‹ Voyages de Sarah Bernhardt en Amérique. PrefChapitre 26 sur 33 · CIRCULAIRE · texte numérisé non relu

CIRCULAIRE

La grande teinturièi^e [ou mour^anté) française mademoiselle Sarah Bernhardt

Championne des teinturières (ou des mourantes) du monde entier, éprouve le besoin d'adresser de sincères remercîments au noble peuple de New-York et des environs pour le patronage libéral qu'il lui a si généreusement accordé. Elle espère qu'il voudra bien lui continuer la faveur de sa clientèle.

Teinture iou agonies) à la minute.

Les teintures suivantes (ou les morts) sont toujours prêtes et peuvent être fournies sur commandes.

h'Adrienne. — Riche et durable, couleur solide avec taches comme par l'action d'un poison corrosif.

Pour les personnes âgées et attachées aux vieux modèles, qui reviennent depuis quelque temps en faveur.

La Frou-Frou. — Nuance délicate, en repentir. Très à la mode parmi les Parisiennes modernes.

La Camille ou Marguerite. — Môme nuance que la précédente mais plus foncée. Teinture solide,

mort émotionnelle (sic], agrémentée de chutes et de sentiment (sic). Très en faveur auprès des jeunes femmes. Hautement recommandée pour l'usage en matinée.

La Dona Sol. — Couleur sombre, pour étoffes riches. Dessins tourmentés. Jadis très populaire. Recommandée aux amants malheureux et aux personnes romanesques.

La Phèdre. — Couleur sévère, classique. Estimée des érudits. Recommandée aux gens d'étude. Depuis des années possède la faveur publique, ce qui prouve son excellence.

Le Sphinx. Couleur voyante appelée à faire sensation, mais non garantie à Tusage. Nuai^ces vertes. Excellent pour ceux qui veulent se faire remarquer.

De nouvelles nuances sont en préparation...

N. B. — Aucune de ces couleurs n'est propre à l'usage des familles.

Un écrivain fantaisiste publie un article non moins alambiqué, mais aussi curieux.

Il suppose une série de lettres adressées au Puck par différents personnages connus, qui déclarent que la tragédienne, en représentation, sous le nom de Sarah Bernhardt, n'est pas l'artiste de la Comédie- Française, mais une fausse Sarah, une simili-Sarah, une Sarah postiche.

« Les plus singuliers témoignages viennent affirmer cette découverte d'après laquelle une grande imposture serait organisée par des spéculateurs sans scrupule contre Tingénuité du peuple américain. »

« Cette femme n'est pas Sarah Bernhardt, dit l'un, je connais la vraie, je dîne tous les jours chez elle quand je suis à Paris. Elle est beaucoup plus grande, beaucoup plus mince. Celle que nous avons en Amérique est une chevalière d'industrie. »

« On se moque du peuple américain. La vraie Sarah m'appelle par mon petit nom, et quand je me suis présenté à New-York chez celle qui se donne pour elle, elle ne m'ar même pas reconnu. »

Un reporter du journal dont la suspicion est éveillée va trouver Abbey et lui demande d'avouer la vérité. Abbey se trouble et se retranche derrière l'affirmation de sa pensionnaire. « Cette femme m'a déclaré qu'elle était Sarah Bernhardt, je ne saurais mettre en doute la parole d'une inconnue. »

Puis, c'est le critique du Herald qui déclare que pour lui Sarah Bernhardt ne peut rien avoir de commun avec l'actrice qui joue en ce moment en Amérique. Il en a une preuve certaine. Cette femme parle si mal le français qu'il n'en peut comprendre un mot.

Enfin, le reporter du Puck se décide à télégraphier à Paris d'où il reçoit l'information suivante :

« Eii 1845, des étudiants en médecine dérobèrent

aux catacombes, un jour de « noce », un squelette de femme.

« L'un de ces jeunes gens est devenu un savant extraordinaire qui a retrouvé les secrets des vieux alchimistes.

« On le vit, il y a quelques années, se promener avec une femme maigre, à la vox merveilleuse, laquelle ( ommença à chanter dans les cafés-concerts et à faire des imitations de Sarah Bernhardt. Cette jeune femme n'était pas autre que le squelette dérobé aux ( atacombes auquel le docteur avait su rendre une vie factice au moyen de sortilèges.

« Sarah Bernhardt, cependant, voyait depuis lors sa renommée grandir sans raison plausible.

« Elle se demande encore d'où lui vient le succès énorme que lui fait le public.

« Elle ignore que c'est le squelette ensorcelé qui en est seul la cause.

