‹ Voyages de Sarah Bernhardt en Amérique. PrefChapitre 24 sur 33 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Managers, Agents et Contrats. — Une heure cher Edison,

On a vu comment s'est organisée la réclame colossale faite à Sarah Bernhardt dans la presse, dans la rue, dans la « société. »

Contrairement à tous les usages de ce pays, où l'on se désenchante, parait-il, aussi vite que Ton s'engoue facilement, cette réclame va grandissant de jour en jour.

Et le pu/y, comme on dit, ne paraît pas près d'entrer dans la période décroissante.

La petite comédie... de salon n'a pas manqué de surexciter encore cette réclame.

Décidément, les entrepreneurs aux mains desquels sont confiées les destinées de cette tournée peuvent passer pour être au courant des choses américaines.

Et à présent que j'ai vu tout ce monde à l'œuvre.

Je crois le temps venu de faire une courte présentation des principaux types au lecteur.

A tout seigneur tout honneur :

Henry Abbey, que Sarah appelle « monsieur l'abbé », l'audacieux directeur (en américain on dit le manager), qui a supplanté tous ses confrères et su inspirer assez de confiance à Sarah pour la décider à le choisir pour cornac.

Henry Abbey.

F. Schwab.

Ceux qui le connaissent disent de lui qu'il est jouèrent fataliste.

En ce cas, les atouts s'annoncent bien, et la fatalité paraît de bonne composition.

Au physique, grand, l'air anglais, élégant, froid, jeune et portant moustache.

La première fois que j'ai eu affaire directement à lui, ce fut quelques jours seulement avant la première ô.^ Advienne Lecouvreur.

Les costumes venaient d'arriver. Commandés à la hàle, ils étaient pour la plupart fort peu soignés.

Ceux de la princesse de Bouillon notainment étaient immettables.

Je fus trouver l'agent d'Abbey pour le faire juge de la chose.

— Ces costumes, répondit-il brutalement, ont été faits pour la princesse de Bouillon, la princesse de Bouillon les mettra.

En disant ces mots, il avait ses mains dans ses poches et le chapeau rivé sur le front.

— La princesse de Bouillon peut-être, mais pas Marie Colombier, ripostai-je.

Et aussitôt, d'une pichenette sur le bord de son couvre-chef, je rappelai Schwab aux convenances.

Un peu confus, il prit un ton d*excus(?, ou du moins de concession.

— Après tout, c*est l'affaire du directeur.

— Eh bien, je vais parler au directeur.

Abbey justement causait dans le fond du théâtre avec Jarrett. Je prie ce dernier de me servir d'interprète. Il lui transmet ma réclamation.

— Il me faut des costumes mettables.

— Oh ! yes ! dit Abbey, en s'incl-nant.

— Ceux-ci ne sont pas des costumes de princesse.

— Oh f no !

— Il m'en faut d'autres.

— Oh ! yes f

— J'en ferais bien faire un à mon compte, mais il faut que vous vous chargiez de l'autre.

— Oh! yes!

En découvrant un gentleman aussi obligeant, je fus presque tentée de me repentir de n'avoir pas réclamé les deux costumes.

Tel est Abbey. Tel il est resté tout le temps que dura notre contrat.

Son agent, Schwab, Israélite polyglotte, est l'ancien ami et le conseil d' Abbey. C'est lui qui est venu à Paris pour terminer « l'affaire » avec Sarah, et qui s'est chargé des détails de l'organisation. C'est encore lui qui a traduit les livrets et engagé la troupe. Lui aussi est un peu notre manager, un peu régisseur général, un peu interprète, un peu administrateur, un peu chargé de la réclame. C'est ce qui est exprimé, avec beaucoup d'autres fonctions encore, par le titre américain d' « agent » .

Henry Jarrett, agent de Sarah, tient auprès d'elle le même emploi, ou à peu près, que Schwab auprès d' Abbey, comme lui polyglotte, et en plus secrétaire intime , accompagnateur , chaperon , comme lui « agent ^^, comme lui « manager », mais honoraire, dans la coulisse (pas celle du théâtre).

