‹ Voyages de Sarah Bernhardt en Amérique. PrefChapitre 27 sur 33 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

En chemin de fer. — Baltimore. — Philadelphie. — Moa Odysée. — Une heure trop tard. — La colère de Sarah.

Nous sommes loin de» glaces du Canada et nous roulons vers le Sud, à la vitesse de cinquante milles par heure.

Notre train est un train spécial qui nous servira de maison roulante pendant toute la durée du voyage.

Il se compose de trois wagons qu'on appelle ici des cars. Le premier est destiné à Sarah et à sa maison, comprenant les managers, agents et domestiques.

Salon agréable dans le jour, fauteuils paresseux, chaises longues, tables ingénieuses, glaces coquettes, piano, tapis moelleux.

Ce petit hôtel de voyage se complète d'une cuisine

et d'une cave bien garnie. Le soir de brillants lampadaires éclairent le palace-car.

Et lorsqu'elle gagne enfin son lit moelleux, ayant ses serviteurs familiers sous la main, Sarah peut se croire chez elle à Paris, dans son hôtel.

Le wagon, si luxueusement agencé, est baptisé d'un nom particulier: la ville de Worcester. Il est loué d'ordinaire à un club qui l'a mis à la disposition de notre directeur, moyennant finance, pour toute la durée du voyage.

Son propriétaire, un Yankee silencieux, se tient respectueusement dans un coin de la longue voiture. Afin d'expliquer sa présence, Sarah raconte qu'il nourrit pour elle une passion humble. La vérité c'est que notre homme, en Américain pratique, a trouvé l'occasion excellente pour visiter sans payer, tout en surveillant sa propriété, les États-Unis, qu'il ne connaît pas.

Dans le wagon des simples mortels dont je suis, l'agencement est plus modeste et la place mesurée à chacun, mais non pas de cette parcimonieuse façon à laquelle nous ont habitués les wagons des compagnies françaises. Les heures y sont après tout supportables. Ou y lit, cause, discute. Les nouvelles de notre petit monde s'y commentent comme au foyer d'un théâtre. Il y a les érudits qui traduisent les journaux du pays. Les joueurs se livrent à de terribles parties de baccarat et de piquet. Les

piocheurs creusent leurs rôles. Les curieux prennent des notes ou consultent les cartes géographiques. Et plus d'une lettre, envoyée à un parent ou à un ami de Paris, est griffonnée sur la petite table mobile que le garçon nègre fixe en un clin d'oeil, au premier désir exprimé par le voyageur.

Les fumeurs sont en dehors, sur la plate-forme. Les flâneurs vont de groupe en groupe, ou collent leur nez à la vitre pour voir défiler la campagne.

De temps en temps la voix d'un conteur s'élève ; et les gasconnades ou les bons mots volent d'un bout du car à l'autre avec les éclats de rire.

Quelquefois, rarement, Sarah vient visiter notre dortoir-salon, avec des petites allures de pion de collège.

Mais d'ordinaire, elle demeure enfermée avec le jeune premier, répétant avec une ardeur infatigable, et ne trouvant de plaisir qu'à ces répétitions sans relâche.

A la gare de Nev^-Haven, où l'on s'est arrêté cinq minutes, le jeune premier a cru pouvoir descendre un instant. Quand le train s'est remis en marche, nous nous sommes aperçus qu'Armand Duval était resté en route. Il fallait voir le désappointement de Sarah 1 On eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu'un train suivant ramènerait l'égaré à la station de Springfield, où nous nous arrêtions dans une demi-heure, et que ce n'était que partie remise.

EN AMÉRIQUP. 139

Parfois aussi c'est nous qui allons voisiner chez Sarah. On fait de la musique. L'un de nous chante une chansonnette, l'autre une romance, Sarah se réserve pour les ballades... naturalistes. Puis ce -ont des charades, proverbes et autres jeux innocents. Il y a des gages pour- les maladroits. Les pénitences sont variées, mais assez douces le plus souvent. Il faut bien se montrer bonnes princesses et belles joueuses. Nous n'avons garde d'être très sévères. De sorte q .e les perdants ne sont pas trop à plaindre.

Dans son coin, le directeur Abbey rumine ses plans et compte ses dollars. Sur un fauteuil, à l'écart, le terrible Jarrclt, « le Bismarck des agents » comme l'appellent les gazettes américaines, étudie de près le Times de Londres, ou dort d'un œil, feignant d'être sourd à uos propos.

Si nous parlons anglais? Le moins possible ; j'y ai depuis longtemps renoncé. Le seul mot qui nous soit familier, c'est ail right qui, dans notre clan, se prononce collerette. Il y a aussi for sale, l'inscription à vendre qui se lit à tout bout de champ aux Étals- Unis, et que nous traduisons par l'expression française musicalement semblable, suffisamment justifiée par la couleur des murs sur lesquels s'étalent les afllches.