« Cette femme factice ne fait qu'une avec celle qui joue en ce moment en Amérique sous le nom de Sarah Bernhardt.

a Et la preuve, c'est qu'une dernière dépêche adressée au Puck de la Comédie-Française est ainsi conçue :

« Sarah Bernhardt a joué hier au soir dans la maison de Molière pour la première de Macbeth. Le public lui a fait une véritable ovation dans le rôle d'un balai de sorcière. »

42i SARAH BERKHARDT

« C'est à M. Barnum, le célèbre inventeur de la réclame moderne, que nous somme redevables des documents qui précèdent, dit en concluant l'écrivain du Puck. »

Cette fantaisie lugubre obtient ici un véritable succès.

Un autre dessin est d'un caractère encore plus irrévérencieux pour l'idole du jour. Il a la prétention de nous montrer l'intérieur de la loge de Sarah au théâtre. Sarah fait sa toilette pour paraître devant le public. Trois femmes de chambre ne sont pas de trop pour la mettre en état de faire son entrée, car ce n'est pas une petite besogne. L'une ajjplique une perruque frisée sur son crâne dénudé. Une autre assujettit avec des cordons, au prix d'efforts désespérés, un corset rembourré sur son buste déplorable. Les jambes sont également recouvertes d'un pantalon aussi rembourré. Sur une table, on voit deux râteliers prêts à être posés, et une batterie électrique destinée à redonner à Sarah un peu de vie pendant une heure ou deux. Une troisième femme de chambre porte le pot à couleur garni de pinceaux, une quatrième broie dans un mortier de l'émail pour le visage.

Sarah est une vieille au chef branlant, qui a besoin de toutes ces préparations avant de se monirer en public. Tel est le secret que des reporters cachés

La vérité sur Sarah. (Puch), v. page 127.

derrière une armoire ont pu découvrir et qu'ils livrent aux. lecteurs du Puck^ sous ce titre : la vérité sur Sarah.

Aux pieds de l'artiste, un monceau de lettres coniiennent des déclarations bouffonnes, signées des principales célébrités de la politique et de la presse américaine.

Enfin, la présence de Sarah à Boston a inspiré au journal satirique le Chic une plaisanterie locale tout ;i fait typique :

Pour bien en goûter le gros sel, il faut savoir que Boston est célèbre dans tous les États-Unis, non pas seulement pour ses prétentions littéraires, mais encore par un plat national : le porc aux haricots que les Bostoniens tiennent de leurs ancêtres, les Puritains, comme les Marseillais ont hérité du goût pour 'ail de leurs pères les Phocéens.

Le caricaluriel du Chic suppose que pour plaire aux Ijostoniens, Sàrah s'est donné une indigestion de leur plat favori. Ce menu inusité a produit un ellçt inattendu sur la tragédienne.

J'exprimerai suffisamment la pensée du dessinateur • n disant que Sarah l'impalpable, la diaphane, occupe, i la suite de ce repas, un espace tel qu'on la prenli-ait volontiers pour une des malles énormes qui ont fait l'admiration des gens de douane. Cette transformation violente fait présager on ne sait quelle catastrophe imminente, comme l'indiquent clairement par

leur fuite tous les convives affolés. Sarah elle-même donne les marques d'une vivre frayeur. Un petit chien, dont les caricaturistes américains accompagnent toujours Sarah, sans trop dire pourquoi, et qui a imité la gourmandise funeste de sa maîtresse, semble destiné au même sort qu'elle. 11 est visiblement sur le point d'éclater comme un obus trop chargé

La plaisanterie n'est pas d'un goût bien exquis peut-être, mais je raconte en historien fidèle.

Jeanne Bernhardt, la sœur de Sarah, est venue nous rejoindre à Boston à la fin de la deuxième semaine de notre séjour en cette ville, deux mois et demi après notre départ de Paris.

Elle vient remplir l'engagement signé en France, et reprend ses rôles et appointements.

Moi, je n'ai pu obtenir la signature de mon engagement que a la veille même » de notre départ pour Boston, sur mon refus d*aller plus loin sans assurance...

Les conditions qui me sont faites sont égales à

la moitié des appointements promis à la sœur de Sarah.

J'ai rappelé à Sarah ses promesses verbales.

Elle a répondu :

— Tu te trompes!.... j'ai dit que je tâcherais d'obtenir pour toi les mêmes conditions que celles faites à Jeaune...

VOL. I- No. 13

OPCtlrfBER -8. 1S80

Qu'ai-Je donc avalé f un tremblernent de terre ou une trombe î

Un incident comique dont il faut parler, c'est la visite à la baleine.

Un homme se présente un soir à l'hôtel Vendôme. On l'introduit auprès de Jarrett, qui est décidément > hargé de recevoir les fâcheux et les visiteurs.