Toute mesure habile, c'est Jarrett qui en recueille la gloire aux yeux de Sarah ; Schwab, de son côté, s'en accorde volontiers le mérite près d' Abbey. Quant

aux petits impairs inévitables, chacun des deux le porte charitablement à l'actif de son confrère.

Mais Jarrett aTavantage des cheveux blancs, l'autorité de l'expérience et d'une longue carrière heureuse. De plus, il est continuellement dans l'intimité de Sarah.

Le résultat final de la compétition entre ces deux hommes n'est pas douteux. Mais les phases de la lutte promettent des développements intéressants.

Les gens bien renseignés racontent ainsi l'origine de cette rivalité d'agents :

C'est lors des représentations de la Maison de Molière à Londres que Sarah connut Jarret.

Son succès chez les Anglais inspira à l'agent de la Nilsson le projet d'une suite de tournées dans l'avenir, quand Sarah obtiendrait un congé.

11 sut faire partager ses espérances à Dona Sol, et, séance tenante obtint d'elle un contrat aux termes duquel, pendant une période de trois ans, toute entreprise théâtrale de Sarah, hors de France, devait se faire par son intermédiaire, à lui, Jarrett, moyennant une commission de 127o.

Sarah signa et... oublia.

Une année se passe. Dona Sol prend un congé d'un mois et va jouer à Londres.

Son directeur Mayer lui propose une tournée d'Amérique.

Sarah accepte et signe.

gg SARAH BERNHARDT

Mais le contrat Jarrett?

— Bah ! je m'arrangerai avec lui.

Jarrett n'entendit pas de cette oreille.

En homme pratique, il s'adressa aux tribunaux qui prononcèrent le maintien du contrat.

Quelque temps s'écoule. Un directeur de New-York se présente. C'est Abhey. Ses propositions sont si tentantes, que Sarah se laisse séduire et signe avec lui un troisième contrat.

— EtMayer?

— Bah ! je lui donnerai comme compensation une tournée en Europe.

Mayer accepta.

Sarah fait sa rentrée à la Comédie-Française.

Reprise de V Aventurière. Sévérité de la presse. Le Figaro, par la plume de son éminent critique, M. Auguste Vitu, fait un rapprochement avec VAssommoir.

Sarah sent baisser la faveur du public, écrit la lettre à Perrin, et tourne ses regards vers l'Amérique.

Les journaux alors parlent d'heureux prétexte. L'opinion, qui trouve naturel qu'une prima-donna fasse fortune ave» son talent, s'indigne naïvement contre la prétention d'une comédienne d'en faire autant.

Sarah télégraphie à Abbey qui envoie Schwab à Paris. En un mois, la troupe s'organise répète. Pendant ce temps, Sarah joue en Danemark, en France.

Enfm, tout" est prêt. Sarah quitte Paris dans huit jours.

Tout à coup, apparition de Jarrett dans le rôle de Statue du commandeur.

— Eh bien, vous vous êtes enfin décidée?... Vous avez eu raison l Je crois que nous allons faire une bonne affaire.

Sarah pensait bien à la décision des juges anglais !

Elle se sent prise, et s'exécute... de bonne grâce.

— Ah! c'est vous, mon petit Jarrett!... Je vous avais complètement oublié !... Vous arrivez à temps... Nous partons ensemble samedi !

Elle avait réfléchi et instantanément compris tout le parti qu'elle pouvait tirer de ce vénérable homme d'affaires.

Condamnée à lui payer 120/0, quoi qu'il pût arriver, elle trouvait plus habile de lui faire gagner cette commission en lui confiant la défense de ses intérêts.

Quand donc l'agent d'Abbey, Schwab, vint avec son 0 imprésario » pour recevoir Sarah débarquant en Amérique, son étonnement fut grand de trouver, occupée près de Dona Sol, une place qu'il se croyait tout naturellement réservée. Son désappointement n'échappa pas à l'œil fin de Jarrett qui montra, pour la première fois, son autorité par le petit coup de Jarnac des pliotographies....

Voilà ce que racontent a les gens informés » :

Depuis notre arrivée on nous promettait le plaisir

d'une visite à Edison, le célèbre électricien et inventeur.

Quelques amis ont profité du dernier dimanche passé à New- York pour nous conduire à Menlo-Park, où demeure le savant Américain, à une heure de New- York, par le chemin de fer.

