Espèce de tapisserie de peu de valeur
3. Partie du théâtre, chez les anciens, occupée par les acteurs.
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dans laquelle trois pauvres ménétriers enfoncés, et n'ayant pas de quoi étendre leurs instrumens, jouoient du hautbois, du basson et de la cornemuse entre leurs cuisses. Cest sur cette scène qu'attendant Orcstc, se pavanoient les glorieux petits-maîtres de la ville en cocarde verte, en bas rouge, Tépéc au côté. C'étoit l'uniforme du jour. J'étois au centre du parterre, environné de la jeunesse du lieu. Prudemment, j'aurois dû braire... ou me taire. Mon mauvais ange ne me le permit pas.
Je me récriai sur la magnificence du théâtre, sur sa belle ordonnance, sur le grand air des galans chevaliers qui s'y promenoicnt, et sur les Amphions à l'auge dont la musique charmoit l'ouïe. J'eus mes approbateurs et mes censeurs. Mon nom vola de bouche en bouche, si je puis me servir ici de ce terme.
Déjà dans le tripot la Discorde traîtresse Avoit sur tous les yeux mis son bandeau fatal, Et donnoit du combat le funeste signal,
quand les histrions, en commençant, crurent apaiser le tumulte en y faisant diversion.
Oreste et Pylade se présentèrent tout brillans de verroteries et d'oripeaux. Le prince nasillard avoit déjà prononcé deux ou trois vers sans qu'on les eût honnis, quand un des messieurs qui m'entouroient cria d'une voix impérieuse et prétendue imposante : (( Paix donc ! Paix là-bas ! On n'entend rien !
— Ce n"* est pas faute d'oreilles », répondis-je.
Ce fut le fatal et dernier cri de guerre.
Les chevaliers arrachèrent comme ils purent leur épée du fourreau et tranchèrent à plusieurs reprises les cordes des lustres ; les dix demi-cercles tombèrent, et les vingt chandelles éteintes répandirent les ténèbres et leur fumée odoriférante dans Tenclos des jeux Olympiques.
Les braves qui avoient sauté par-dessus For chestre me demandoient d'un ton menaçant et me cherchoient à tâtons. Quelques-uns de mes bons compatriotes osèrent s'opposer à la première fougue et vouloient pacifier les choses^ mais en vain, sinon que cela me donna le temps de gagner le taillis.
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On crioit à tuc-tctc : « Où est-il ? où est-il ?
— Me voici, que me voulez-vous ?
— Te couper les oreilles », me répondit poliment de loin un des plus échautlés. A quoi je répliquai d'une voix de stentor : « Combien diable vous en faut-il donc ? »
Après cette dernière hostilité, il n'y eut plus de quartier. Je me souhaitai les jambes de Carpalin. J'avois de Tavance, la nuit étoit noire, la rue paisible et déserte. J'entendois Fcscouade qui me poursuivoit. Pour m'y dérober, à pas de loup je pris à droite, mais je donnai dans un cul-de-sac, contre une mauvaise porte assez mal fermée et qui avoit Pair d'une porte d'écurie. Au travers, j'entrevis de la lumière et crus entendre la grosse voix d'un homme enroué.
c( Ouvrez-moi vite, lui dis-je. Je suis poursuivi par des gens mal intentionnés.
— Yaura-t-il de quoi boire? me répondit-il
— Oui.
— Tendez - moi l'argent par -dessous ia porte.
PREMIER VOYAOK A BEA UNE 45
— Tenez, voici un cca... Dépêchez-vous. »
Il prit reçu, puis me dit tout doucement • (( Allez vous... j[?ro;7ze;/er. »
Vcc vie lis !
Ce fut à moi de prendre au large. Sans doute ce cocher revenoit de la Comédie et nVavoit reconnu à la voix.
Je pris le parti de me rendre le plus invisible possible, et pour cela je me plantai contre le mur dans un coin, où je demeurai quelque temps, droit et collé comme une cariatide.
