I. Voir ce que dit Platon sur la nudité
J'ai vu dans la galerie de M. le Grand-Duc de Florence une statue étrusque d'un bon goût de dessin, d'une grande légèreté de draperies ; ce qui pourroit faire penser que l'art avoit été beaucoup connu en Ktrurie. Mais il faut voir si les autres monuments 5 étrusques répondent à celui-là. Il me paroit que non sur ce que j'en ai vu en jetant les yeux sur le livre
de , où j'ai vu des choses assez mal dessinées.
Ce pourroit donc être quelque statue idéale de quelque sculpteur romain, d'autant que l'on sait que ■ les Romains, qui avoient vaincu les Toscans, ne devinrent pas plus connoisseurs dans le dessin, et que ce ne fut qu'après la prise de Corinthe qu'ils surent quelque chose. La difficulté est qu'il y a sur cette statue des caractères étrusques; ce qui la ferolt > croire originale et vraiment étrusque '.
On peut considérer avec quelle rapidité tes Grecs allèrent de l'art à la perfection de l'art : car ce peuple qui devint peuple grec, et qui, d'abord, n'étoit que des barbares dispersés, ne pouvoit pas se vanter i d'une grande antiquité. Il n'y a pas un long trajet de la fondation des empires grecs jusques aux plus excellents peintres, et ces peintres ou sculpteurs ont
I. [En marge ;] On dit que Dibntade, de Sicyone, lit le premier des figures d'argile. D'autres disent que cet art fut retrouvé dans l'île de Samos par un Rhoecus et un Théodore, longtemps avant Dibntade, et que Dëmarate, fuyant de Corinthe, mena avec lui des sculpteurs, qui répandirent cet art par toute l'Italie et surtout dans la Toscane, où il fleurit longtemps. Démophile et Gorgase ornèrent de statues et de peintures le Temple de Cérës, à Rome, et Marc Varron a écrit que tous les ouvrages de ces arts qui se voyoient avant le temps de ces ouvriers-là, à Rome, avoient été faits par tes Toscans.
été excellents et ont porté Part à la perfection. Nous avons inutilement travaillé depuis Tinondation des Barbares jusques à Giotto. Quelques prêtres grecs donnèrent à Cimabué et à Giotto quelques foibles
5 rayons de l'art. Ils en restèrent là jusques à ce que la
vue des antiques ouvrit l'esprit de Michel- Ange et de
ses contemporains. Les Grecs eux seuls ont fait ce
que nous n'avons pu faire que par eux.
Je remarque cette même rapidité dans quelques
lo parties de la poésie. Les Grecs ont peu à peu inventé la tragédie. Voyez la rapidité avec laquelle ils ont été, je ne dis pas à la perfection, mais à la totale invention; si bien que les règles qu'ils ont établies subsistent toujours. Ces règles d'Aristote,
i5 qu'il a établies sur les tragédies de Sophocle et d'Euripide, subsistent toujours.
Il y a quelque chose d'admirable dans le progrès que firent les ouvriers florentins dans le dessin. Il y a au Baptistère de Florence une porte de bronze, faite
30 par Ghiberti, qui est un ouvrage admirable et audessus de celles de Pisano, qui sont dans la même église. — Savoir quand ces sculpteurs ont vécu. — Mais le Dôme est un grand coup de génie de ce siècle rude, où l'architecture grecque n'étoit pas connue.
25 Je ne sais ce qui se perfectionna plus vite en Italie, ou la sculpture, ou la peinture. Ghiberti, qui a fait cette admirable porte, vivoit avant Michel- Ange I . Il faut savoir s'il y avoit dans ce temps un
I. Ce Ghiberti étoit bien avant Michel- Ange et peu après Giotto, comme je le conjecture de la place qu'il tient dans le Riposo del Borghini,
peintre qui fit d'aussi bons ouvrages de peinture que Ghiberti en faisoit de sculpture. Il me semble que, les statues et les bas -reliefs des Grecs ayant ouvert le génie sur le dessin, les sculpteurs ont été plus promptement en état d'en profiter que les peintres: 3 l'imitation étant (si j'ose parler ainsi) plus immédiate.
J'ai vu, ce 28 décembre 1728, le Palais Pitti.
Il fut commencé du dessin de Brunelleschi et fait par Luca Pitti, de la famille duquel est encore le commandeur Gaddi. Cosme V^ l'acheta et les Grands- 10 Ducs l'ont agrandi. La face donne le long de la place, et il (sic) est d'ordre rustique. L'Ammanati, architecte, fit la cour avec trois ordres : le dorique, l'ionique, le corinthien, et fit les deux ailes qu'on y voit. Mais, afin que l'architecture de la façade du i3 jardin et des ailes répondit à celle du dehors, il mit le tout, jusques aux colonnes, en bossage. II est vrai que cette cour est beaucoup trop petite; les grandes ailes qui y sont sont trop grandes pour le corps de logis; et, enfin, l'escalier n'est pas assez 20 grand pour un si grand bâtiment. Les principaux appartements sont peints par Berrettini, de Cortone.
Il y a un très grand nombre de tableaux, tous exquis, et, entre autres, il y a la fameuse Vierge assise de Raphaël, qui est autant au-dessus des a 5 ouvrages ordinaires de Raphaël que Raphaël est au-dessus des peintres ordinaires. Un autre jour me donnera une plus ample notion de ces tableaux.