A six heures du soir nous quittons la gare de Pensylvanie. C'est la première fois que j'entre dans un wagon américain. Celui qu'on nous a réservé est un véritable salon. Glaces, fauteuils, tapis, rien n'y manque. On peut s'y promener, sortir, prendre l'air, ou causer au coin du feu, tout en admirant, par la large baie de la portière, les paysages de neige qui se succèdent dans le crépuscule de la nuit tombante.

Je n'ai pu m'empécher de trouver que la compa raison n'était pas à l'avantage des cages à poules décorées en France du nom de wagons, où les voyageurs sont empilés comme des colis.

On nous raconte l'histoire de cet Edison que nous allons voir.

Petit crieur de journaux, puis vendeur de livres sur les trains, il a débuté par créer un journal des Chemins de fer qu'il écrivait, composait et imprimait lui-même tout en voyageant. IJ n'avait pas vingt ans. De riches Américains s'intéressèrent à lui.

11 fit alors, pour le compte des compagnies de chemins de fer et des télégraphes, quelques inventions heureuses. Enfin, depuis quelques années, tout son

temps est consacré à l'élude de l'électricité industrielle. Il a, sinon inventé, du moins perfectionné le téléphone, le phonographe. Il étudie en ce moment la construction d'une lampe électrique devant donner la lumière à bon marché,

Une compagnie de capitalistes tout-puissants a mis à sa disposition les sommes nécessaires. Une armée de secrétaires polyglottes dépouille tout le jour les publications scientifiques, les comptes rendus des académies, des sociétés savantes de l'Europe, cherchant dans le fatras des conceptions mort-nées les idées nouvelles, les inventions ingénieuses, non exploitées faute d'argent.

Les Américains ne sont pas peu fiers d'Edison. Son nom forme, avec ceux du général Grant et de Barnum, un triangle sacré représentant toute la puissance du génie yankee.

Mais voici que le train s'arrête. Nous sommes en pleine campagne. Pas une maison. A perte de vue la neige, une horrible neige molle, fondante. On ne marche pas, on patauge. En souliers de satin, c'est peu agréable. Enfin ! ! sachons souffrir un peu pour la science.

Nous gravissons un escalier de bois aux marches glissantes. Ah ! voici une carriole de campagne attelée d'un cheval villageois. On nous attend. Cahin-caha, au petit trot, nous arrivons au bout d une demi-heure. A trois pas devant nous se dresse un chalet au milieu

d'un bois. Nous sommes à Menlo Park. C'est là que loin des bruits de la ville, Edison travaille à la gloire de son pays, et à la fortune de ses commanditaires.

Sarah marche en tête appuyée sur Jarre Lt.

On nous a fait monter un perron de bois et traverser plusieurs salles dont les murs disparaissent sous des rayons, chargés de livres et de journaux soigneusement classés et rangés en bataille. Après avoir franchi un dédale de vases de fer, de verre, de porcelaine, de roues dentées, de bobines électriques et toute une collection d'appareils métalliques, nous gagnons le cabinet du sorcier.

On dirait une station télégraphique tellement sont nombreux les réseaux de fils, de boutons, de machines électriques.

Assis dans un fauteuil, près d'une table chargée de papiers, un homme travaille.

C'est Edison.

En nous voyant entrer, Edison se lève et vient à nous, non sans un certain embarras.

Maigre, de taille moyenne, visage blanc, rasé de près, œil bleu, chevelure blonde, contenance pleine de timidité. Telle est l'apparence du Pic de la Mirandole américain. Sa photographie est d'ailleurs exposée à toutes les vitrines de New-York. Elle est revêtue de sa signature. Cette dernière peint l'homme et mérite d'être reproduite.

Sarah le contemple une demi-minute en silence, Edison rougit.

Dona Sol lui tend la main. Un shake /jand, pendant lequel l'artiste parisienne adresse un compliment > oigne à l'ouvrier de génie.

Par malheur, Edison n'a pas compris. Il sait la physique, la chimie, les mathématiques, mais pas le français.