J'entendis passer les coureurs à Tembouchurt de la baie, qu'heureusement ils négligèrent de visiter. C'eût été fait de moi. Aussi n'eus-je garde de leur crier : « Me voici !... )>
Après une assez longue station, tout paroissant en paix, je sortis pas à pas, avec un écu de moins, de ce maudit cul-de-sac, et regagnai tout bellement mon auberge, me disant à part moi : (( Je l'ai, parbleu ! échappé belle ! »
Lors, ayant à traverser une rue quelque peu éclairée, on cria de loin : « Ah ! nous le tenons ! »
4^ pREMinR voYAor: a beaunr
Je demeurai sans réplique : Vox faucibiis Ihvsit.
Tout ce que je trouvai de mieux à faire fut de sauter au haut de trois ou quatre degrés qui formoient le perron d'une maison bourgeoise, et c'étoit, sans que je le susse, chez le syndic de la ville, mon parent, grand ami de mon père, et se nommant Garnier '.
A peine eus -je frappé qu'il ouvrit lui-même et que, mis au fait en deux mots, il me fit vite entrer et se présenta fort à propos aux assiégeans, qui bloquoient déjà la place.
Ils lui demandèrent la justice qu'ils s'étoient crus en droit de faire d'un perturbateur du repos public. Il leur répondit hautement, en sage magistrat, renvoya d'autorité ces jeunes gens, aussi étourdis que moi, chez eux ; et chaque anon, Toreille baissée, rentra dans son étable. M. Garnier me fit une douce et courte
I, D'après toutes les éditions, celle de Peignot et celle de 1847 en tête, Piron aurait été accueilli^ par une jeune demoiselle, qui, attirée à sa fenctre par le bruit du dehors, avait aperçu notre poète et l'avait fait galamment entrer chez elle pour le soustraire au danger qui le menaçait.
remontrance sur le danger où je ni'étois exposé de gaieté de cœur. Son aimable sœur, avec qui j'étois resté pendant la levée du siège, y joignit des reproches obligeans. On ne voulut point que j'eusse d'autre auberge que la maison. Avec l'excellent vin natal et ma rage de tourner tout en plaisanterie, le souper ne put manquer de se passer fort gaiement. Je dormis la nuit aussi tranquillement qu'un poète dramatique dont la pièce vient d'être applaudie.
Le matin, comme j'achevois de m'habiller, on frappa à ma porte. «Si ce sont les messieurs d'hier, m'écriai-je, qui me demandent encore, dites que je n'y suis pas.
— Ouvrez, ouvrez, Alexis, s'écria-t-on du dehors; ouvrez : vous rirez demain. »
Je reconnus la voix formidable de ma mère, femme grave, austère, et aussi prudente que je le suis peu.
Je me hâtai d'ouvrir et je fus très étonné de voir dix ou douze personnes pour une.
Elle étoit suivie de mon frère de l'Oratoire, sa véritable image ; du maire, du syndic et de
plusieurs chevaliers de notre arquebuse. F.lle me fit une mercuriale amère ; le Père oratorien, une vcspcrie aigre-douce; le maire, des complimens sur mon heureuse évasion ; le syndic, des politesses d'hospitalité, et nos guerriers, ToiTre de leur escorte pendant une lieue du côté de Dijon, où l'avis général des plénipotentiaires étoit que je retournasse pour ma sûreté. J'y consentis d'assez bonne grâce, et pour cause.
• Ainsi finit le congrès.
Il est du devoir d'un honnête chevalier errant, avant que de partir, d'aller faire ses adieux à la dame du château où il a été si loyalement accueilli. Aussi n'y manquai - je pas. J'allai à sa chambre et la trouvai à sa toilette. Je ne sais si ma reconnoissance ajoutoit quelque chose à ses charmes naturels, mais j'en garde avec plaisir encore le souvenir.
Et jamais à ma belle ingrate
Je ne vis un teint si vermeil ; La fraîcheur qu'après lui laisse un profond sommeil Attendrissoit l'éclat de sa peau délicate.
