‹ Voyages de Piron à BeauneChapitre 17 sur 61 · Le but marque sur la cible · texte numérisé non relu

Le but marque sur la cible

Livroil au fond des cœurs de terribles combats, El semoii de vives alarmes.

II n'est que d'être crotté pour afTronter les bourbiers ; ma passion ne m'en faisant plus craindre d'autres, je laissois hardiment courir mes yeux de belle en belle. Au plus fort de mon attention, une jeune Beaunoise, sortie de Dijon depuis quinze ou seize mois, et que j'y avois vue l'intime amie de ma cousine, me reconnut et m'arrêta pour me demander comment elle et moi nous nous portions. Sa vue me troubla, toutes mes plaies se rouvrirent ; je ne répondis rien à ces questions frivoles.

Sed graviter gemitus imo de pectore ducens,

« Je suis trahi, lui dis-je ; vous ne voyez plus en moi que le rebut de votre cruelle amie : elle est infidèle... elle me tue. Ah! que votre présence me rappelle d'heureux momens, momens perdus pour jamais ! »

Cette nouvelle l'étonna plus que ma douleur; mais ma douleur la toucha plus que cette nouvelle. Je tâchai de goûter les avis obli-

PREMIER VOYAGE A BEAU NE Zj

gcans et les consolations qu'elle voulut me donner sur une perte qui lui déplaisoit moins qu'à moi.

Mais mon malheureux cœur chérit son esclavage,

Il ne veut pas qu'on le soulage :

Je ne sais que la mort, trojD lente à m'arriver.

Qui puisse en arracher l'image Qu'un trop fidèle amour a pris soin d'y graver.

Laissez dire les amans : vous allez voir que je trouvai la plus belle occasion du monde pour aller dans Tautre, sans en avoir voulu profiter. Cette rencontre me donna quelques instans de rêverie, dont les devises environnées de guirlandes me tirèrent. La première devise que je vis étoit morte, du moins son corps étoit bien séparé de son Time; et voilà, ce me semble, ce qu'on appelle être mort : c"étoient deux arquebuses en sautoir avec cette légende : lAcct divisa, tendunt eodcm, entendant par ces mots les différentes troupes de chevaliers qui, quoique divisés, tendoient au même but. Cette pensée ne s'offre-t-elle pas bien par deux armes croisées dont Tune porte

t 3 S I» It I'. M I K U V O Y A a I . A B K A L' N K

à roriciit cl Tauirc à Toccident? Je passois aux autres, quand il fallut m'abandonncr à une troupe d'étrangers et d'amis qui m'emportèrent sous les loges pour y boire, vie qui dura jusqu'à cinq ou six heures du soir, que je les quittai pour me trouver à un souper où d'hcnnetcs gens m'attendoicnt. En passant par la Grand'Rue, je vis un anc attaché à qui j'ajustai sur l'oreille une belle touffe de rubans verts, et, le détachant, je lui dis : « Marche aux Buttes ! » Les témoins qui n^étoient point de Beaune en rirent; mais j'ai su que des gens aux fenêtres en avoient juré vengeance. En l'attendant, je soupai ce soir-là le mieux du monde.

Avant d'en ctre à la chanson,

Je fis bien trotter Téchanson.

Pour satisfaire enfin les dames ,

Au son du hautbois nous dansâmes ; Apres quoi, pour fermer le divertissement,

Avec une mine attristée,

Je racontai nonchalamment Les effets merveilleux de la Bague enchantée '. . ,

I. Il s'agit sans doute de quelque conte égrillard dans le genre de ÏAnneau d'Ham Carvelj de la Coupe enchantée, etc.

Voilà bien des mouvemcns pour une journée précédée d\ine nuit assez fatigante ; aussi me dispensai-je d'aller au feu d'artifice qu'on alloit tirer aux Buttes avec une décharge d'artillerie. Après un profond sommeil de sept ou huit heures, je fus réveillé par les instrumens de guerre qui rappeloient les chevaliers au pas. Les plaisirs recommencèrent avec le bruit des armes. A quoi bon vous les spécifier encore !

Sans un esprit pareil au vôtre, Puis-je de nouveaux traits dépeindre un second jour

Que je fis couler, comme l'autre, Dans les plaisirs du vin, des jeux et de l'amour?

Sauter, manger, chanter et boire,

Boire, chanter, manger, sauter, Ressauter, remanger, reboire et rechanter,

Ce fut toujours la même histoire.

Je m'informai du succès du feu d'artifice de la veille auprès de quelques bourgeois, qui me dirent que le bruit du canon avait donné un beau spectacle, et que le feu des serpentins avoit brûlé toutes les épitaphcs entourées d'/rîandes qui ornoient le jeu.

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Ce jour-là, je fus irai le splendidement aux V\\ tic rOratoirc, en considération d'un frère aîné que j'ai chez ces Messieurs. Ils m'invitctcnt, en sortant, à venir à des thèses qu'ils faisoient soutenir le lendemain à leurs jeunes pensionnaires sur Thistoire des douze Césars. 11 me passa un trait de cette histoire par Tesprit, qui me leur fit dire en prose ce que je vais mettre en épigrammc au sujet des ânerics de la maison de ville de Bcaune :

Pour consul, à Rome, autrefois, D'un cheval le sénat fit choix :

Ainsi le rapporte Suétone.

Après un tel événement, Je ne m'étonne nullement Qu'on ait vu quelquefois un âne maire à Bcaune.

Extrema gaiidii luctiis occupât. Voici le commencement de mes infortunes. J'en précipiterai le récit, parce qu'il vous chagrinera si vous m'aimez, et qu'il vous ennuiera si je vous suis indifférent. Je m'avisai, sur les dix heures du soir, après souper, d'aller à la comédie. La première et la meilleure scène que j'en eus

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fut la réponse d'un Beaunois du bel air, à qui je demandai, à la porte, quelle pièce on jouoit : a Les Fureurs de Scapin , me répondit-il gravement. — On m'avait dit, repris-je, que c'étoient les Fouf^beries d'Oreste. » A ce mot, qui fut hébreu pour lui, nous entrâmes dans le parterre ^

Le théâtre, exhaussé de six pieds et bâti de quelques vieilles planches pourries, cachées sous des lambeaux de bergame - décolorée, formoit un carré long fort profond et très étroit. Cinq lustres pendus à des ficelles, et faits chacun de deux parties d'un cercle de tonneau soutenant quatre chandelles malmouchées, ornoient le proscenium -^ de leur puante illumination. L'orchestre, ménagé entre le théâtre et le parterre, avoit Tair d'une auge,

1. A partir du paragraphe suivant, la version de Peigiiot et celle de tous les autres éditeurs de ce Voyag-e n'ont rien de commun avec la nôtre, laquelle est entièrement inédite jusqu'à la fin, sauf vingt-trois vers qui se trouvent dans les éditions précédentes.

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