Sarah implore le secours de Jarrett qui, avec toute la solennité voulue, traduit la phrase ; « La grande joie de madame Saïah Bernhardt de se rencontrer avec un homme d'un si grand génie, etc., etc. »

Edison s'incline, son visage devient pourpre. Il fait dire à Sarah, par son agent, qu'il va faire fonctionner pour elle quelques-uns de ses appareils.

Nouveau trajet dans la neige pour gagner les ateliers. La pluie tombe dans la nuit noire. Il dégèle horriblement. Ce gâchis marécageux n'a rien d'aimable.

Enfin voici le grand atelier, sorte de laboratoire où le savant nous conduit parmi les fourneaux et les machines jusqu'en face d'une grande armoire fermée. Il presse un ressort, les deux battants s'ouvrent violemmcnt.

Sarah pousse uh cri de surfjrise et bat des mains. Sept ou huit petites « lampes Edison » brûlent sur les étagères de l'armoire qu'elles inondent d'une lumière éclatante.

Silencieux, la tête couverte d'une calotte noire de voyage, Edison triom^jhe de notre admiration. Peu à peu, se familiarisant avec sa visiteuse, il commence l'explication du mécanisme.

Ah! bien oui, avant le troisième mot Sarah a tout compris... et deviné le reste.

Elle se tourne vers Jarrett :

— Quand aura-t-on cette lampe à Paris, dans les théâtres? Chez les particuliers? Peut-on la faire marcher soi-même?... etc.

» Ce qui me séduit surtout, dit Sarah, dans cette lampe merveilleuse, c'est que sous les rayons de sa lumière blanche, le visage ne prend pas ces tons verdâtres que donne la lumière électrique ordinaire. » Furetant, examinant, admirant, Dona Sol promène son élégant costume à travers l'huile noire des machines et la poussière graisseuse des instruments.

Voici le téléphone. Edison se place devant l'ouverture d'une sorte de gobelet d'argent, et dit à voix haute « Hello ! » C'est le mot ordinaire d'avertissement.

Une voix sort d'un second gobelet et répète : « Hello! ».

— Sifflez, commande Edison.

^AUright

Un court silence. Puis distinctement, clairement, nous entendons un air d'opérette anglais, sifflé par un aide, placé, nous dit-on, à l'autre extrémité du fil électrique, àun mille de distance.

Nous sommes à présent devant le phonographe.

Approchant sa bouche d'un pavillon de métal, Edison, d'une voix de chantre, entonne... un hymne lugubre. Après ce petit divertissement, nous avons l'intermède. Edison cause, dialogue, sifiDie quelques chants d'église. Cela, c'est l'intermède.

Puis il fait signe à l'un de ses aides, un bon type de savant, et voici tout à coup ces deux hommes graves, chantant sur un rythme plus grave encore, une ballade politique célèbre aux États-Unis ; John livown's body, a le cadavre de JohnBrown ».

L'accord des voix est d'une fantaisie tellement cocasse, le spectacle des chanteurs improvisés si inattendu que, malgré la solennité du lieu et la majesté des acteurs de cette comédie, c'est à peine si nous pouvons étouffer nos rires.

Quant à Edison, tout à la jouissance que lui cause riiommage rendu à son génie par une aussi grande artiste que Sarah Bernhardt, il prolonge son triomphe et fait succéder les strophes aux strophes de la funèbre complainte, battant la mesure du pied, le plus sérieu-

cment du monde. Et il termine le récit du martyre

de Brown par une gigue nationale dansée en vis-à-vis avec son aide !

Mais cela n'est que la première partie de la fête. Après un entr'acte de cinq minutes, pleines d'attente silencieuse, la manivelle tourne à nouveau. Quelle n'est pas notre surprise d'entendre, reproduits avec fidélité, l'air, parole et musique, sans oublier les sifflets, ni les vers de la ballade confiés à la mémoire de l'instrument. On dirait la plaisanterie d'un ventriloque ou le boniment de Guignol en colère. Tous les tons graves ou aigus, toutes les inflexions de voix sont répétés sans exception, mais dans un timbre nasal, criard, rappelant la pratique d'un polichinelle. Chose curieuse, les mouvements marqués par les soubresauts de la gigue, sont rendus par le curieux instrument. Dona Sol frappe dans ses mains et crie bravo. Il y a de quoi. Toutes ces expériences, no as les avons vu faire à Paris, mais ici, en Amérique, chez l'homme auquel le public en fait l'honneur, cela est vraiment plus intéressant encore !

