AMOURS Di: IMF<ON
pcrait autour de lui, et, tandis que les hommes supérieurs de son temps poursuivaient i'(euvTe de la regénération, lui, Piron, comme tous les autres épicuriens ses confrères, continuait tranquillement sa tache ; il s'endormait au doux bruit des verres et des Jlonjlons^ n'éprouvant ni plaisir ni regret à sentir sous ses pieds les derniers craquements de ce vieux corps social qui tombait en ruines ; il s'isolait dans un petit cercle d'amis, puis se retrouvait en présence de lui-même; et quand ses regards se portaient sur l'humanité, c'était pour rire de ses travers et de ses hypocrisies, au lieu de s'indigner de l'abaissement de ses semblables et de travailler à leur affranchissement. C'est à ce point de vue que M"^ Quinault lui est supérieure.
D'autres rapprochements aussi piquants seraient encore à faire entre le poète et la comédienne, de même qu'entre les choses de ce temps-là et les choses de ce temps-ci ; mais le lecteur se chargera de ce soin, à l'aide des documents que nous avons fait passer sous ses
yeux, et qui caractérisent les relations qui ont existé entre deux personnages également célèbres et en possession Tun et Fautre des sympathies des lettrés et des curieux.
APPENDICE
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L n'est pas sans intérêt de faire connaître la manière dontPiron, lorsqu'il était à Fontainebleau , employait le reste du temps qu'il ne passait pas auprès de M"e Quinault. Deux lettres extrêmement curieuses qu'il y écrivit à l'abbé Legendre, prieur de Saint-Ouen, près de Melun, son ami ', vont nous l'apprendre. Nous empruntons ces piquants détails au tome IV des Mélanges de la Société des Bibliophiles^ recueil tiré à un très petit nombre d'exemplaires, et qui n'est pas dans le commerce.
Nous terminerons par deux pièces de vers de Piron, relatives à Fontainebleau, et où il est fort question de M"e Quinault et de sa cousine, auxquelles une de ces épîtres est adressée.
I. L'abbé Legendre était frère de Mme Doublet de Persan, chez laquelle se rédigèrent les Nouvelles à la main, publiées plus tard sous le titre de Mémoires secrets de Bachaiimont.
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Lettre de Piron à l'abbé Lcgendrc.
Ce mardi 4 octobre.
Je suis parti de l^aris, mon cher et vénérable supérieur, justement la veille du jour où vous deviez y être. La fille doit vous avoir témoigne mes regrets, et vous en avoir dit les raisons. Je suis venu ici en qualité d'auteur à qui les comédiens donnent ses entrées à leur théâtre et dans leur carrosse. Je voyageois avec tous les héros de Rome et de la Grèce; il y avoit aussi des héroïnes. Je puis vous assurer que rien n etoit plus plaisant que cet assemblage au cabaret. Leur langage est là très différent de celui que nous autres beaux esprits nous leur faisons tenir sur la scène. Les héroïnes sont infiniment ici moins bien morigénées. Bérénice et Titus se disoient des douceurs qui ne furent jamais du style de l'élégie. Le roi buvoit avec ses gardes, qui lui donnoient des croquignoles. Gustave et Christierne ' étoient les meilleurs amis du monde; enfin, je puis dire que j'étois témoin du renversement de cent tragédies. La Muse éclopée auroit trouvé grande matière à se signaler à la vue de ce burlesque spectacle.
Je suis arrivé dans un autre lieu de spectacle où les acteurs jouent un peu plus longtemps le même rôle, au moins pendant le jour, car, pendant la nuit, tout
I. Roi de Danemark, un des personnages de Gust.ivc W\isa, tragédie que Piron venait de finir.
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le monde n'en joue plus qu'un, et Louis XV et Sarrazin ' sont dans le même habillement et les mêmes fonctions. Grande matière à philosopher, et sur ce, mon cher abbé, je prie Dieu et M. Samt-Ouen qu'ils vous aient dans leur sainte et digne garde. J'ai trop peu de temps pour me livrer à l'envie que j'aurois d'en plus dire. A une autre fois.
l^IRON.
Piron, chez M'^*^ Quinault, rue Flcury, à l'hôtel des...., à Fontainebleau.
Avant de passer outre, relevons une allégation de M. Bérard, l'annotateur des lettres de Piron insérées dans les Mélanges des Bibliophiles.
Selon lui, le blanc laissé par notre poète dans le post-scriptum de la lettre précédente, immédiatement après ces mots : à Vhôtel des.... dissimulerait la répugnance qu'il aurait éprouvée à écrire à l'abbé Legendre qu'il était descendu à VHôtel des Comédiens.