Quant à Sarah, elle a voulu se persuader à ellemême qu'elle allait apprendre l'anglais ; Jarrettaffir-

mant qu'elle pouvait gagner un million en revenant jouer ici Shakespeare dans le texte. Elle avait même pris à New-York un professeur qui lui donna... deux leçons. La troisième est encore à venir. Mais Sarah est si bien... douée, qu'elle parlera américain... sans avoir appris l'anglais.

Après une soirée donnée à Springfield, où Sarah s'est offert le plaisir bruyant de tirer un canon-mitrailleuse, à la célèbre manufacture d'armes Coït, nous reprenons possession de nos couchettes dans le car, et tout en dormant, nous suivons la voie qui doit nous conduire à Baltimore, capitale du Maryland, cher aux fumeurs et aux faiseurs de mauvais calembours.

Le grand matin nous retrouve aux portes de New- York, sur les bords de l'Hudson que noug traversons de façon bien originale. Un énorme bac à vapeur qu'on nomme ici Ferry-Boat s'est approché du quai. Sans bruit, sans secousse, notre train glisse sur les rails dont est muni dans sa longueur le pont du bateau. Celui-ci s'avance dans le fleuve. De nos couchettes, nous voyons à quelques mètres de nous les petites vagues que le vent frais du matin soulève à la surface de l'Hudson.

Nous descendons le courant dans ce singulier transport, passant entre les quais de New- York, sous le gigantesque pont suspendu qui mènera prochainement à Brooklyn. Nous tournons la pointe de l'île sur

EN AMRIQUE i61

laquelle est bâti New-York. Nous sommes à présent dans la baie dont les eaux papillotent sous les rayons du soleil matinal.

Tiens qu'est-ce donc?... On dirait une réminiscence du mal de mer !...

Mais nous avons bientôt franchi le petit bras de mer que fait l'Hudson entre New- York et Jersey City. Nous abordons à la gare de Pensylvanie.

Que les estomacs délicats se rassurent! Nous sommes sur la terre ferme.

Nous avons perdu du temps, paraît-il, à cet étrange moyen de locomotion. Le train auquel nos cars devaient élres accrochés est parti depuis une demiheure. Il a sur nous une avance d'un nombre considérable de milles.

Pour le bien du service et la gloire de la Compagnie de chemin de fer, il s'agit de faire un tour de force devant lequel un chauffeur français hésiterait à coup sûr.

Il faut rattraper au vol le train précédent à force de vapeur et d'audace, s'approcher assez près pour réunir les deux trains en un seul, — sans s'arrêter!

Du charbon, du charbon, encore du charbon et autant d'aplomb ! Sur le ruban des rails polis, nous prenons notre élan ; et alors commence une course vertigineuse.

Les jointures du car craquent comme celles d'un

vaisseau en mer. La locomotive famé, sue, mugit, les wagons font des écarts semblables à ceux d'un cheval emballé. Nous ne sommes guère rassurés; mais cette course originale a son vertige. Arriveronsnous? se dit-on. Et l'on oublie le danger, car il y a danger.

Tout à coup, un hourrah part de la locomotive.

Nous sautons sur la plate-forme. A quelques centaines de mètres, un autre train fuit sur les rails à toute vitesse. La distance entre lui et nous se raccourcit. Nous ralentissons. Nous y sommes.

Crac ! crac ! Notre cornac a accouplé au vol les deux convois. Un double hourrah accueille cette prouesse.

Nous sommes en vue de Philadelphie...

Ce soir, toute l'Amérique apprendra par le télégraphe les détails de ce tour de force qui va faire une réclame magnifique à notre Compagnie de chemin de fer.

Quatre heures plus tard, nous entrons en gare de Baltimore.

Baltimore est le Naples de l'Amérique. Certains disent Constantinople et trouvent à ses clochers d'église une ressemblance avec les minarets des mosquées.

Celte ville m'a rappelé Bordeaux ou Marseille en hiver.

Par un effet singulier de la belle saison que nous avons, à Montréal, pays du froid et où Ton est orga» nisé contre l'hiver, nous étions dans une étuve permanente, tandis qu'à Baltimore, pays quasi tropical, nous gelons littéralement à l'hôtel et au théâtre.

On nous avait promis que nous trouverions à Baltimore les plus belles femmes de l'Amérique ; le sang créole mélangé au sang saxon, produisant des merveilles, au dire des galants du pays.

Cette réputation n'est pas entièrement usurpée. Jamais, même à Boston, où à New- York, nous n'avons eu salle garnie d'aussi brillantes toilettes. Les loges étincellent positivement du feu des parures de diamants.