Je suis venu, dit l'homme, pour inviter mademoiselle Sarah Bernhardt à faire visite à une curiosité rare, c'est une baleine énorme qu'on a capturée vivante à quelques milles de la côte, et que j'ai fait remorquer jusque dans le port, où elle est en ce moment.

î^arah entre sur ses mots :

— Je veux voir cette baleine. Cela ne se rencontre pas tous les jours.

— Demain matin, si vous voulez, mademoiselle, dit l'homme aimable ; une voiture vous attendra pour vous conduire.

Le lendemain matin, Sarah, sa sœur Jeanne, son agent, en compagnie de Jehan Soudan, le correspondant du Voltaire, partent avec l'homme à la découverle de la baleine.

Il gèle à pierre fendre. Le trajet est long. Enfin voici le quai. Quelques gens paraissent attendre. C'est là. On approche. Eh bien ! où est-elle donc cette baleine? L'imprésario salue ces dames, et les conduit jusqu'au quai. « Regardez! » dit-il. A demi sous

132 SARAH BERÎSHARDT

l'eau, maiatenu par une corde, uu cadavre de poisson de la taille d'un énorme saumon, montre son ventre jaunâtre au soleil d'hiver. C'est là la baleine promise ?

Sarah regarde sa sœur, qui regarde Jarre It, lequel échange un sourire avec le journaliste. Jamais le pauvre Jonas n'aurait eu la place nécessaire pour s'asseoir dans le ventre d'un goujon de cette sorte.

Sans se déconcerter, le montreur de baleine {explique ainsi son phénomène avec aplomb.

— Ma fortune est faite, mademoiselle, dit-il. Que le froid se maintienne un mois, et je gagne 500,000 francs. Je vais saler le sujet, et l'exhiber à 25 sous d'entrée par personne. Quand j'aurai fait Boston, je voyagerai aussi longtemps que durera la gelée!...

Sarah n'était pas de bonne humeur en rentrant.

Boston, comme New-York, a eu sa petite réception à l'occasion de l'ouverture du « salon » de Sarah.

Pour n'être pas en reste, les habitants de l'hôtel Vendôme, — les Américains habitent volontiers en famille à l'hôtel, — ont donné à Sarah une sérénade précédée d'une réception. — La Marseillaise et Yankee Doodle ont fait les frais du concert.

La réception n'a été marquée que par l'incident suivant: C'était après la représentation de la Dame aux Camélias ; Sarah tardait à venir. Enfin, elle arrive et un gentleman, que Jarrett lui présente, lui adresse son comx)liment en ces termes :

— Nous VOUS avons attendeu longtemps, mademoiselle, mes chevaux vont bien sûr s'enrhumer. Des botes qui valent deux milles dollars chacune.

— Il faut vite leur envoyer le vétérinaire, réplique Dona Sol. Partez tout de suite, monsieur. Et croyez que si je n'étais obligée de demeurer ici, j'aurais eu plaisir à vous accompagner moi-même.

Enchanté, l'homme se retire pour raconter son aventure à ses amis.

Selon la mode américaine, les reporters viennent interroger Sarah sur toutes les questions à l'ordre du j our et prendre de ses nouvelles très fréquemment.

J'ai assisté à quelques-unes de ces entrevues. Rien de plus curieux : un reporter se présente un dimanche matin. C'est Jarrett qui le reçoit.

— Mademoiselle est-elle visible? demande l'homme.

— Visible ? f it Jarett d'un air étonné. Mais c'est aujourd'hui dimanche,. ajoute-t-il, avec le plus grand sérieux du monde.

— Eh bien ! oui, reprend le curieux, et j'ai pense que mademoiselle ne jouant pas ce jour-là...

L'air sévère du visage de Jarrett coupe net la phrase du reporter.

Alors, l'agent de Sarah, d'un ton sec :

— Vous vous êtes trompé, monsieur, le dimanche de mademoiselle Sarah Bernh irdt est consacré aux exercices religieux. Quand les circonstances, voyage

OU fatigues, l'empêchent de se rendre à l'église, elle lit sa messe dans sa chambre, comme c'est le cas aitjourd'hui, et ne reçoit personne.

Le reporter s'éloigne ahuri, et court porter la nouvelle à son journal.

Les attaques contre Sarah ont presque cessé depuis quelque temps. Jarrett, qui sait mesurer le poids d'une réclame, commence à regretter presque cette persécution utile. Vite une entrevue avec un reporter qui souffle sur les tisons éteints et rallume le feu.

— Que pensez-vous, mademoiselle, du sermon prononcé contre vous par le révérend pisteur X... ?