Celte supposition nous paraît purement gratuite quant à Piron, et peu conforme, d'ailleurs, aux tendances qui commençaient à se faire jour. Dans le siècle précédent, La Bruyère avait dit : « La
I. Comédien du Théâtre-Français, qui avait été abbé dans sa jeunesse, et dont Piron, mécontent de son jeu dans une de ses tragédies, disait u qu'il n'avait pas mérité d'être sacre à vingtcinq ans, et qu'il ne méritait pas d'être excommunie à cinquante ».
l8o AITKNDICK
I condition des conridicns était infiîmc chez les Romains et honorable chez les Grecs. Qu'estcllc chez nous? 0:i pense d'eux comme les Romains, on vit avec eux comme les Grecs. »>
Au milieu du XYIII^ siècle, on ne pensait pas des comédiens comme en pensaient les Romains, qui les méprisaient, et Ton continuait de vivre avec eux comme faisaient les Grecs, qui les honoraient. Il n'était pas plus avilissant alors pour un poète d'accepter un logement, à titre d'ami, à l'hôtel des comédiens, qu'un logement à l'hôpital, à titre d'insolvable. M. Bérard semble avoir perdu de vue qu'à cette période de notre histoire les préjugés injustes ou ridicules s'en allaient pièce à pièce, au souffle de l'esprit moderne; que c'était un temps de transformation radicale, de réparation lente, mais sûre, où le mérite individuel reprenait peu à[ peu dans la société le rang qui lui appartient. Au surplus, il ne s'agit pas ici de pauvres comédiens de province, encore moins de ces histrions ambulants et déguenillés si plaisamment persiflés par Scarron, lesquels avaient le droit de loger dans des bouges et de se nourrir à la grâce de Dieu; mais bien des comédiens du roi, attachés à la personne du monarque, et étant en communication journalière avec la fleur des courtisans. A notre avis, la
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réticence de Piron est simplement motivée par une distraction, un oubli. Du moment qu^il annonçait être descendu che'{ mademoiselle Quinault, il n'avait plus rien à taire.
Lettre de Piron à F abbé Le gendre.
Ce samedi i8.
Je croyois venir dans le pays des belles nouvelles, et j'espérois avoir mille jolies choses à vous mander, propres à éclaircir les ennuis de votre campagne et à délasser la Muse cclopée de ses travaux sans mesure et sans nombre ; mais rien ne vient. Les jours se suivent et se ressemblent : tous les jours la chasse; plus de chenils que de maisons; des aboiemens de chiens et des cors; de la pluie, du vent et de la bouc; voilà le pain quotidien. Voici le pain hebdomadaire : le lundi, concert; le mardi, tragédie ; le mercredi, concert; le jeudi, comédie françoise; le vendredi, salut; le samedi, comédie italienne; le dimanche, grand'messe.
Tout maudiis que je tienne les plaisirs périodiques, cette semaine est encore plus riante que celle de l'Anglois dont on parle dans la Galette de Hollande. Sa femme tomba malade le lundi, mourut le mardi et fut enterrée le mercredi; il se remaria le jeudi, eut un enfant de sa seconde femme le vendredi et se pendit le samedi. Voilà de la variété, et cela n'est pas revenu à VInglische aussi régulièrement que nous reviennent les plaisirs que je viens de dire.
Je m'ennuierois beaucoup à la cour sans une en- Voya^^es de Piron. 16
coignurc de fenêtre dans la galerie, où je me poste quelques heures, la lorf^ncltc à la main, et Dieu sait le plaibir que j'ai de voir les allans et les venans ! Ah! les masques! Si vous voyiez comme les gens de votre robe ont l'air édifiant ! comme les gens de cour l'ont important ! comme les autres l'ont altéré de crainte et d'espoir! et surtout comme tous ces airslà, pour la plupart, sont faux à des yeux clairvoyans ! C'est une merveille. Je n'y vois rien de vrai que la physionomie des Suisses : ce sont les seuls philosophes de la cour. Avec leur hallebarde sur l'épaule, leurs grosses moustaches et leur air tranquille, on diroit qu'ils regardent tous ces affamés de fortune comme des gens qui courent après ce que, eux. pauvres Suisses qu'ils sont, ont attrapé depuis longtemps. J'avois à cet égard l'air assez Suisse, et je regardois encore hier, fort à mon aise, Voltaire roulant comme un petit pois vert à travers les flots de jeanfesses qui m'amusoient, quand il m'aperçut : « Ah ! bonjour, mon cher Piron ; que venez-vous faire à la cour? J'y suis depuis trois semaines; on y joua l'autre jour ma Mariamne ; on y jouera Zaïre, A quand Gustave ' ? Comment vous portez-vous? Ah! Monsieur le duc, un mot; je vous cherchois. »
Tout cela dit l'un sur l'autre, et moi resté planté là pour reverdir, si bien que ce matin, l'ayant rencontré, je l'ai abordé en lui disant : « Fort bien, Monsieur, et prêt à vous servir. » Il ne savoit ce que je lui voulois dire, et je l'ai fait ressouvenir qu'il m'avoit quitté la veille en me demandant comment je me portois, et que je n'avois pu lui répondre plus tôt.