Il faut dire que plusieurs de ces loges sont occupées par des dames du monde officiel de Washington, venues pour entendre et voirSarah.

Ce renfort n'était pas inutile lour remplir la salle pendant les sept représentations que nous avons données à Baltimore où le monde est retenu par les préparatifs du premier de l'an.

Le soir de ce jour funeste au théâtre, l'attrait de la Dame aux Camélias elle-même est impuissant à lutter contre les joies de famille. Marguerite meurt devant les banquettes.

Après le théâtre, Sarah nous invite à souper : Soudan, Jeanne et moi. A nous sont venus se joindre deux attachés de la légation française à Washington.

Quelques instants nous oublions l'Amérique, les Américains et leurs dollars pour parler de Paris, des amis bien loin...

A minuit, échange de bons souhaits, puis embrassade générale entre voisins, pour la veine, comme on sait.

Le surlendemain, la série des représentations étant close par une matinée, je demande à Sarah de partir pour New-York où je désire passer le dimanche chez la couturière et la modiste. Mon départ précipité de Paris a rendu cette visite nécessaire. Je rejoindrai la troupe à Philadelphie pour jouer la princesse de Bouillon dans Advienne Lecouvreur.

Sarah profile de la circonstance, et me charge de commissions pour New- York. Je pars, entraînant avec moi une camarade, madame Sidney et le régisseur, Défossez.

Mes courses faites, je me propose de terminer mes empiètes, dans une prochaine visite à New-York, pendant le séjour à Philadelphie qui n'est qu'à deux heures de la capitale. Pour le moment il faut partir. Le régisseur est en retard, Sidney veut l'attendre. Quant à moi j'ai trop peur de manquer le train, je saute dans une voiture et file vers la gare.

Mais là, un sérieux embarras se présente. Comment s'expliquer avec tous ces gens qui ne parlent qu'anglais ? Je ne puis même pas demander un billet au guichet du chemin de fer.

Quel bonheur ! j'aperçois dans la gare un compatriote, le correspondant de la maison George Goulet, de Reims, dont le Champagne est très apprécié des Américains en général et de moi en particulier.

— Sauvée, mon Dieu ! Je vous emmène, je vous enlève. Vous m'accompagnez à Philadelphie. Jamais je ne saurais arriver toute seule, et sans moi, pas de représentation ce soir I

Notre compariote se laisse convaincre, et cinq minutes plus tard nous sommes dans le train. Au moment où celui-ci se met en marche, que vois-je ? Sidney, qui lasse d'attendre le régisseur, s'est fait conduire à la gare par un garçon de l'hôtel, ne voulant pas manquer à la représentation dont elle est aussi.

Le car est bondé de voyageurs. Nous ne devons d'être assises qu'à l'amabilité de deux gentlemen, qui nous cèdent leurs sièges. Notre compagnon est accroupi sur les couvertures de voyage, à nos pieds. Mais bah I c'est l'affaire de deux heures de patience.

Et nous voilà devisant gaiement des péripéties de notre excursion, d'un incendie monstre auquel nous avons assisté la veille, elc.

En face de moi, un monsieur s'est endormi sur une brochure qui glisse à terre. Tiens ! c'est Adrienne Lecouvreur ! le livret de nos représentations.

Plusieurs des personnes présentes vont à Philadelphie pour le spectacle de ce soir.

Eh bien ! voici l'occasion toute trouvée de repasser un rôle précipitamment étudié.

Effet de la brochure : Sidney s"eudort à son tour.

Quand à notre compagnon, quelques personnes qui m'ont reconnue le croient de la troupe, et l'accablent de questions. On l'entraîne au fumoir, où, après échange obligé de cigares, un voyageur lui offre une belle commission si, pendant la tournée, il peut déterminer Sarah Bernliardt à se servir de telle ligne de chemin de fer dont il est actionnaire...

Tout à coup le train s'arrête... Il repart et s'arrête encore. Le voilà qui revient en arrière. Que signifie cette navette? On parle d'accident, sans préciser. Un embarras de neîge, si fréquent dans ces parages. Rien de grave sans doute...

Un quart d'heure, une demi-heure se passent. Ces renseignements sommaires ne me suffisent pas. Je m'inquiète à la fin de ce retard. Notre compagnon est allé aux renseignements. Je m'adresse au conducteur.

— Qu'y a-t-il donc, monsieur ? quand va-t-on partir ?

L'homme me regarde, sourit, et répond en anglais.

