‹ Voyages de Sarah Bernhardt en Amérique. PrefChapitre 25 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Voyage à Boston. — Globe- Théâtre. — La baleine. — Réception à l'hôtel.— Caricatures.— Révérends et reporters.— Harvard- Collège.

Je gagne le wagon des artistes.

• Les camarades sont déjà installés. Chacun de nous a pour passer la nuit une sorte de loge étroite, placée à droite ou à gauche d'un long corridor. Voilà qui rappelle assez les cabines de notre navire sur l'Océan.

Deux lits, l'un au-dessus de l'autre, c'est bien cela. Quelques-uns y dorment déjà.

Mais les secousses sont trop fortes, et puis, il n'est pas l'heure de dormir encore.

Je vais faire visite à Sarah dans le coupé qui lui est réservé et qui contient un vrai lit garni de rideaux. Elle ne perd pas de temps et repasse avec le jeune premier les scènes principales du répertoire.

On cause, vit, plaisante un moment. Les secousses

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du train courant sur les rails sont positivement furieuses.

De temps à autre, nous traversons quelques rues de villages, dont les maisons éclairées au gaz tranchent sur la nappe blanche qui enveloppe toute la campagne. Mais on se lasse de regarder à la portière. L'heure du sommeil est venue. Gagnons notre couchette, et faisons semblant de dormir.

Je suis réveillée en sursaut par une secousse. Il ne fait pas encore petit jour. Plusieurs des camarades sont réveillés aussirQ.i'y a-t-il? Est-on arrivé?

Le train s'arrête, fait machine en arrière, s'arrête -iicore, puis repai-t.

Jehan Soudan est allé aux nouvelles.

H y a eu un accident.

Un piéton, voulant traverser la voie qui n'est pas dans ce pays gardée par une haie comme chez nous, a été heurté par la machine.

Le pauvre diable a eu le pied coupé.

Si l'on était superstitieux, on dirait que c'est un mauvais présage...

Mais nous voilà en marche à nouveau, je n'ai plus refermé les yeux, on le comprend...

Le jour se lève, gris sale. A la hâte on fait une toilette sommaire et on attend.

Ce n'est pas long. Le train se ralentit. Des maisons de briques rougeâtres se dressent sur le ciel pluvieux.

Une gare surgit, nous arrêtons. C'est ici, nous sommes à Boston.

Sous une pluie fine, un grand landau attend devant la porte de la gare, déserte à cette heure matinale. Dona Sol y monte avec Jarrett. En route pour l'hôtel Vendôme.

Ce magnifique hôtel, un palais de marbre blanc, nous montre une fois de plus le goût du public américain pour les choses françaises.

Ce merveilleux caravansérail est situé tout en haut d'une large avenue, le long de laquelle se dressent les hôtels privés de ce faubourg Saint-Germain de l'Athènes américaine.

D'intelligents industriels bostoniens ont « prêté » des bronzes et des tableaux pour orner l'appartement destiné à l'artiste française.

Décidément, les lettres adoucissent les mœurs.

Faut-il attribuer à la galanterie ou à la prévoyancey la présence de certain meuble, qu'on rencontre aussi dans le salon de Sarah? C'est un vase de cuivre... destiné aux mâcheurs de tabac.

A peine installée, la procession des reporters, l'avalanche des lettres réclamant la faveur d'autographes s*est abattue sur la voyageuse.

Parmi les banalités ordinaires, voici une requête plus originale ;

Providence, 10 Décenubre 1880.

» Compliments à mademoiselle Bernhardt.

Pardonnez la liberté que je prends de vous écrire. Mais j'ai parié avec une dame une bague en or que j'aurais l'audace de vous faire visite. Si vous voulez bien me recevoir après-demain, 14 courant, vous pouvez me faire gagner le pari.

» Veuillez répondre et je serai chez vous aprèsdemain.

» A vous respectueusement.

Ce n'est pas d'Améiique seulement que viennent à irali les lettres cocasses. Témoin celle-ci datée de I ordeaux ;

a Mademoiselle, » Pardonnez à l'audace de cette proposition. Mais il m'est venu à l'esprit que, dans vos voyages aux Etats- Unis, vous alliez avoir souvent l'occasion de rencontrerdesparticuliers riches, amateurs de vins de choix. Ma maison est à même de suffire à toutes les commandes, et dans le cas où vous voudriez bien prendre la peine de m'envoyer des clients, je suis en mesure (le vous promettre une commission de 30 0/0 sur chaque commande reçue par votre entremise. » Je suis, mademoiselle, etc., a X..., de Bordeaux. »

HQ SARAH BERNHARDT

Le croirait-on? Sarah Bernhardt a refusé cette offre si alléchante. Et il y a des gens qui prétendent qu'elle est femme d'affaires !

Boston est à la fois la capitale du puritanisme et celle du libéralisme américain.

Ces deux opinions opposées y sont d'égale force, comme on a pu le voir à l'arrivée de Dona Sol.

