, et cela va ordinairement à 1/40, années ordinaires. 5
La bonté du Gouvernement et le passage des hommes et des marchandises fait que Ton vit bien dans le Tyrol, en dépit de la Nature. Il faut avouer, cependant, que les voyageurs voyent le Tyrol pire qu'il n'est, y ayant entre les montagnes des vallées 10 très fertiles et des coteaux de même.
Le Tyrol est une forteresse presque imprenable. Les paysans, avec des pierres, déferoient une armée. Le duc de Bavière ne se trouva pas bien d'y être entré. Il vint (je crois) jusqu'au Brenner. i3
Souvent le Brenner se couvre de neige, de façon que le chemin est fermé d'abord. Les gens du pays sont commandés pour l'ouvrir : ouvrage qui dure quelquefois trois jours.
Je disois à un officier allemand : c Vous ne pou- 20 vez résister à notre vivacité; ni nous, à votre lenteur. >
La ville de Belgrade est très bien fortifiée et est une des meilleures places de l'Europe.
On a fortifié aussi Orsova. On sait que c'est une i5 île sur le Danube. On a fait un ouvrage sur le bord
VOYAGE EN ALLEMAGNE iSg
de l'île, qui avance sur le Danube, où on a mis des batteries de canons, qui laboureroient une demilieue sur les Turcs qui voudroient remonter. On a fait deux redoutes sur les deux côtes (sic) du Danube,
5 qui sont deux montagnes escarpées : car, à Orsova, on ne voit que ces deux montagnes et un morceau du Ciel. Le mal est que les ouvrages que l'on a faits dans l'île sont mauvais, parce que le terrain est si humide qu'il s^enfonce dessous, et cette humidité,
lo d'ailleurs, rend l'air très malsain, et Orsova est le tombeau des Allemands.
Le défaut d'argent a empêché que l'on ne fortifiât Temesvar. On a commencé quelque chose; mais c'est peu. Comme il est dans un marais, il en coûte
i5 des sommes immenses. C'est encore un autre cimetière des Allemands. Quand Temesvar sera fortifié, l'Empereur aura deux places dans des marais bien bonnes : Mantoue et Temesvar.
Ces pays périssent tous les jours depuis que les
20 Allemands y sont. On est obligé de faire garder les passages pour empêcher les paysans de passer du côté des Turcs. Le morceau de Valachie qu'a l'Empereur est presque entièrement désert, de même que le Banat et le reste. La moitié et plus des
23 étrangers qui s'y sont établis ont crevé.
La Transylvanie est très bien peuplée. Comme les Valaques et Transylvains ont près des trois quarts de Tannée maigres, ils ne savent que faire de leur viande et la donnent presque pour rien, et
3o réellement pour rien aux soldats et officiers.
La Valachie impériale est infectée de bandes de
voleurs, que les grands bois empêchent d'exterminer, quoique on y envoyé des troupes. Ce sont des déserteurs et gens du pays qui s'assemblent en troupes. Ils envoyent demander tant à un village, sous peine d'être brûlé et de couper la tête à tous 3 les habitants. Ces gens, qui sont timides, payent et ne disent rien aux Allemands envoyés pour les secourir; de façon qu'il faut les tourmenter pour leur faire avouer la vérité.
Demander de l'eau dans les auberges d'Allemagne, 10 c'est une chose qui paroit aussi extraordinaire que si l'on alloit demander à Paris un pot de lait chez Darboulin.
Quand vous demandez en Bavière, à un homme du peuple, quelle heure il est, ou une telle maison, i3 il s'arrête, et pense, et rêve, comme si vous lui demandiez un problème.
// Bauarese, piu stupido di Germani,
Les Saxons, plus d'esprit, mais sont les plus mauvaises troupes de l'Allemagne. 20
J'arrivai le 3 juillet à Munich. C'est une belle ville: les rues sont larges et belles; les maisons, assez bien bâties. Elle est sur l'Issel (sic), qui se jette dans le Danube. Le climat y est tempéré : il est plus beau dans l'automne que dans aucune saison. aS
Le 6, jour de la fête de l'Électeur, je fus présenté à ce prince et à l'Électrice, à Nymphenbourg.