Tout à coup, nous voyons Edison tourner encore la manivelle de l'instrument qui ressemble à une vielle. lise hausse sur la ijointe du i^icd et rassemblant ses forces :

— Police. — Police. — Get out ! — (Police. — Police. — Fichez-moi le camp !)

Je n'étais pas très rassurée.

Mais presque aussitôt, à l'autre extrémité del'api i>

reil, une voix aiguë de fifre répète : Police ! Police! Get out.

Nous partons d'un éclat de rire.

C'est une plaisanterie extra-scientifique destinée à nous donner une idée de la puissance du phonographe.

Notre hilarité un peu calmée, Sarah ne veut pas demeurer en reste avec son hôte illustre.

Elle prend son air le plus tragique, et s'approchant il son tour du phonographe, laisse tomber ces mots de Phèdre :

Et ne suis pas de ces femmes hardies

Qui, goûtant dans la honte, une tranquille paix. Ont su se faire un front qui ne rougit jamais!

Un tour de manivelle, et le polichinelle, qui est dans l'instrument, de répéter l'apostrophe. Rien de plus étrange que cette contrefaçon de Sarah... mécanique.

Par galanterie, Edison chante encore, accompagné par son aide, le refrain de Yankee-Doodle. Nous quittons enfin l'antre du sorcier, encore plus remplis d"étounement [K)ur sa personne que pour ses merveilleux instruments, et avec une forte courbature de fou rire, longtemps contenu-

96 6ARAH BERNARD?

Curiosités puritaines. — La défense de Sarah. — La « Dame aux Camélias » — « Le Passant ». — Adieux à New- York. — En route pour Boston.

J'ai déjà dit quelques mots de la croisade « morale » contre la comédienne française.

Cette tiouffonne campagne continue.

On pourrait faire un gros volume avec les discours prononcés dans certains meetings et les sermons très éloquents des pasteurs prêchant contre « la Parisienne pervertie ».

A Orange, petite ville de l'Etat de Nev^-York, les femmes, assemblées en ligue, ont consacré plusieurs séances à l'examen de cette question : Le caractère privé des acteurs et des actrices doit-il guider le public dans l'accueil qu'il leur fait au théâtre ?

Quelques extraits des opinions exprimées sur cet important sujet méritent d'être donnés comme des

traits caractéristiques de la vie sociale aux Etats- Unis.

Une femme a soutenu qu'il était dangereux, pour le public honnête, de séparer la vie privée d'un artiste de sa valeur professionnelle.

a Si le drame devient immoral et ses interprètes vicieux (sic), l'influence de la scène sera désastreuse sur la vertu publique. Notre gouvernement, ajoute l'orateur, a causé un dommage incalculable à la moralité nationale, en nommant des représentants de notre peuple auprès de certaines cours corrompues. Lorsqu'un artiste, d'une immmoralité notoire, se présente devant le public pour briguer sa faveur, il est du devoir de tout honnête citoyen de lui refuser son patronage, au nom de la moralité publique. »

Encourager et sanctionner la conduite d'une femme comme « la Bernhardt, » a dit une autre vertueuse dame, c'est insulter le peuple d'un pays I

— Une femme de sens a insinué timidement que, si l'on devait scruter la conscience d'un artiste avant d'assister à une représentation dramatique ou lyrique, il faudrait fermer les théâtres. »

Une autre dit que sa famille a examiné la « question Bernhardt». On a décidé de conseiller aux jeunes filles et aux jeunes gens une abstention digne, car les rôles que joue Tactrlce, et l'artiste elle-même ne font qu'un. »

Une mère a pris la parole pour dire qu' « elle était

inquiète depuis l'arrivée de Sarah Bernhardt aux Etats-Unis.

<i Que va t-elle faire de nos fils ?

a Le génie dont on dit qu'elle est douée comme artiste la rend encore plus dangereuse. »

Une dernière pourtant a pris la parole et avoué qu'elle avait assisté à une réprésentation.

a Elle pensait n'en éprouver aucun mal dans l'avenir.

a Sarah Bernhardt est gracieuse, a-t-elle ajouté, sa voix merveilleuse. » L'orateur cependant ne se sent pas le courage de l'aller visiter chez elle.