Il y a une longue galerie qui communique du
Palais Pitti'au Vieux Palais, par laquelle le Grand- Duc peut passer sans être vu, et elle traverse même la rivière sur un pont. Les jardins sont assez beaux, et, dans le terrain haut et bas, on a fait de très belles 3 pièces. Il y a des eaux jaillissantes. Mais on ne sauroit les comparer en aucune façon à celles que nous avons en France. Ce ne sont que quelques petites pissotières, comme à Liancourt. Il y a une île artificielle, qui fait une assez belle pièce
lo J'ai été, ce 19 (sic) décembre 1728, avec M. Piembntino, le fils, sculpteur de Florence, voir plusieurs ouvrages de sculpture. Primo, nous avons été voir la Chapelle de Saint- Laurent, où sont les deux tombeaux et les sept statues de Michel-Ange. Il m'a,
i5 d'abord, fait remarquer comme les muscles de ces deux femmes, surtout ceux de l'une, sont trop ressentis ; mais avec quel art admirable il a exprimé les contours des hommes. Combien les proportions sont justes! Il m'a fait remarquer dans la statue de
20 ce prince assis qui paroît pensif, l'art d'avoir mis un si grand prince dans un si petit lieu : car il est dans une niche médiocre, et, s'il se levoit, il toucheroit à la voûte. La figure en entrant, qui est couchée et a un genou l'un sur l'autre, est admirable, majestueuse et
23 grave. Il y a, outre les six statues des tombeaux, trois autres statues : celle du milieu est une ébauche de Michel- Ange ; les deux du (sic) côté sont froides : point d'attitude; les deux pieds sont placés l'un contre l'autre; sans variété; sans contraste.
3o Nous avons, ensuite, été voir les portes du Baptis- T. II. 43
tère de Saint-Jean. Nous avons vu celles de Ghiberti. La première, il la fit dans sa jeunesse, et on n'y voit point de goût, d'ordonnance : les figures se suivent par derrière sans variété; les plis qui tombent sur les jambes sont en arc ; ce qui feroit penser que la 3 jambe seroit de même. La seconde manière, qui est celle de sa vieillesse, est excellente: les feuillages et les oiseaux qui sont autour des portes, bons ; mais, à présent, on les feroit mieux. Les anciens ne faisoient que jeter au moule les figures, ce qui fait lo qu'elles ne sont pas finies. Ainsi l'on voit les plumes de ces oiseaux toutes unies ; à présent, on les cisèle encore après être sorties du moule, et on verroit des plumes plus naturelles et plus marquées, soit les unes les autres, soit les groupes. i^
Nous avons été au Palais Vieux, et nous avons vu l'Hercule qui assomme Cacus, de Bandinelli, qui paroît un peu court», le David de Michel- Ange, et nous avons vu la différence des contours d'un jeune homme, comme David, et ceux (sic) d'Hercule, qui »© sont moins nobles et plus marqués. Nous avons vu le groupe du Ravissement des Sabines, par Jean de Bologne: il est étonnant qu'il ait pu mettre trois grandes figures et tant d'action dans un si petit groupe. La manière de Jean de Bologne est peu 25 ressentie. Attitudes admirables du Romain, de la Sabine et de son père ! La. Judith qui coupe la tête à Holopherne : peu de chose. L'attitude de Judith, qui veut couper la tête d'Holopherne, ne marque pas ce
I . II a une épaule trop mince ; ce qui vient du défaut du marbre, outre que cette statue étoit commencée par un autre.
qu'elle veut exprimer. Holopherne, les deux bras appuyés, est mis là à la gothique.
Entrés dans le salon peint par Vasari i. Nous avons trouvé beaucoup de statues, la plupart sur les
5 travaux d'Hercule. Il y a un Hercule qui étouffe Antée. Il y a peu de bon^. Dans Vnnefsic), Hercule, qui combat, se met dans une attitude si contrainte qu'il semble aller tomber à la renverse. Dans l'autre. Hercule, ayant ses deux pieds sur la même ligne, ne
10 peut plus étouffer Antée. Dans la plupart, les proportions manquent, et les cuisses sont si courtes qu'au lieu de deux longueurs de face à peine y en a-t-il une. Dans l'autre. Hercule est si maigre qu'il paroît un squelette. Dans l'autre, il est assommé de
i3 chair. Il ne faut pas faire Hercule si court qu'il n'ait point les proportions. UHercule Farnèse, qui les a justes, paroît presque court. II y a des évêques ou papes qui ont des vêtements si chargés que l'on ne devine rien de ce qui peut être dessous. D'ailleurs,
20 ils n'ont pas les proportions, et il faut remarquer que les vêtements doivent laisser apercevoir ou deviner le nu et faire les mêmes apparences. Remarquez que toutes les figures sont censées devoir ou pouvoir être vêtues. Or, que seroit-ce de ces Hercules s'ils
a5 étoient vêtus?
II y a une figure de femme qui foule aux pieds un vieillard enchaîné, dont elle tient les chaînes. Cette
1. Ce salon est très beau. Entre autres peintures, on y a peint les douze Florentins qui étoient envoyés de différents princes à la cour de Boniface VIII.