Ma compagne, elle, se plaint de la faim. « Dire qu'elle a des provisions excellentes dans un sac resté aux mains du régisseur ! Peut-être Défossez n'est-il qu'à quelques centaines de me très derrière nous, dans

ES AHERIQUS 467

le train qui nous suit, tandis que notre wagon menace de devenir le wagon de la Méduse ! »

De guerre lasse, elle s'endort pour tromper la faim. Qui dort dîne... Le train ne bouge toujours pas.

La nuit est venue. Je regarde ma montre : six heures et demie. Nous devions être en gare de Philadelphie avant cinq heures ! La peur me prend. Et la représentation ? Ah ! voici notre ami de Reims qui revient.

— Il y a eu un accident grave. Un train a déraillé deux heures auparavant. On déblaye la voie, il faut en prendre votre parti, vous n'arriverez sans doute pas pour riicure du spectacle.

— Et moi qui dis le premier mot î Que faire ? Si encore je pouvais prévenir Sarah, télégraphier! Manquer une soirée, pcrdie une recette à cause de moi, je ne veux pas !

Quelqu'un affirme qu'il y a une station télégraphique à un mille de là, dans la neige. Un monsieur se dévoue pour porter une dépêche ainsi conçue :

a Sarah B.rnhardt Philadelphie. Accident train. Voie encombrée. Changez spectacle. »

Malgré tout, je n'ai pas renoncé à arriver. Mon compagnon me servant d'interprète, je fais demander s'il est possible de prendie place sur une locomotive, tous les moyens me semblent bons pour arriver à temps. Mais il n'y a rien à faire qu'à attendre le départ de

168 SARAH BER^HARDT

notre train qui garde toujours la même immobilité exaspérante.

Je descends du wagon dans deux pieds de neige, en souliers de satin.

Quel spectacle, mon Dieu !

Vingt-cinq wagons, les uns sur les autres, défoncés, brisés, hachés, mis en pièces, formant une pile qui s'élève à la hauteur des poteaux télégraphiques. Par une bizarrerie singulière, l'un d'eux est resté debout, au sommet de la masse, et semble l'aiguille d'une cathédrale. Les blessés et les morts ont été relevés, mais çà et là, dans la neige, on aperçoit encore des places d'un rouge sinistre. Quant aux marchandises, elles sont répandues sur la voie, encombrant les rails d'un monceau de débris.

Mon compagnon me fait remarquer une machine curieuse à l'aide de laquelle se fait le déblaiement. C'est une sorte de locomotive à laquelle sont attachées des chaînes munies de crampons qui entraînent les épaves.

Les Américains, gens prévoyants, ont plusieurs machines de ce genre sur chaque ligne, en vue des accidents très fréquents.

La formidable machine vient de passer à quelques pas de moi. Je n'ai eu que le temps de me jeter dans la neige pour éviter d'être broyée...

Morte de froid et de peur je remonte dans le train, décidée à attendre le bon plaisir de la destinée.

Siflney, qui s'est réveillée, se plaint de la faim. Quant aux voyageurs, ils ont craint un instant de manquer le lever du rideau, puis ils ont fini par se rassurer, en songeant qu'-Adn'enne Lecouvreur ne peut se jouer sans la Princesse de Bouillon.

Moi, je ne partage pas leur sécurité, en réfléchissant que, dans toutes les pièces où je ne joue pas, sauf dans Hemani, Sidney a un rôle. Et d'ailleurs, Sarali aura-t-elle reçu ma dépêche à temps pour organiser un changement de spectacle ?

...Enfin, après cinq heures d'attente mortelle, nous continuons notre route sur la voie déblayée... J'arrive au théâtre à dix heures du soir.

Oh ! mon entrée dans la loge de Sarah l

Sarah sort de scène.

Du plus loin qu'elle m'aperçoit... non, cette colère est intraduisible ; Dieu, les saints, le ciel et l'enfer, elle invoque tout à la fois, avec une telle force tragique que j'ai peine à placer un mot d'excuse ou d'explication.

« — Tu n'es pas morte, tu n'as ni bras ni jambe de cassés? Alors tu es impardonnable !...

Phèdre avait si bien fatigué les dieux de ses imprécations que l'un deux m'avait pris en pitié et protégé de tout accident.

Pas une égratignure à montrer. C'était à regretter de ne m'étre pas trouvée broyée dans le train.

Sarah rentre en scène et l'on me donne des détails. Ma dépêche ne m'a précédée que d'un quart d'heure.

Personne ne s'attendait à rien.

On arrive au théâtre pour Advienne Lecouoreur. Et c'est juste au moment où il vient crier à ma porte la formule sacramentelle : « On commence dans un quart d'heure »,que l'avertisseur s'aperçoit demonabsence. Un peu plus, il faisait lever le rideau sans moi. On s'informe, on attend. Sarah, qui n'est que du second acte, arrive. Elle s'imagine que je vais paraître et commence à s'habiller. On envoie aux dilférentes gares. Plusieurs trains sont arrivés à New-York sur d'autres lignes et pas de Colombier.