— Tout le monde sait que cet homme est un comédien, répond Sarah qui connaît sa leçon. Pour ce qui me regarde, je me contente de dire qu'il s'est conduit envers moi comme un mauvais camarade.

Reproduit, répété, colporté partout, le mot a fait fortune.

Quelques jours après le Puc/i consacrait une page à Sarah, représentée sous le costume de Respha, du tableau de Becker, défendant son fils contre les coibeaux d'église.

Une entrevue curieuse est celle que Sarah a eu avec un reporter du Herald^ lequel est venu lui demander si elle consentirait à jouer avec Salviui, qui fait en ce moment une tournée aux Etats-Unis.

Le tragédien italien, comme on sait, joue dans sa

Tout fait réclame! mais celle-ci est la bonne. (Tiré du Puck,)

langue, tandis que la troupe lui donne la réplique Il Anglais, dont il ne comprenait pas un mot. On devine la cacophonie.

Il s'agissait maintenant, pour Sarah, de jouer en français.

La pensée de cette réprésentation polyglotte a fait rire Dona Sol aux larmes.

« Ce serait la tour de Babel I » s'est-elle écriée.

Cette tour-là est entrain de faire celui de la presse américaine.

Nous avons clôturé la saison par une représentation extraordinaire qui a servi aux débuts de Jeanne Bernhardt, dans le rôle de la baronne de Cambri, de Frou'Frou, que j'avais joué jusqu'alors.

Il ne m'appartient pas de juger une camarade, mais je pense que les journaux ne lui ont pas rendu suffisamment justice.

La soirée s'est terminée par le Passant de Ooppée que le livret appelle une idylle.

Les journaux, dans le compte-rendu, transforment la courtisane Sylvia, dont je joue le rôle, en une riche veuve qui refuse les propositions honnêtes d'un troubadour.

P. Coppée ne s'attendait pas à celle-là.

Qu'importe, on a applaudi et payé.

Nous avons fait peu de visites à Boston. Pour tuer le temps Sarah a modelé le médaillon de la fille de Thôtelier. Cela m'a rappelé qu'elle m'avait promis, peu-

140 SARAH BERISHARDT

dant notre voyage du Havre à New-York, de faire mon portrait pour le prochain Salon, en dédommagement de ceux que m'avaient promis Gervex et Manet.

Mais je vois bien qu'il y faut renoncer. Sarah n'aura pas le temps.

C'est à Boston que Sarah a reçu la bonne nouvelle que la douane lui restituait le montant des droits payés pour ses malles. On a fini par prendre en considération ses réclamations, et décidé que les costumes d'une actrice sont ses instruments professionnels, comme tels exempts de droits.

Elle doit cette décision à l'activité de l'habile M® Goudert, avocat français de New -York, qu'on trouve toujeurs prêt à rendre service à nos compatriotes.

Avant de quitter l'Athènes américaine, il faut aller visiter la fameuse université de Harvard collège, unique au monde.

Le mot « collège » pourrait induire le lecteur en erreur. Il ne s'agit pas ici de nos casernes universitaires, noires, sombres, malsaines.

Imaginez, au contraire, une suite de villas magnifiques, se dressant en pleine campagne, à une demiheure de la ville, entourées d'arbres, séparéespar des champs, des plaines, des jardins où les jeunes gens prennent librement leurs ébats au grand air.

Tous les genres d'architecture depuis l'ogive, la renaissance, le nco-grec jusqu'à... l'américain.

Ce vaisseau de cathédrale gothique, construite en granit massif, c'est la bibliothèque dont les conservateurs sont de ravissantes jeunes filles de dix-huit à vingt-cinq ans. Ce doit être une fameuse tentation pour messieurs les étudiants d'aller faire un bout de causette avec d'aussi charmants bibliothécaires, sous prétexte de recherches historiques... ou autres.

Une salle est consacrée aux manuscrit i et autographes. Dona Sol s'arrête un instant devant les signatures de Shakespeare et de Milton. La tragédienne salue ses maîtres avec respect.

A la sortie, se trouve un pilier couvert d'une foule* do petits papiers soumettant des questionsà l'érudition commune. Chacun des étudiants fait ainsi appel aux lumières de ses camarades. C'est un procédétrès pratique d'instruction mutuelle.

L'une des questions posées est ainsi conçue :

« Quelles sont les principales œuvres de V. Sardou, l'auteur dramatique français ? »

Frou-Frou lit, et avec un crayon écrit, au hasard les titres des pièces les plus connues du répertoire de Victorien, payant ainsi son écot à l'institution d'//arrard collège.