A la suite de tous ces discours, on a procédé au vote, il et s'est trouvé seulement trois personnes en faveur d'une visite au théâtre Booth.

La question Bernhardt prend du reste une importance universelle à travers les Etats-Unis.

A Boston, capitale du puritanisme et du basbleuisme, Sarah a trouvé un défenseur bien inattendu. C'est un pasteur, le révérend Bland, qui s'est déclaré ouvertement partisan de l'indulgence.

Il ne croit pas qu' « on doive se regarder comme damné et voué au feu de l'enfer (sic), pour avoir assisté aux représentations donnéesparSarahBernhardt. Une âme charitable comme on voit !

Voici quelques-unes de ses raisons :

« Le fait est que les natures artistes, les peintres, acteurs, poètes, musiciens, ont une grande ijropension

E!H AMÉRIQUE iOi

à hésiter toujours entre le bien et le mal. Shakespeare, Burns, Moore, Le Titien, Mozart, Kean et tant d'autres (!) sont des preuves de cette vérité.

» On nous demande, maintenant, si nous devons encourager de telles gens ?

» Mais quelle est la prétention des artistes ? Se donnent-ils comme des moralistes ?

» Parce qu'ils ne sont pas des types de vertu dans leur vie privée, devons-nous refuser de jouir de l'art qu'ils cultivent ? Je ne le crois pas. »

Pour clore la trop longue liste de ces curiosités américaines, je veux mentionner l'action galante et délicate d'un journaliste de Cleveland qui a pris la peine défaire mettre sous bande, à l'adresse de Sarah, un numéro de son journal où il avait réuni en une sorte de compilation les plus brutales de ces attaques fanatiques.

D'autre part, à en croire l'agent d'Abney, ce serait Jarrctt qui se serait fait lui-môme envoyer ces aménités rédigées par son ordre, en vue de la réclame.

Il est lemps de venir aux triomphes de l'artiste dramatique.

Après le succès artistique à'Adrienne Lecouvreur, Frou-Frou a produit une émotion plus populaire. C'est du moins le verdict des critiques. ->

Ilernani, Phèdre ont eu moins bonne fortune. Le drame de Victor Hugo n'avait, on le croit sans peine,

102 SARAII BERNHARDT

jamais été joué devant un public américain. L'effet a été plus que médiocre.

Quant à Phèdre, c'est là que Sarah Bernhardt était attendue par ceux qui avaient vu Rachel ou ouï parler d'elle. Eh bien ! c'est peut-être la vieille tragédie de Racine qui aie plus faitpour donner aux Américains une idée exacte du talent de Sarah.

Maïs c'est surtout la Dame aux Camélias qui s'annonce décidément comme la pièce de la tournée.

On pouvait croire cette œuvre un peu veillie.

Sarah en a fait une création superbe, une incarnation vivante.

Sous le titre de Camille, la comédie d'Alexandre Dumas avait été jouée bien souvent en anglais, par des artistes indigènes. De l'aveu des critiques ou plutôt des reporters qui tiennent leur emploi, « ces pâles copies avaient été impuissantes à donner une idée exacte de l'original qu'ils ont sous les yeux en ce moment. »

Ce qui étonne surtout ce public et désarme la critique, c'est la sobriété des effets que Sarah tient des traditions de l'école française.

■ Les tirades tendres, les scènes d'agonie, dans lesquelles on s'attendait à des démonstrations violentes, à des manifestations de force, commandent l'admiration avec une puissance inattendue, parla délicatesse, la vérité, la grande simplicité du jeu.

A la sortie dV/ei-ïiani, un spectateur disait à un de nos camarades :

— On voudrait être Français, monsieur, pour pouvoir se dire compatriote de votre grand poète et de votre grande artiste.

Je ne donne pas le mot comme exprimant la pensée de beaucoup de gens en ce pays.

Le 4 décembre, nous avons clôturé la saison par une soirée d'adieu, avec un spectacle extraordinaire : deux actes de Frou-Frou, les deux derniers de la Dame aux Camélias et le Passant, de Coppée, dans lequel j'avais repris mon rôle de Sylvia.