L'Électeur est un prince bien fiùt. Ce jour-là, toute la cour de Bavière étoit assemblée, et tout le monde étoit venu de sa campagne pour lui faire sa cour. Cela pouvoit bien faire So personnes des deux sezes. 5 II y eut à dîner une petite pastorale; le soir, un opéra : l'un et l'autre mauvais. Il n'y avoit ni de bonne musique, ni une voix seulement médiocre. n y eut, le soir, un beau feu d'artifice sur le canal, bien mené et bien conduit, et foit avec beaucoup to d'art. Le souper fut fort mince. Enfin, il paroit que cette cour est entièrement dans la réforme.
La maison de Bavière qui est à cette cour est composée de l'Électeur et de l'ÉIectrice, du duc Ferdinand, son frère, et de la duchesse, qui est i5 Neubourg (ces deux princesses ne sont pas jolies, à beaucoup près), du prince Théodore, évêquede Ratis> bonne. L'électeur de Cologne y vient quelquefois. I
Nymphenbourg est une maison de chasse, à une heure de Munich.C'est une belle maison de particulier,
10 bâtie par le feu Électeur sur le goût françois. Tout autour sontles chasses de l'Électeur, trèa abondantes. On a commencé un canal qui ira de Nymphenbourg à Munich, et on a mis des deux côtés des rangées d'arbres, et le dessin seroît de mettre des
ab deux côtés des maisons de campagne que ta Noblesse bâtiroit. Ce canal reçoit les eaux d'un canal supérieur, qui est de l'autre cdté de la maison, et qui les reçoit d'un petit lac. II y a des jardins qui sont assez bien. Tout cela, à la françoise.
La cour de l'Électeur est dans la réforme. Il songe (dit-on) à payer les dettes du feu Électeur, qui sont grandes, non pas en contrats à rentes, mais en arrérages de pensions et d'appointements et emprunts aux marchands : car, pour les dettes du jeu, 3 elles ont été annulées.
L'Électeur a sur pied 5,ooo hommes de troupes, et presque tous les officiers composent sa cour. Il est vrai qu'avec cela il augmentera ce corps à sa fantaisie avec de l'argent. xo
Il a peu de manufactures.
C'est un prince qu'on dit avoir de l'esprit juste, et qui a (dit-on) des sentiments.
Sa mère est à Venise, où elle amasse.
Morawiski est à cette cour, sombre joueur, et i5 ruiné, et fort peu estimé.
L'Électeur a couché avec une de ses filles et l'a mariée à un fort bon gentilhomme de ce pays-là, lui a promis une dot et ne l'a pas payée. Il f.... actuellement la seconde ; mais à juste prix. lo
Pour Morawiski, il attrape de cela peu de chose.
Ayant dtné chez le comte Tœrring, il nous montra un plan de la bataille de Belgrade. Le camp impérial étoit justement entre le Danube et la Save, des deux bouts, et entre la Ville et le camp des Turcs, 25 des deux côtés. Dans la Ville, il y avoit une armée. Ce qui trompa le prince Eugène, c'est qu'il ne crut pas que, le pays ayant été mangé et remangé comme
il fut, les Turcs arrivant pussent subsister trois jours. Mais il en subsistèrent quatorze, et la cavalerie, obligée de rester dans le camp, étoit comme un squelette. Si les Turcs avoient partagé leur 5 armée et fait passer la Save à un gros corps, nous (sic) étions perdus, et nous n'aurions plus eu de convoi.
Il y avoit un pont sur la Save; l'autre, sur le Danube. Nous sortîmes, enfin, des retranchements
10 avec une cavalerie qu'il falloit porter. On alla aux ennemis, et ils fuirent. Le prince Eugène hasarda beaucoup. Mais, cependant, on ne peut pas assiéger Belgrade sans se mettre dans ce camp. On comptoit, d'ailleurs, sur les Turcs, et qu'ils
i5 fuiroient.