Que d'attraits ! comme on dit dans Issé^. Que d'appas ! Des ris, des jeux légers, c'étoit le vrai théâtre. Son corset, d'un salin plus blanc que de l'albâtre,
Noircissoit auprès de ses bras.
Il étoit couronné d'une fine dentelle Qui déroboit aux yeux plus d'un trésor caché, Où la main d'un voleur n'avoit encor touché Une gorge naissante et peut-être plus belle Que celle qui plut tant à l'amant de Psyché. Plus ce corset mignon, de rubans attaché, Joint de près une belle et la serre avec grâce.
Mieux l'imagination passe Et se glisse à l'endroit où Cupidon courut. La mienne en vouloit faire autant, je le confesse.
Je bornai là ma hardiesse, Et hâtai mes adieux, de peur qu'il n'y parût-.
Je partis donc, escorté de nos chevaliers, qui, au bout d'une lieue, après le vin de Tétrier, à la dernière accolade, me firent promettre que je ne retournerois point sur mes pas. Ils pouvoient en être bien sûrs. J'en jurai par Amadis, et nous nous quittclmes.
Seul et pour éga3^er ma route, après avoir
1. Issc, pastorale héroïque de Lamolte, musique de Destcuches, jouée en 1697 à l'Opéra, d'abord en trois actes, ensuite en cinq.
2. Les autres versions donnent à ces adieux un caractère infiniment rc\o\x\s platonique. On y fait dire à Piron , avec une crudité un peu brutale, qu'il abusa de l'hospitalitc qui lui avait été donnée, etc.
invoque la musc de Scarron, j'entrepris un poème burlesque qui paroîtra peut-être un jour sous le titre de la Martitiomachic '. J'achevai le premier chant à la porte Douche \ mais toute mon envie de rire m'abandonna à notre porte.
Mon père, qui s'y trouva, me tit perdre patience, sans y* entendre malice. Vous le connoissez comme le connoît et Taime toute la ville. Homme naïf et tout à fait de la vieille roche, qui, par un enjouement naturel, quoique âgé de soixante- dix- huit ans, avec de bonnes études et de l'esprit, s'est fait, pour son plaisir et celui des autres, une habitude de ne parler et même de ne versifier qu'en bourguignon. Ce n'est pas pour rien que notre illustre et savant La Monnoye, son ami, l'appeloit son Dictionnaire, pendant qu'il composoit le NoUl de Gui Bar osai, son chef-d'œuvre en cette espèce.
I. C'est-à-dire un poème dont les Beaunois devaient être les héros: mais rien ne prouve que Piron ait donné suite à ce projet.
PREMIER VOYAGE A BEAUNE 5l
(( Hei ! Alexis, me dit-il d'un ton joyeux, te veci déjai ?
— Oui, mon père.
— Ma n'un n'at ancor revenu que toi.
— C'est que j'étios pressé.
— On t'y é bc régalai, je croy.
— Fort bien.
— Je Tai de bon zaimin. Le syndic at de no pairan.
— J'ai soupe et couche chez lui.
— Qui â-ce qui t'y é menai?
— Plus de gens que je n'aurois voulu.
— Le priv at don ranpotai ?
— Non, mon père.
— Tu devôo bcn étandre ancor un jor vou deCi.
— Je n'ai pu.
— Et qu'a-ce qui té pressôo ?
— Rien.
— J'aimerôo autan palai ai frère Fredon. Qu'é-tu ? Je te trôve tô arei^ne. conte ton ordinairc.
— Oh ! j'ai ce que j'ai.
P l< F. M I I : Il V O Y A G K A B F A U N F.