Elle aura manqué le train. Mais alors, pourquoi pas de dépêche ?

Il faut chercher un autre spectacle. Hernani? Les costumes ne sont pas là.

Phèdre? Mais oui, Phèdre. Soeur Jeanne jouera Aricie. C'est une excellente occasion de lui faire reprendre le rôle; vite, vite, les costumes de Phèdre.

Oui, mais, les artistes qui sont absents! Qu'on les cherche ! On doit se décider. Le public s'impatiente.

Abbey veut faire relâche. Sarah veut jouer. Il y a 20,000 francs de recette.

L'agent d' Abbey fait une annonce pour prêcher la patience et promettre Phèdre.

Reste toujours la question des artistes. Thésée est introuvable. Eh bien, on lira son rôle.

Par bonheur, il est du second acte seulement, et finit par arriver, juste à temps pour endosser son pléplum et sauver la situation.

Moi aussi, j'ai fini par arriver; on a vu comment !

Mais toute colère, môme celle d'une étoile, finit par s*apaiser.

La recette d'ailleurs, a été aussi belle que possible, et les lournaux ayant raconté l'accident, Sarah ne me maudit plus que pour l'honneur.

On a bien parié d'une amende énorme à m'infliger. Puis, sans doute, on a réfléchi à l'injustice de cette solution, et on y a renoncé. Par exemple, ce n'est pas de sitôt qu'on accordera une permission d'absence aux artistes.

Quant à moi, quoi qu'il arrive, je ne prendrai plus jamais le train toute seule.

A Chicago. — La chambre des mariés. — Les ombres chinoises. Sarah tombe pour la première fois.

Chicago 1 pour le coup, voilà l'Amérique un peu telle qu'on se la figure à Paris. Une ville en fer, avec des locomotives fumant dans les rues, un brouillard à couper au couteau, des fils télégraphiques si nombreux qu'ils cachent le ciel, des banques grandes comme le Louvre, des maisons d'assurances comme le palais de Versailles. Tout cela envahi par 600,000 habitants, des gens qui vont, viennent, pressés, affairés, courant après le dieu dollar.

A la gare d'arrivée, où nous sommes débarqués le 1-4 janvier au matin, nous avons retrouvé une figure de connaissance. Au lieu du maire et des échevins, apportant à Sarah les clefs de leur ville sur un plat d'argent, c'est notre m.ontreurde baleine de Boston qui est venu au-de antde Sarah « par reconnaissance », dit-

il, faisant allusion à la renie énorme que lui fait le cétacé honoré de la visite de Dona Sol, par spéculation serait plus exact, car ce montreur de poisson salé compte bien utiliser à Chicago comme à Boston, et pendant tout le temps que la saison d'hiver lui permettra de nous suivre, la présence d'une attraction qui est le contraste rêvé pour faire valoir son phénomène.

Nous sommes à l'hôtel Palmer House, une caserne colossale de fer et de marbre, grande comme les Ma^ gasins-Réunis et contenant, dans la vaste enceinte, des boutiques de toute espèce, tailleur, bottier, pharmacien, en plus des télégraphes, postes, etc. On dirait une petite ville dans la grande.

Partout des ascenseurs, cinq fois grands comme les nôtres, montent et descendent sans relâche les habitants de cet immense caravansérail.

Sarah occupe, au premier, l'appartement des « mariés », une suite de chambres, où sont empilés des meubles d'un odieux et épais luxe de mauvais goût. La chambre à coucher, notamment, ou chambre égyptienne, est garnie d'une profusion de sphynx et de pyramides en bronze doré, dont la propriétaire n'est pas peu fier.

Par une conception singulière d'architecte, cet appartement, situé au milieu d'un grand couloir public, a chacune de ses chambres positivement sous les yeux des allants et venants. Qu'on entr'ouvre

seulement l'une des portes conduisant chez Sarah, et la curiosité des amoureux peut se satisfaire sans effort. Je dis amoureux, car ce vaste couloir-vestibule est le quartier général de la flirtation.

Du matin au soir et du soir au matin, les fauteuils, canapés, sofas gémissent sous les gesticulations des flirteurs en conversation plus moins animée. Puisque je parle de la flirtation, je dois dire qu'elle s'étale au grand jour non seulement dans les couloirs et salons, mais dans la salle à manger et jusque dans l'ascenseur de l'hôtel. La chose est dans les mœurs, personne ne s'en étonne, sauf les Européens.