Visite minutieuse de la curieuse salle de gymnastique où les jeunes gens viennent se délasser du grec

et du latin, en développant leurs muscles et leur adresse.

Une série d'appareils très compliqués permettent à chaque muscle de s'exercer isolément. Il y a des instruments spéciaux pour développer l'agilité des doigts, la puissance des épaules, etc.

Dona Sol essaye ses forces. Des altères de 10 kilos lui semblent légers comme noisettes, et de sa main gantée, elle soulève à plusieurs reprises la masse de fer, à la grande admiration des élèves qui la dévorent des yeux.

« — Voilà, dit-elle, en sortant où, je voudrais voir élever ce fils qu'on me reproche. Il me semble qu'il deviendrait un homme sérieux, mieux qu'ailleurs. »

Elle a peut-être raison ; et, comme dit Puck, cela fera bien pour la réclame.

Demain, le journal du collège, rédigé par les élèves, publiera le compte rendu de cette visite.

En reconduisant la visiteuse à sa voiture, son guide lui donne quelques dernières explications.

— Tout ce système magnifique est dû à la générosité d'un homme, Harvard, qui a laissé son nom à l'institution, laquelle vit grassement de ses propres revenus.

Et Dona Sol de reprendre :

— Cet Harvard-là n'était pas un avare ! »

Que voulez-vous, à la campagne, dans la neige, par un grand vent!

EN AUÉRIQUE 14é

De Boston à Montréal. — Les livrets. — En Canada. — Le goQvé excommunié. — « Adrienne Lecouvreur » à Montréal.— Chez les Iroquoi». — Le Réteillon. — Adieu aux Français d'Amérique.

Chargés de dollars, nous nous sommes mis en route vers le Nord. De Boston à Montréal, nous faisons le trajet en deux étapes, l'une à New Haven, l'autre à Hartford, deux villes industrielles. Dans cette dernière, un petit incident qui en vaut bien un autre.

On jouait Frou-Frou. Par erreur, les employés chargés de la vente des livrets avaient apporté ceux de Phèdre.

Lei portes du théâtre s'ouvrent. Salle superbe. Au contrôle, on vend les livrets de Phèdre. Le public a suivi consciencieusement le dialogue de Meilhac et llalevy... dans les tirades de Racine. Personne n'a réclamé.

Voilà comment ils comprennent ! Mais quoi : ils ont payé, ils ont pleuré. Que veut- on de plus?

En route pour le Canada. De la neige, de la neige. Plus nous avançons, plus elle est dure et épaisse. Enfin le troisième jour au soir, après notre départ de Boston, nous traversons la frontière des Etats-Unis. Nous sommes en Canada. Le train s'arrête. Dans la nuit noire, nous distinguons une petite station. Une douzaine de personnes se dirigent vers notre train et demandent le wagon de Sarah. C'est une députation de notables canadiens venus de Montréal au-devant de Dona Sol, pour lui souhaiter la bienvenue.

Quelle surprise ! Tout ce monde parle le français. Comme c'est bon de pouvoir causer et rire un peu avec des compatriotes I Car ce sont de vrais Français, ces journalistes, ces avocats, ces membres des Chambres canadiennes, qui ont eu la galanterie de venir au-devant de nous. Nous sommes vite bons amis. Ils nous parlent de la France, de Paris qu'ils adorent. Toutes nos célébrités leur sont familières. Puis ce sont des détails sur eux, le peuple français du Canada. « Vous êtes la grande France, mais nous sommes la Petite,\3L Nouvelle France. »

Ce sont des fils de Bretons et de Normands, entêtés dans leur amour pour la vieille patrie.

Le temps passe vite dans ces souvenirs.

J'ai oublié de dire que notre train s'est remis en

marche, augmenté du wagon qui a ramené les Montréalais.

Bientôt, il ralentit de vitesse. Il s'arrête. Nous sommes en gare de Montréal. Un cri puissant s'élève autour de nous. « Vive la France !» On se croirait à Paris, un jour de fête nationale.

. Dii mille personnes se pressent dans la gare trop étroite.

En un instant, Sarah Bernhardt entraînée, portée par la foule, se trouve séparée de sa sœur, qu'elle appelle en vain. Inquiète, effrayée, elle se serre contre Jarrett, qui lui fait à grand'peine un passage jusqu'au traîneau qui l'attend. La foule reconnaît l'artiste, dont elle a vu les portraits, et pousse un cri de « Vive Sarah Bernhardt ! »

Une dame lui présente un bouquet, tandis qu'une fanfare attaque les premières mesures de la Marseillaise. Cependant les membres de la députation ont pu se rejoindre à la fin. Ils prennent la tête du traîneau et lui font livrer passage jusqu'à la rue.