— Ou tu-c ce que tu voré. Antre ; tu daii^nerc tu seul jusque revènc tai mère. Po moi, tu \oi bJ me bûitc, je vai monte ai chevau por corri vite ai Gitca. L'aibbé aâ mailaide et me demande. Je ne sçai quan je rcvcinré : car ce mcssieu lai on de bon vin. Aidieu,bonjor. »
Je machois mon frein assez philosophiquement, quand ma mère, en arrivant deux jours après, pensa me faire prendre le mors aux dents par ses sages et tristes remontrances. Heureusement mon père revint le lendemain. Au débotté, ma mère se faisoit fête d'irriter contre moi la majesté paternelle.
(( Bon ! lui dit mon père en l'interrompant, ai qui conté vos ces nouvelles pendant que j'ctoo auGiteâ de vou je revein, on é tô épri ai mossieu Taibbé qi, sof respai, a lu moi me de Béâne; ai mé montrai la lettre; lu, se mone, et moi, tô le béa proméi, j'an on ri tô le saou. Son frère Jano, que je vin de trôvai vé lai Chaiplôte %
I. On nommait vulgairement la Chapelotte. à Dijon, la Collégiale de la ChapelIe-aux-Riches , fondée, sur la fin du Xllle siècle, par les frères Le Riche,
ai qi j'ai tô dit, vcu cori ai Bcànc pô tô écliairpai. Note Alexis fu pu saige que lu ; ai fi bédé gaigné au pié.
(( Et toi, me dit-il en s'adressant à moi,, c'a pô t'éprare en aute foi ain pa faire lé conne é bête qi son su Icu femei. Je m'anvai écrire au cousin Garnie po le ramerciai. On di quel é eine jeune sœur qui at lai pu jolie fille de Bé:lnc. Plaît ai Dieu que tul-eussc ! Ma el at pu riche que no. »
Voilà toute la vespérie que j'essuyai, au grand dépit de ma mère, qui s'attcndoit à mieux. Cependant la ville étoit abreuvée de mes faits et gestes, et Dieu sait les broderies !
Je ne flatte les dés ni ne file la carte. Vous pouvez vous en tenir fidèlement à ce que je vous dis :
Car à ma peinture ingénue L'amour-propre a trop peu de part Pour ne pas montrer qu'elle part De la vérité toute nue.
Mais le canevas étoit trop bon pour que chacun n'y mît pas du sien. Les sages me blâment
PKI.MM.Ft VOYAfiK A BKAUNE
avec raison, les simples me plaignent ; les uns en rient et font bien, les autres prennent mon parti et font mal; mais la plupart me raillent. Reste à savoir ce que j'en pense et le voici :
Je trouve qu'il est honorable
De me voir haï dans un lieu
Où l'àncrie est estimable :
Car, comme enfin sans plaire à Dieu
Je ne saurois déplaire au diable.
De même, quand vous me chassez,
Illustres habiians de Beaune,
1! me semble que c'est assez
Pour me faire entrer en Sorbonne.
Mais ma façon de penser n'étoit pas celle des autres ; ma mère, mon frère Toratorien, et certains vieux renfrognés qui fourrent leur nez où ils n'ont que faire et se font gloire de débiter à contretemps leurs maximes à de jeunes étourdis, m'ont impitoyablement persécuté de leurs vaines moralités. Mon supplice a duré sept ou huit jours et m'ôtoit le courage de vous écrire, c'est-à-dire de me consoler en riant avec vous. Enfin, la bonne humeur me revient. Je vous
écris et je renais : douceur unique et premier plaisir que j'aie goûté depuis longtemps !
Je m'y suis trop abandonné.
Revenez, sombre ennui! C'est assez vous suspendre! Peut-être vous ai-je donné En tardant trop à vous reprendre.
PiRON.
EIMGKAMME
DE M. LEGAUX DE MONTLEBERT
CONTUOLEUR DES KKRMES DU HOI ET TARENT DK CORNEILLE
CONTRE IMRON
Quand TimanJre, à Paris, entonna la trompette, Des rinieurs tels que toi le foible essaim trembla ;
Dijon, au bruii de sa musette, . D'applaudissemens le combla.
Et Beaune en fut si satisfaite Qu'elle vint en ses mains remettre une houlette
Faite du bois qui t'étrilla.