Quand elles sont closes, les portes de l'appartement des mariés ne livrent pas moins, le plus traîtreusement, le secret de la coulisse, grâce aux panneaux vitrés qui laissent passer toute une série d'ombres chinoises, fort réjouissante pour la galerie des indiscrets.

Chaque fois qu'il m'est arrivé d'aller cher Sarah, j'ai trouvé là le même cercle de curieux espions. Sarah, avertie, s'est hâtée de faire tendre une draperie particulière à la porte de sa chambre à coucher. Depuis lors ce n'est plus l'œil, mais l'oreille, qui fait le guet désormais autour de l'appartement.

Je m'aperçois que je n'ai pas dit un mot de la table, depuis que nous sommes en Amérique. Sarah s'est toujours fait servir chez elle. A Albemarle, à Vendôme Hôtel, à Philadelphie, on lui a déniché

quelque garçon écorchant un français suffisant pour lui permettre de se faire passer comme Parisien.

Hélas, le menu est encore plus cosmopolite que le langage. C'est la cuisine allemande qui en fait le fonds.

Mais, pour flatter les intincts tudesques du vieux Jarrett, Sarah dit à tout moment : « Je suis Hollandaise, j'ai tous les goùls de la cuisine allemande. »

D'ailleurs le voyage et l'air pur du Nouveau Monde ont doué Sarah d'un tel appétit qu'elle a fini, je crois, par prendre les chefs de rencontre de nos hôtels pour des Vatels authentiques. Elle a su se tailler dans la liste des plats du pays un régime substantiel, qui risque fort de mettre en péril sa réputation de femme éthérée.

Un doigt de vin vieux, une aile de poulet, un verre de Champagne, un consommé, quelques huîtres, un biscuit trempé, un doigt de whiskey, etc., chaque heure du jour a son petit réconfortant, excepté celle des repas. Il ne reste plus alors à Sarah que la force suffisante pour se plaindre doucement du manque d'appétit.

Chicago est, comme on sait, la patrie des incendies et des jambons trichines. A défaut des premiers, qu'il n'est pas toujours possible d'organiser sur commande, on nous a mené voir comment se fabriquent les seconds.

176 SARAH BERNHARDl

Cette visite a été l'une des incidents les plus... saillants de notre séjour à Chicago.

Dans l'hôtel que nous habitons, demeure aussi le consul de France. Dès le premier jour, il est venu faire une visite à Sarah et lui a demandé l'heure à laquelle elle pourrait recevoir une députation des résidents français.

— Mais demain, à deux heures, si ces messieurs veulent me faire l'honneur de venir, j'aurai le plus grand plaisir à les voir, répond Sarah tout aimable.

Le consul court prévenir nos compatriotes, et à l'heure dite, le lendemain, la députation se présente avec un bouquet et un petit encrier de bronze, présent des résidents français.

— Mademoiselle Sarah Bernhardt ? demandent les députés.

— La répétition n'est pas finie et elle n'est pas rentrée, répond la fidèle Guérard. Je l'attends de minute en minute. Si vous voulez bien, messieurs, vous asseoir un instant!....

Les visiteurs français prennent un siège et attendent patiemment.

Une demi-heure, une heure s'écoule. La députation s'impaliente, vient demander si mademoiselle Sarah Bernhardt tardera à rentrer. Quant à la fidèle Guérard, ne sachant que dire, qu'inventer, elle finit par produire une vieille dépêche :

— Mademoiselle Sarah Bernhardt sera désolée, mais

elle vient de m'adresser ce télégramme pour vous prier d'accepter toutes ses excuses. Elle prolonge sa répétition... Elle ne rentrera que pour dîner...

Mécontents^ nos bons compatriots Tétaient; mais ils le furent surtout le lendemain, en lisant dans les journaux la cause de l'absence de Sarab, comme suit :

C'était bien une répétition, et tout à fait inattendue qui avait fait manquer à S rah le rendez-vous convenu.

De Londres, par la dernière marée, un noble visiteur était débarqué à New- York, réclamant Sarah à cor et à cri. On lui indique la route de Chicago, il saule dans un train, et le voilà frappant à la fameuse porte d'entrée donnant sur le vestibule de l'hôtel.

Sarah était à répéter avec le jeune premier. Mais elle sait les règles de l'hospitalité envers les voyageurs.

— Entrez ! j'y suis toujours pour vous ! crie-t-elle à travers la vitre et reconnaissant la voix.

C'était peu d'instants avant l'heure fixée pour la députation que Sarah avait facilement oubliée.

— Vous arrivez à point, dit-elle ; ne pensez-vous pas qu'une petite promenade serait à propos ? Voyons, qu'est-ce qu'on pourrait bien visiter à Chicago ?