Quelques minutes plus tard, Sarah entre à l'hôtel Windsor où j'arrive à temps pourlavoirse précipiter dans les bras de sa sœur que Jehan Soudan a conduite par un chemin détourné.

Très amusant coup d'œil au moment où nous pénétrons dans l'hôtel. Le long des vastes couloirs, sur les marches de l'escalier, des dames en toilette se

146 SARAH BERNHÀRDT

pressent pour voir Sarah, la suivant, curieuses, jusqu'à la porte de l'appartement qui lui est réservé, et où elle peut enfin se remettre de toutes ces émotions.

11 faut décidément que Sarah se fasse au rôle do persécutée. Qui eût dit qu'elle viendrait un jour cueillir au Canada les palmes du martyre ?

Et pourtant rien de plus certain.

La veille même de notre arrivée, l'évéque de Montréal faisait publier dans les journaux à sa dévotion une sorte de « consultation » sur la moralité d'Adrienne Lecouvreur, qu'on avait affichée pour la première soirée.

On en disait de dures dans cette étude, rédigée en style d'Église, sur les « amours adultères du prince de Bouillon avec une comédienne », sur la princesse sa femme, « amoureuse du maréchal de Saxe », « enfin sur l'abbé de cour dont le langage léger et frivole n'est qu'une longue insulte au caractère du clergé ».

La conclusion se devine « la pièce immorale. Scribe Legouvé, des hommes licencieux, la représentation un danger pour les fidèles ».

Le mandement de l'évéque n'empêchera personne d'aller voir Adrienne. « Il est trop tard à c't'heure, disait un brave homme qui en parlait devant moi. Tout le monde veut voir la comédie française. »

Et vraiment, la ville est pleine d'étrangers dont quelques-uns arrivés de loin, incognito, à cause de l'anathème esclésiastique. La recette sera belle.

£N AMÉRIQUE i47

Le martyre de Sarah a des palmes d'or. C'est à croire que Jarrelt a commandé le mandement!

Le lendemain de l'arrivée nous l'employons à visiter la ville. Quel charme à ces promenades ! On marche de surprise en surprise, de découverte en découverte. Qu'on se figure une ville propre et coquette de notre vieille Normandie, transportée tout entière à quinze cents lieues de la France, pardelà des mers. Ce n'est plus New- York ou Boston! aux maisons de briques rouges, aux constructions do fer ; c'est à la fois Rouen, Caen, Saint-Malo, Rennes, avec les bonnes maisons en pierre grise, avec les enseignes naïves, avec les noms des rues, et des boutiquiers aussi français que les cœurs. Le tout un peu relevé d'une nuance d'aristocratie anglaise.

C'est un plaisir de parcourir ces rues vivantes, animées par l'approche des fêtes de Noël, bien emmitouflée sous les fourrures d'un bon traîneau, en compagnie de compatriotes aimables qui nous font les honneurs de leur ville.

La première représentation a été superbe.

Du moment où le rideau se lève, jusqu'à la mort d'Adrienne, l'ovation est de tous les instants.

Ou applaudit le texte, on applaudit l'étoile, on applaudit les artistes, et aussi un peu les costumes Louis XV, dont la vue éveillera longtemps encore, en

pays canadien, le souvenirs glorieux ou douloureux de la lutte française.

A la fin de chaque acte ce sont des rappels sans nombre.

Dans les entr'actes l'orchestre joue la. Marseillaise.

Adrienne morte, le rideau baissé se relève, et du haut du plafond de la salle descend une couronne de fleurs et de feuillage ornée d'une cocarde tricolore. Un carré de papier qui l'accompagne porte ces mots : a La jeunesse de Montréal fleurissant Sarah Bernhardt. »

Adrienne salue, puis d'un mouvement soudain elle détache la cocarde aux trois couleurs et la porte à ses lèvres. Nouveaux bravos ! nouveaux cris de « Vive la France ! » Le public se sépare aux accords du God save the Queen, qui doit terminer chaque représentation enpayb anglais.

Le lendemain de cette solennité, il fait un froid sec superbe.

Jeanne Bernhardt entre dans ma chambre en courant :

— Veux-lu venir avec moi chez les sauvages ?

— Des sauvages? Tu plaisantes. Il n'y en a plus !

— Si, si. Des Iroquois authentiques. Vite, dépêche-toi, il faut partir de suite pour être rentrées à l'heure du dîner et du spectacle.

En une seconde, je suis prête et monte dans le char

tout garni de fourrures. Un ami de Paris ici pour affaire, M. Beaugrand, directeur de la Patrie de Montréal, et un avocat de ses amis, montent avec moi.