La veille même, un prêcheur avait dénoncé Sarah « comme un suppôt de Satan, et un instrument de l'enfer. »

Un autre se constitua aussitôt le défenseur de la tragédienne attaquée.

« On a parlé légèrement de la femme, s'est-il écrié. Cela me semble déplacé, contraire à tous les principes de la charité et de la bienséance. Pour moi, je le déclare, j'ai dans ma poche mon billet d'abonnement pour la série tout entière des représentations que nous donnera la comédienne parisienne. J'engage ceux qui font cas de mes avis à suivre mon exemple ; et je leur souhaite de trouver aux soirées h de Globe-Théâtre autant de plaisirs élevés et délicats

que j'en attends moi-même. »

Il est à croire que cet avis exprimé de si originale façon, a rallié plus de suffrages que l'anathème du ministre intolérant, car le théâtre n'a pas désempli un seul instant. C'est à se demander si le succès de Sarah Bernhardt, à New^-York, ville cosmopolite, n'a pas été dépassé par celui qu'elle a obtenu

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à Boston, le plus ancien boulevard de l'esprit yankee.

La tolérance, comme on voit, a triomphé sur le terrain de l'art et des lettres.

Ce résultat est en partie dû à l'indépendance de caractère des dames de Boston.

Les chroniques nationales racontent que lorsque la première femme blanche débarqua, il y a deux cents ans, sur la plage alors sauvage où s'élève aujourd'hui l'Athènes da nouveau monde, elle ne voulut pas attendre que les chaloupes eussent été tirées sur la grève. La mer était houleuse, les gens du navire prièrent leur compagne d'attendre qu'on eût rendu lo débarquement facile. Mais la volontaire fille .d'Eve ne voulut pas entendre parler de ces lenteurs : « Je veux être la première sur ce sol que vous allez conquérir! » s'écria-t-elle. Et sautant dans l'écume de la vague, elle prit bravement possession du pays en souveraine décidée à régner.

Les petites filles de cette première suzeraine sont demeurées fidèles aux traditions de leur aïeule. Les femmes de Boston cultivent avec un soin jaloux la fleur de suprématie féminine qui leur a été laissée en héritage. Le procédé de gouvernement est l'instruction, dont elles se sont réservé le monopole, à l'exclusion du sexe fort.

Régner par le grec, le latin et les mathématiques,

voilà certes une idée qui n'est pas près de s'acclimater chez nous I (1).

Ici, la chose semble toute naturelle. On s'en fait gloire.

Aussi est-il de bon ton pour une jeune miss de courir les rues, dès l'aube, un gros livre sous le bras, et souvent aussi une paire de lunettes sur le nez. Dois-je dire en toute sincérité qu'à ce système ies opticiens et les bouquinistes me paraissent seuls favorisés. La grâce de mon sexe m'y semble fort en péril, et je ne crains pas de confesser que cette immolation des charmes féminins sacrifiés au désir de faire un peuple d'institutrices est à mes yeux un crime impardonnable contre la coquetterie, notre vraie vertu.

Quoi qu'il en soit, bien est à croire que la bienveillance y gagne, car les dames de Boston ont eu une grande part dans le triomphe de l'esprit de tolérance pour ce qui touche Sarah Bernhardt. Et quand on a les femmes pour soi...

Porté par la faveur des Bostoniennes, le succès de Sarah à Globe-Théâtre a été complet.

Boston ne fut jamais bien tendre aux altistes étrangers.

Plaire aux critiques de ce pays est une rare fortune. Sarah les a conquis tous. Après chaque pièce

(1) Nous avons fait du chemin à Paris depuis lors.

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nouvelle, l'enthousiasme a monté d'un cran. Les journaux renoncent presque à critiquer.

« Devant une telle perfection, l'analyse est impossible, dit le Boston Herald. »

Cela a été dit après la Dame aux Camélias. C'est que vraiment Sarah incarne l'héroïne de Dumas dune façon si merveilleusement humaine que l'on est tenté de ne pas trouver ces dithyrambes trop (exagérés.

Ce qu'il y a de curieux c'est qu'à Boston, ville de ton et d'esprit anglais, la pièce a toujours passé pour une immoralité en cinq actes. Il y a quelques années le directeur d'un théâtre de la ville, auquel on avait prêté l'intention de mouler la pièce, crut devoir se léfecdre d'un tel projet, et publia une lettre dans iquelle il disait que tant qu'il conserverait quelque lifluence sur ses concitoyens, la honte d'une telle représentation serait épargnée à la capitale de la Nouvelle-Angleterre.

Les recettes sont de 18,000 francs en moyenne... Après tout, c'est peut-être parce qu'ils croient la pièce immorale, qu'ils y accourent

Les derniers échos de notre campagne de New- York nous arrivent sous formes de caricatures.

Quelques-unes méritent d'être citées.

C'est d'abord un prospectus burlesque inspiré par un jeu de mot anglais sur le verbe die qui veut dire i la fois mourir et teindre.

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Voici cette pièce singulière dont une traduction barbare ne donne qu'une faible idée, mais qui peut servir d'échantillon de la presse humoristique :

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