J'ai ouï dire au comte de Tœrring une chose qui fait bien voir le peu de cas que les Allemands font d'eux. Il y avoit un escadron bavarois et un régiment d'infanterie de la même nation postés, et qui
ao vit (sic) venir à lui un corps de 5 à 6,000 Tartares. Le commandant dit : c Voilà une bien mauvaise affaire ! Nous sommes perdus. Il faut, pourtant, aller à eux et vendre chèrement sa vie. > Un officier général de l'Empereur qui vit cette manœuvre lui
25 dit: cOù allez-vous? Vous leur faites trop d'honneur. Donnez-moi ce régiment d'infanterie : j'en ai besoin ailleurs; et tenez ferme avec votre escadron. Us ne vous attaqueront pas. > Effectivement, ils n'attaquèrent pas. Quand les Turcs voyent une troupe
3o ferme, qui tient le fusil en joue et les reçoit froidement, qui peut avancer à eux, ils n'attaquent point :
cela les intimide. Les plus braves forment bien la pointe ; mais cette pointe n'avance pas. Cela est extraordinaire. Ils iront à l'assaut d'une place; ils grimperont et monteront les uns sur les autres : c'est qu'ils ne voyent personne. Mais un corps, avec le fusil 5 en joue, les genoux en terre, qui se remue et le (sic) leur présente, leur fait perdre la tête. Sont (sic) comme des pigeons, qui viennent à vous avec impétuosité, puis tournent l'aile et s'en vont en faisant une roue. Les soldats impériaux savent si bien qu'ils lo s'en iront, s'ils restent fermes, et qu'ils sont perdus sans cela, qu'il n'y en a pas un à qui il vienne dans l'esprit de fuir.
Le comte de Tœrring dit là- dessus qu'il ne peut dire ce que c'est que cette valeur des Turcs. Il dit tS que des troupes françoises, la première année, seroient embarrassées avec les Turcs, fauté de les connoitre; que ce bruit, ces cris, cette impétuosité étonne toutes les troupes qui ne savent pas que ces gens fuiront immanquablement; qu'il a vu à Mal- ao plaquet des régiments françois qui avoient résisté aux meilleurs régiments impériaux, embarrassés par des hussards.
Comme la Bavière a peu de commerce, les seigneurs n'y sont pas riches : 7, 8, 9 ou 10,000 23 florins. Le comte de Tœrring, le plus riche, en a (dit-on) près de 40,000; ce qu'il ne fait pas paroître, et avec esprit.
Le sang est très beau à Munich.
Il y a le Jardin de la Cour, où dames et cavaliers s'assemblent, jouent et se promènent^
La pinte d'Allemagne : 32 onces d'eau ; la chopine : i6; le demi-setier : 8 onces.
3 Le comte de Thûrheim, grand-chambellan, donna à M. de Rezé et à moi un fort bon dîner; c'est un bonhomme, qui boit beaucoup.
L'Électeur (sic) peut avoir 7 millions de florins de revenu, et l'Électeur d'à présent a augmenté les 10 subsides d'un demi-million; ce qui feroit 7 millions et 1/2.
Les sources principales de ses revenus sont : 1^ les
sels, qu'il distribue à ses sujets et aux étrangers
(quoiqu'ils ne soient pas si bons que ceux de France,
i5 ils sont pourtant meilleurs que les autres); 2° la bière
(il est le seul brasseur de ses états) ; 3° le tabac (on
dit que les Impériaux en ont tiré jusqu'à 10 millions
de florins).
L'Électeur a 3o millions de florins de dettes de
20 feu l'Électeur son père.
J'ai ouï dire ici au ministre de Saxe que TÉlectorat rendoit 10 millions d'écus; ce que je ne puis croire. Il est vrai que le pays est plein de manufactures.
M. de Rezé, le comte et la comtesse de Sephel, le
25 comte de Zenzem, M. Danvi, Mad* Surfal, Mad* de
Honte (sic) et moi, allâmes, le i5, voir la maison de
l'Électeur à Schleissheim, à deux heures de Munich.