— C'est vous seule que je suis venu voir, dit l'Anglais galant. Toutefois, s'il est un spectacle capable

de procurer des inspirations tragiques à une artiste, c'est bien le massacre des innocents compagnons de Saint Antoine, que l'on ne voit nulle part aussi bien qu'à Chicago...

— Allons voir le massacre des innocents, s'écrie Sarah. Et se tournant vers le jeune premier : A ce soir la suite de la répétition. Je iile. Il y a bien une députation, je ne sais plus quoi, qui doit venir... Mais bah ! tant pis, ils reviendront.

On entendait la voix des Français, assemblés dans la salle voisine.

— Ah ! ce sont eux ; partons vite !

Au moment même où la députation se retirait désappointée, Sarah faisait son entrée dans les fameux abattoirs où a lieu la tuerie si célèbre.

On disait un immense champ de bataille à mécanique.

Des centaines, des milliers de porcs sont, en quelques minutes pesés, égorgés, échaudés, rasés, découpés, accrochés ou expédiés pour faire jambons, galantines et pâtés.

La chose s'exécute avec une telle précision qu'en faisant machine en arrière, on pourrait, j'en suis sûre, recoudre tous les débris et reconstituer les infortunés avant qu'ils aient eu le temps de s'apercevoir du mauvais lour.

Les représentations ont le succès accoutumé. Le

puritanisme n'empêche pas la curiosité publique, au contraire. Nous restons quinze jours à Chicago, c'est (lire que le répertoire tout entier sera plusieurs fois joué. Adrienne, Frou-Frou^ le Sp/iiruc avec le Passant. Le soir de la visite aux compagnons de saint Antoine, c'était Phèdre.

Sarah, fatiguée par les émotions de la joui-née, par le grand air de la promenade, et surtout par lo travail incessant auquel elle se livre pour devenir maîtresse de son art, Sarah venait de répéter une scène des plus orageuses avec le jeune premier, au moment où elle entra en scène.

Le premier acte se passe, le second ; au troisième .' n'est que grâce à l'énergie de sa volonté que Sarah peut achever sa dernière tirade. A la fin du quatrième acte, à la suite de sa grande scène avec Œnone, une défaillance la prend. Elle glisse et s'étend sur le parquet de la scène. Le régisseur et quelques personnes de la coulisse s'élancent au secours de Phèdre, tandis que la femme de chambre de Sarah cric au rideau.

Cependant, l'auditoire croit à un effet prémédité, et malgré l'invasion des habits noirs dans la poésie de Racine, personne ne s'étonne de voir descendre le rideau sur ce qu'on prend poui' la fin naturelle de l'acte.

Dans la loge de Sarah, où l'on a transporté Phèdre, se pressent le directeur Abboy, les agents, inquiets.

On demande un médecin. Il en vient un à la fin, mais Sarah, qui est déjà revenue à elle, déclare qu'elle se sent capable déjouer le cinquième acte. Et la représentation se terminé sans encombre.

Sarah est depuis un instant dans son appartement.

Tout à coupa la porte se produit un drôle d'incident.

Un monsieur fend les groupes de curieux qui stationnent dans le corridor, en discutant l'événement du théâtre.

Le nouveau vent gagné la porte et se prépare à entrer chez Sarah. Mais un autre homme se place devant lui, et lui demande en anglais :

— Que voulez-vous faire, monsieur ?

— Vous le voyez, j'entre!

— Ceci est l'appartement de mademoiselle Bernhardt.

— Eh bien, oui. J'y vais 1

— Vous ne pouvez passer, monsieur!

— Madame Sarah Bernhardt m'attend.

— Je vous dis que vous ne passerez pas.

— Vous vous trompez, monsieur !

— Qui étes-vous donc?

— Un ami de madame Bernhardt. Et vous?

— Le secrétaire de M. Abbey. Il m'a placé là pour empêcher les importuns de venir fatiguer madame Sarah Bernhardt... Elle a eu une défaillance ce soir, en scène. Cette pauvre femme se tue et l'on vient encore faligner inutilement !...

J'arrivais pour prendre des nouvelles de Sarah, le visiteur m'aperçoit.

— Chère madame, s'écrie-t-il, dites donc, je vous prie, à cet homme qui je suis, et que Sarah m'attend.

Je reconnais l'ami venu de Londres.

Mais le Yankee ne veut rien entendre.

— J'ai une consigne : personne ne passera !

— Je passerai, dit avec le plus grand flegme le gentleman, haut de six pieds, auquel le ton du factionnaire commence à agacer les nerfs.

Et, froidement, il fait un pas en avant.

Les curieux du couloir se rapprochent, espérant U spectacle d'un pugilat.