Quatre rappels. Des bravos. Des bouquets. Voilà comment s'est close cette première série.

Nous avons donné vingt-cinq représentations à New-York, avec 494,800 fr. de recelte, une moyenne de 19,635 fr. par soirée.

Rachel avait donné vingt-quatre représentations, avec une recette de 411,450 fr. et une moyenne de 17,880 fr. Par comparaison des deux époques, c'est Ilachcl qui l'emporte.

Pour les deux artistes c*est la première représentation, qui, à vingt-cinq ans de distance, s'est trouvée la plus féconde : Sarah 28,170 fr., avec Advienne', Ilachcl, 25,080 fr., avec Horace.

Notre dernière représentation a produit 17,855 fr. Voici comment le Courrier des Etats-Unis résume cette entrée en campagne:

« La première saison de Sarah Bernhardt au théâtre Booth a été un succès éclatant, malgré des critiques sévères, malgré des préventions inspirées par un puritanisme mesquin, une intolérance qui serait inqualifiable dans tous les pays du monde, et qui est incompréhensible en Amérique. N'insistons pas sur ce sujet délicat, qui a, d'ailleurs, été traité avec beaucoup de tact et une verdeur mordante dans une série d'articles décisifs, adressés au Sun par un de nos confrères de Paris, M. Jehan Soudan du yo/^aire, dont les jugements artistiques font autorité dans la presse américaine.

» En Angleterre aussi, Sarah Bernhardt avait été victime de calomnies odieuses, quoique moins cyniques et restreintes dans un moindre cercle. Elle a trouvé des défenseurs dans le meilleur monde et dans la presse, un, entre autres, à qui elle a adi^essé de Paris une lettre que Jehan Soudan a reproduite et qui a fait le tour des journaux anglais.

a Monsieur, — Je reçois votre journal dans lequel se trouvent et le déloyal sermon du Rév. X.., et votre si énergique réponse.

» Je vous assure que je suis plus touchée par votre chaleureuse défense que je n'ai été blessée de l'insulte.

» Je crois de toute mon âme que l'hypocrisie est le plus lâche de tous les vices.

» J'ai un enfant, je Taime. Les pierres qu*on me jette au passage n'atteindront pas sa jeune tête, et je le conduirai au but, parce que c'est mon devoir.

» Si je l'eusse étouffé, et jeté au ruisseau, lors de sa naissance, je serais en paix avec la société ; mais, que voulez-vous, je suis si originale que je préfère être en paix avec ma conscience et avec Dieu.

a II me semble, «lit Jehan Soudan, que cette lettre partd'unsentiment respectable et peint bien lafemme qui Ta écrite. »

Ces articles duiJun, auxquels il est fait allusion, et notamment l'un d'eux ayant pour titre : la Critique des critiques, ont produit un subit revirement dans l'opinion. Il devient à la mode de se dire le champion de Sarah Bernhardt qu'on attaquait publiquement quelques jours auparavant.

Un reporter est venu demander à Dona Sol son avis (sic) sur toutes ces agressions brutales.

« — Savez-vous, mademoiselle, que les journalistes vous reprochent d'avoir quatre enfants et pas de mari?

» — Cela est absurde, mais vaudrait encore mieux <iue d'avoir, comme certaines femmes de ce pays, quatre maris et pas d'enfants.

La réponse soufflée à Sarah par son interprète, était topique. Pour bien en comprendre le sel, il faut

lire les journaux de New- York, où s'étalent chaque jour en grandes lettres les annonces de remèdes infaillibles contre les embarras de la maternité.

Ce mot a fait le tour des Etats-Unis et fini par concilier à Sarah tout le clan des mères et des gens d'esprit.

Toutefois, conformément à une observation déjà faite, personne ne se sent le courage de remonter le courant primitif, de prendre l'initiative d'une invitation directe à« la femme » , tant le préjugé a de force dans cette société prétendue si indépendante.

Un exemple me fera mieux comprendre :

J'ai retrouvé à New-York, lors de l'ouveilure de la galerie artistique de Sarah, un Américain de Paris, homme de goût, possesseur d'une grande fortune et d'une magnifique collections de tableaux, M. Stebbens dont quelques Parisiens n'ont pas oublié les soirées splendides données dans l'un des hôtels d'Arsène Houssaye.