Jeanne, le poète Fréchette, Jehan Soudan et un autre ami nous précédent. Nos traîneaux glissent sur la neige durcie. Les chevaux agitent gaiement leurs colliers de grelots. Nous sommes bientôt hors de la ville. De petits hameaux, des fermes avec des pommiers normands, aux branches desquels s'accroche le givre. Tout cela semble détaché d'une toile de Th- Rousseau. Au loin, à perte de vue, la route se déroule sous la neige. A droite la montagne, à gauche le Saint-Laurent charriant des glaces qui se brisent dans les rapides dont le fracas vient jusqu'à nous.

On arrive ainsi à l'embarcadère. Mais hélas ! le bateau qui doit porter chez les Sauvages n'est pas prêt. Peu de gens ont l'audace, par ce temps de gelée, de traverser le Saint-Laurent. Nous attendons sur la route dans nos traîneaux, en déjeunant de sandwiches et de Champagne frappé avec le givre qui pend aux branches des arbres. On aperçoit un village penché sur les bords du fleuve, Lachine, nous dit-on.

A l'arrivée des premiers Français, le trajet parut long, de la ville à ce point du fleuve. Quelque plaisant donna à l'endroit le nom de la Chine, voulant dire le bout du monde. Le mot est resté.

C'est M, Beaugrand qui nous donne celte explication :

iSO SARAH BERNHARDT

« — Je veux voir, lui dis-je, un de vos Chinois. »

Les maisons, les enseignes rappellent les villages qui entourent Trouville, Dieppe, le Havre. Nous entrons chez un paysan, l'illusion est complète. Tout y est, môme l'accent... Surtout l'accent. Dans le plus pur français... normand, une jeune fille répondant au nom d'Hermine nous offre du lait dont la belle mousse blanche nous fait venir le... lait aux lèvres. On s'en abreuve à la santé de la jeune France. J'avise un piano ouvert avec la partition delà Fille Angot, et prie mademoiselle Hermine de nous jouer quelque chose. Elle s'en défend en rougissant, disant qu'elle n'ose pas devant des Français de Paris. Soudan a beau l'assurer de notre indulgence ; impossible de la décider. Nous partons, emportant le souvenir bien vif de cette hospitalité écossaise quoique normande, heureux et fiers d'avoir trouvé le souvenir de notre France si profondément enraciné au cœur de ces braves gens.

Nous quittons Lachine et revenons à Tembarcadére.

Un bac à vapeur, en canadien français un bateau traver&ier, chauffe en nous attendant.

Nous nous embarquons sans descendre de nos traîneaux, et nous voilà voguant sur le fleuve auprès duquelnotre Seine semblerait un ruisseau. D un traîneau à l'autre les propos se croisent, Fréchette improvise des vers. On fait des charades.

Qu'on se rassure, je ne répéterai pas tous les jeux

de mots qui se sont faits en l'honneur de saint Laurent. Jeanne regrette de ne pas être sur le gril. Klle voudrait se chauffer sans griller, etc. Nous poussons des cris joyeux en voyant notre bateau orné d'un énorme éperon pour briser la glace qui couvre le fleuve.

Nous voilà à l'autre rive, on débarque, toujours sans descendre de traîneau. Une sorte de mendiant déguenillé nous examine curieusement. Le charretier (nom canadien pour cocher) s'adresse à ce bohémien: a — La maison du chef, mon frère ? »

Impassible, l'homme tourne la tête, et s'éloigne très digne, sans répondre un mot.

C'est un Iroquois, un Peau-Rouge; ainsi nommé sans doute à cause de son teint couleur pain d'épice.

Par bonheur, Fréchette connaît le chemin.

Nos traîneaux s'arrêtent devant une petite maison triste et sale. Nous somme chez le grand chef.

Oh! par exemple, pas de couleur locale. Ce sauvage dont le nom se traduit Grand nigle blanc, tient une boutique d'épicerie, où l'on trouve du chocolat Menier qui blanchit en vieillissant, un magasin garni d'un assortiment complet de bibelots indiens, fabriqués rue Quincampoix. J'en choisis quelques-uns destinés à prouver à mes amis de Paris que j'ai été chez les Iroquois.

On nous fait visiter l'église. Les Iroquois sont catholiques. Le catéchisme vient de finir. Sur le maître-

autel, profusion de branches de sapin. Le long des murs, un chemin de la croix, grossièrement colorié.

Au milieu du chœur, un énorme fourneau de cuisine pour chauffer la nef.

Dans lé village, les maisons sont des cabanes ; les habitants semblent n'avoir pas de sexe : les filles ont l'air de garçons et les garçons de filles. Petits visages ronds, yeux ronds, plus ou moins scrofuleux, voilà les Iroquois.