Mais voici le valet de chamhre, que Sarah envoie pour s'enquérir du bruit fait à sa porte. Il introduit le noble étranger, par une autre issue, jusqu'à sa maîtresse.

Le lendemain, première de ï Etrangère. La curiosité du public s'est un peu émoussée dans les soirées précédentes. Quant au rôle de Sarah, il semble trop court; et les joui-naux faisant allusion à l'accident de la veille, prétendent que Sarah, trop fatiguée, adonné non rùte à sa sœur Jeanne.

Voilà comment on comprend ici les choses du théâtre.

Dans le jour, nous avons voulu fiiire une prumo

nade. Le seul genre de voiture en usage par cette saison, c'est le traîneau.

Pendant une heure, toutes les sonneries de l'hôtel ont vainement demandé un traîneau aux différentes stations.

Le lecteur connaît, sans doute, le système de sonneries électriques en usage dans tous les hôtels américains. Grâce à lui, il suffît de presser un bouton pour appeler à son choix et sans se déranger, un policeman, un médecin, un commissionnaire, une voiture, ou les pompiers. Rien de plus pratique. Le système fonctionne dans presque toutes les maisons particulières.

Mais cette fois-ci, toutes les réponses sont unanimes. Il n'y a pas de traîneau libre. Que se passe-t-il donc?

Nous nous décidons à sortir à pied, affublés de hauts brodequins contre la neige. Eh bien, qu'est-ce donc que tous ces traîneaux vides qui suivent la chaussée au pas et promènent des écriteaux énormes?

On vient de m'expliquer la chose. Tout cela c'est pour la baleine. « Qui veut voir la baleine? disent les affiches ; transport gratuit ! »

L'imprésario fait le maximum tous les jours. Dame ! il n'a pas d'artistes à payer!

A la place de Sarah et d'Abbey, les succès de cette baleine morte m'empêcherait de dormir.

Enfin, nous avons trouvé un traîneau. La promenade est charmante jusqu'au lac Michigan.

La bise souffle sans relâche depuis quinze jours, et la glace qui couvre la surface de l'eau est épaisse de plus d'un pied.

Mais alors où donc naviguent ces bateaux dont on aperçoit les voiles blanches qui filent sous le vent, à quelques centaines de mètres du rivage ?

Ah! cela est une curiosité du pays; ce sont des bateaux à patins, semblables à ceux où Jules Verne embarque Passepartout et son maître, dans leur voyage autour du monde. Il faut s'offrir le plaisir d'une pareille locomotion.

C'est étrange! Balancée sur la quille d'acier, la coque du bateau suit les oscillations que lui imprime le vent, soufflant dans la voile. On file avec une rapidité vertigineuse qui n'est pas sans charme ni même sans danger, s'il faut en croire les histoires de naufrages que nous racontent nos compagnons.

La neige recouvre la couche de glace et cache parfois de grands trous noirs dans lesquels un seul coup de vent peut vous faire glisser et trouver la mort. Brrrr. Il fait trop froid, rentrons.

Le système des théâtres aux Etats-Unis est ainsi compris, que dans la même semaine une scène peut servir aux usages les plus différents.

C'est ainsi, par exemple, que notre théâtre de Chicago a été loué le samedi pour un meeling de tempérance qui s'y est tenu dans le jour. Abbey et Sarah

avaient décidé de faire relâche. Pour ne pas perdre le loyer dp sa salie, le propriétaire s'est empressé de louer le théâtre à une troupe d'opérette nomade qui devait y jouer Fatinitza. Cette succession de locataires amène parfois des incidents inattendus, comme le suivant :

Au plus fort du sermon de tempérance, l'orateur était en train de lancer toutes les foudres de son éloquence contre les buveurs de v^diisky, et les libertins en général, quand au milieu de la période la plus fièrement ronflante, on entend un bruit irrévérencieux de gens qui enfoncent des clous pour ajuster les décors de Fatinitza. Le président du meeting, qui croit à l'efficacité de pareils prêches, entre dans une sainte colère. Il va faire une remontrance aux sceptiques sur leur peu de respect pour la parole biblique, et demande que les cloue urs et décloueurs de coulisses soient renvoyés.

Mais ces trouble-sermons ne veulent rien entendre. Ils ont loué : ils montrent leur contrat. « Nous jouons ce soir. Il faut que notre mise en scène soit prête. » A la fin, de guerre lasse, le chef des tempérants transige.

— Vous pouvez rester, dit-il aux machinistes. Si môme vous voulez promettre de ne pas faire trop de bruit, je vous laisserai passer par le fond du théâtre.

Ce qui fut dit fut fait, et les apôtres de la tempérance en furent quittes pour aller fraterniser avec les machinistes au bar voisin.

EN AMÉRIQUB 485

Page 1