J'avais conduit chez lui, à Paris, Sarah Benihardt qui y joua avec moi le Passant, de Coppée.

En rencontrant ce Parisien d'Amérique, je n'ai pu lui dissimuler mon étonnement de voir l'hostilité marquée à Sarah par la société.

« — Mais vous, monsieur Stebbens, vous allez bien sûr demander à Sarah de venir jouer chez vous ?

» —Ah! chère madame, c'est impossible. A Paris je ne dis pas, mais à New-York, le plus audacieux ne l'osera- 1.. . »

E2i AMÉHJQUE 407

Le 4 décembre, nous nous sommes mis en route

nr notre grand voyage que nous commençons par

jston, la ville sainte des Etats-Unis.

A huit heures du soir, toute notre petite troupe était réunie à la gare. Un temps affreux, des rues impraticables. On ne voit que des chiens, des Francaisetdes artistes en route; le pavé disparaît sous une horrible boue liquide, et la neige fondante tombe depuis le matin.

Voici Sarah, qu'une voiture dépose à l'entrée delà gare. Sans doute elle ahâtede fuir un climat aussi peu hospitalier. Mais, dans son empressement, elle s'est trop hâtée. Nous avons une grande demi-heure à attendre avant le départ du train.

Un peu dépitée d'être confondue avec la foule, Sarah quitte la salle commune et va se blottir dans un angle de la porte d'entrée, sur le trottoir de la rue.

Nous pénétrons dans la salle d'attente, où sont déjà bon nombre de voyageurs qui partent par les trains suivants.

Jarrett, quelques amis et moi nous formons le cercle autour d'elle contre la bourrasque et les curieux importuns.

Sarah fait demander qu'on ouvre les portes pour qu'elle puisse prendre possession du wagon qui lui est réservé. Mais les consignes sont formelles et ne connaissent pas d'exception.

i08 SARAH BERNHARDT

Enfin, après une station d'un quart d'heure, à l'air froid et humide du soir, sous la neige glacée, Jehan Soudan, qui a pu pénétrer jusqu'au chef de gare, vient dire que les portes sont ouvertes et que mademoiselle Sarah Bernhardt peut gagner son compartiment sans autre délai. Donal Sol ne se le fait pas dire deux fois. Cinq minutes plus tard, nous sommes dans le train, attendant le moment du départ.

Une petite galerie de fer, placée à l'extrémité du wagon, permetlapromenadeà l'air pendant la marche.

C'est là qu'a lieu la scène des adieux.

Quelques amis sont venus serrer la main à Dona Sol et lui souhaiter bon voyage.

— Tout le monde à bord ! crie un employé.

Ceux qui doivent rester à New-York sautent sur le quai.

Une cloche, placée sur la locomotive, sonne à toute volée. — C'est le signal du départ.

J'ai presque regret à quitter New-York. Pendant un séjour de six semaines, je m'étais habituée à la vie large et confortable mise à la portée de tous : ces grands hôtels, où l'on trouve tous les avantages du chez soi, de grands ascenseurs qui vous portent à votre chambre, de grands appartements, avec de grands cabinets de toilette contenant de grandes baignoires, tout est grand dans cette ville, les maisons, les rues, les parcs, les ponts, les théâtres.

Ce qui m'a surtout frappé dans la rue, c'est la poli-

tesse affectée par ce peuple pour les femmes. On retrouve cette politesse dans le conducteur de tramway ou a car », dans le marchand ou le simple ouvrier.

Les chaussées sont boueuses, mais en revanche, à chaque coin de rue, est une passerelle avec un « policeman » pour faire attendre les voitures et aider les dames à traverser.

Petit conseil à l'adresse des camarades. Gardezvous des couturiers français, qui, fatigués de végéter en Europe, passent la mer pour forcer la fortune.

On est chez eux mal servi, mais, en revanche, écorché.

De la plate-forme nous agitons une dernière fois les mouchoirs.

— Au revoir! Adieu! New- York.

Le train s'ébranle. Nous sommes partis.

liO SARAH BERNHARDT

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