Il y a les sauvages français et la tribu anglaise . Nous avons tout vu. Nous regagnons l'embarcadère, suivis de loin par des bambins curieux.

Nos traîneaux reprennent place dans le bac et nous traversons à nouveau le Saint-Laurent, suivant la même route pour rentrer à l'hôtel Windsor où je cours raconter à Sarah notre curieuse expédition.

En sortant de chez elle je rencontre un homme qui erre dans les couloirs et me demande « après la comédienne, celle qui joue comme si c'était de vrai » .

Vous connaissez la Closerie des Genêts. Vous vous rappelez ce type de paysan breton du dix-huitième siècle, cheveux longs tombant sur les épaules, veste et grandes guêtres. Tel est l'homme qui demande «après Sarah ». II m'explique qu'il voudrait bien aller au théâtre, mais qu'il n'a pas «de quoi». Il montre une liste de signatures, en manière de recommandation. En même temps il ouvre un grand mou-

choir à carreaux d*où s'échappent douze belles pommes... de Canada qu'il apporte à la comédienne: donnant à entendre qu'un petit coin d'où il pourrait la voir jouer...

Je rentre conter Taventure à Sarah qui lui promet une loge.

Nous nous promettons bien de suivre sur la physionomie du paysan les péripéties du drame.

Montréal tire son nom du Mont-Royal, colline dominant la ville, où l'on a taillé une magnifique promenade, qui est le Bois de Boulogne montréalais. En hiver, les promeneurs sont rares, mais il faut faire l'excursion à cause de la vue superbe qu'on découvre de là.

Toujours en traîneau, nous escaladons la montagne par un soleil radieux qui rend la neige encore plus blanche.

Arrivée au faîte du Mont-Royal, Sarah tout à coup, crie dU charretier : a Arrêtez I »

Le cocher obéit, nous regardons Dona Sol. Mais avant qu'on puisse y songer, elle relève brusquement les fourrures du traîneau, et, d'un mouvement soudain, elle se laisse choir, nez en avant dans la neige immaculée où se moule en creux la forme fluelte de son visage et de son corps.

Nos compagnons sautent dans la neige et cherchent à ramener la capricieuse à son traîneau. Jarrett lui

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fait une remontrance où il est parlé de « rhume, de représentation manquée, de directeur, de recette ». Sarah lui éclate de rire au nez. « Je veux faire ma photographie. Pas un mot de plus ou je tire une autre épreuve I » Et elle recommence pour se donner le plaisir de faire trembler son agent.

Nous sommes à la veille de Noël. C'est ce soir le réveillon. En pays français nous n'aurions garde d'y manquer. Partout dans la ville de petites chapelles, au coin des rues, montrent des images naïves, illuminées de cierges primitifs. Les cloches des églises sonnent à toute volée appelant à la messe de minuit...

En qualité de comédiennes réprouvées, notre Noël à nous se borne au souper de réveillon. Convives aimables, table bien garnie, vins de France, c'est plus qu'il ne faut pour faire une soirée agréable. On choque les verres : les Françaises de Paris avec les Français de Montréal ; on boit aux deux patries : à la grande France et à la petite.

Noël, ou mieux la Chrisimas anglaise, est une solennité qu'on célèbre en famille. Attirer le public au théâtre ce jour-là est une entreprise difficile. Nous nous en sommes aperçus. La direction qui veut mettre à profit les dernières vingt-quatre heures que nous avions encore à rester au Canada, avait affiché la Dame aux Camélias en matinée et Ilernani pour le soir. La recette a été lamentable à ces deux repré-

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Bentations, et tout l'enthousiasme des assistants impuissant à consoler l'étoile et son directeur.

Dona Sol, toutefois, a eu sa petite compensation.

A la sortie du théâtre, quelques jeunes gens l'ont attendue, et quand elle est montée dans son traîneau, se sont mis à lui faire escorte.

Tout à coup l'un d'eux s'est écrié : « Dételons les chevaux ! »

Aussitôt dit aussitôt fait. Voici ces jeunes enthousiastes, — ils étaient environ deux douzaines, — qui détachent les traits, prennent place entre les brancards et traînent Dona Sol après eux jusqu'à l'hôtel. Sarah, flattée du succès, n'était qu'à moitié rassurée sur l'issue de l'aventure...

Le 20 décemijic au soir, nous quittions Montréal presque incognito, emportant le souvenir de cette population française si pleine de cœur, si fidèle, si aimable, d'un enthousiaste si chaleureux...

Je n'ai pu leur dire adieu sans regret.

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