I. Gustave Wasa, tragédie de Piron, dont il a déjà été parlé.
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M. de Caylus a paru un instant sur la scène; il se promenoit sur le théâtre de la comédie avec mademoiselle Quinault, et lui proposoit déjouer avec elle une petite farce de tête, en attendant qu'on levât la toile. Un seigneur, après qu'il l'eut quittée, demanda à la Quinault si c'étoit là un de leurs auteurs? Vous concevez par là qu'il n'avoit pas rehaussé ses dehors de parures fort brillantes, et qu'il est ù la cour, comme à la ville, un digne contempteur du faste'.
Il a paru ici un empirique qui distribue un élixirdont tout le monde se fournit; il n'en faut qu'une goutte pour lasser une Messaline. M.deGesvres en doit prendre, et l'on attend l'épreuve *; si elle est heureuse, je vous en enverrai. Nous avons ici quelqu'un qui n'en fera pas usage : c'est le chanteur de la Comédie- Italienne, Thévenot, à qui un seigneur, qui l'avoit trouvé à sa place, a fait ôter le moyen de s'y remettre K
1. « Des bas de laine, de bons gros souliers, un habit de drap brun avec des boutons de cuivre, un grand chapeau sur la tête .. L'air d'un rustre et les manières dures, bien qu'il eût beaucoup de bonhomje dans le fond. » Tel est le portrait que Grimm nous a laisse du comte de Caylus. (Voy. Correspondance littéraire, t. V, p. 9 et suiv., année 1765.)
2. Gesvres (F.-Joa -Bern, Potier, duc de), gouverneur de Paris, fils du duc de Tresmes, épousa Marie-Madeleine-Émilie Mascrany, fille d'un maître des requêtes et nièce de M. de Caumartin, laquelle intenta à son mari, pour cause d'impuissance, un procès des plus scandaleux, dont elle linit par se désister. (Voy. Saint-Simon, t. XIX, p. 74., et t. XX, p. i36, de même que les Mélanges de Boisjourdain, qui renferment sur ces faits une piquante Nouvelle en vers, t. II, p. 296.)
3. Thévenot, né à Paris en 1695, mourut à Fontainebleau en 1732. 11 avait été reçu aux Italiens, en 1717, comme chanteur et acteur. On fit courir plusieurs anecdotes à l'occasion de sa mort, qui n'eut cependant d'autre cause, paraît-il, qu'un abcès au foie. (Voy. Anecdotes dramatiques, t. 111, p. -173.)
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Il n'y a point d'clixir pour réparer ces amputationslà. lùi récompense, on p?rlc d'un monstre assez nouveau : c'est un homme bien plus heureux que l'Espagnol de M""-* Bertrand '
Mes complimens à la bergère, et si vous écrivez à madame voire sœur% souvenez-vous du respectueux attachement que je lui ai voué; en un mot, ne me laissez oublier personne qui vous touche, car je vous adore, vous et vos environs.
PiRON.
Nous continuons par la transcription d'une épître adressée par Piron au comie de Livry, maître d'hôtel de Louis XV et Tun des bienfaiteurs du poète. Cette épître n^a pas été composée à Fontainebleau pendant un des voyages qu'y a faits notre muse bourguignonne, mais elle s'y lie étroitement, ainsi qu'aux lieux environnants. L'auteur s'est attaché à y passer en revue, dans un langage plaisant, les amusements auxquels il se livrait quand il allait dans cette résidence royale, de mime que les seigneurs qui Tadmet-
1. On nous dispensera de transcrire ce passage de la leltrc de Piron, qui du reste en a fait le sujet d'une de ses plus curieuses épigrammes intitulée : Y grec, et qu'il termine ainsi : GauJeant bene nati. Nous nous bornons à y renvoyer le lecteur.