‹ Voyages de Sarah Bernhardt en Amérique. PrefChapitre 28 sur 33 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

. t I. i;;^. — tiiiciiinali. — Le Mississipi à pied sec. —La I : L uerre. — Feu de lorôls. — Sarah tombe pour la seconde fois.

Saint-Louis du Mississipi. Nous sommes là depuis cinq jours.

Pour les souvenirs historiques c'est un Montréal du Sud. Quand les Français possédaient le Canada et la Louisiane, cette dernière avait Saint-Louis pour capitale.

Cela explique comment on trouve encore à Saint- Louis tant de Franç.ûs.

Quel magnifique fleuve qiie le Mississipi ! Je m'extasiais devant la largeur du Saint-Laurent à Montréal ; le Mississipi à Saint-Louis n'a rien à lui envier.

Imaginez la Seina dix fois répétée en largeur. Vous avez le vieux Meschacébé de Chateaubriand. Sur cette immense nappe d'eau un gigantesque pont de

fer fait passer le train. Si nous n'avons pas peur c'est que nous sommes braves.

On s'attendait presque à une réception solennelle à la gare, de la part de la population française ; pour une raison ou pour une autre, personne n'est venu.

Sarah commence à trouver que dans ces prétendues villes françaises tout le monde manque un peu à ses devoirs.

Dona Sol est au Linden hôtel. J'ai été demander l'hospitalité à la Maison des Planteurs où habita jadis Charles Dickens, pendant sa visite aux États-Unis.

On ne se douterait guère que nous sommes dans les pays du Sud, où les nègres, presque nus, cultivaient, il y a quelques années seulement, les plantations de sucre, de café et de tabac. La neige couvre la campagne et la glace arrête le cours du Mississipi.

Ma première visite a été pour la levée, d'où l'on découvre le fleuve immense, avec ses magnifiques vapeurs, sorte de palais flottants qui suivent le courant jusqu'à la Nouvelle-Orléans et où l'on trouve un confortable luxueux, entièrement inconnu au touristes de France.

Les gens du pays s'efforcent de nous prouver que la saison est d'une rigueur tout à fait inaccoutumée et que d'ordinaire Saint -Louis, en hiver, est une sorte de Nice ou de Pau, bien faite pour attirer les gens de santé délicate.

Ne discutons pas et croyons en silence.

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Il n'en est pas moins vrai, toutefois, que j'ai traversé à pied sec, sous le vent du nord, le miroir de glace qui s'étend entre les deux rives : deuxmillesde chemin. Sarah a fini par céder aux instances de Jarrelt, qui tremble toujours pour une exctinction de voix funeste àlareette, et m'a laissé accomplir sans elle ce voyage polaire.

Les recettes sont belles, quoique inférieures à celles des villes précédentes, et il n'y aurait aucun incident à noter sans les curés, les bouquetières et les journaliste-.

Un prêcheur, averti de l'arrivée prochaine de Sarah, s'est fait l'écho des accusations ecclésiastiques colportées contre l'artiste. Un journal a rapporté le langage insultant de l'orateur pour la comédienne.

Jarrett, qui lit tout ce qui se publie sur le compte de son étoile, a eu connaissance de ce langage peu courtois et a envoyé du papier timbré à l'intempérant pasteur. Diffamation, dommages-intérêts, tout cela a fait peur à Thomme d'Église qui, sachant bien la tendresse des tribunaux américains pour les plaintes féminines, s'est hàléde se rétracter dans une lettre publique, désavouant les expressions mises à son compte parles journaux.

Cette petite victoire exirajudiciaire ne peut manquer d'avoii' un retentissement salutaire dans la presse améric;iine.

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Le Passant de Coppée, que j'ai joué avec Sarah, a donné lieu à un incident comique.

Un des journalistes les plus célèbres de l'Amérique, directeur de Globe démocraie de Saint-Louis, avait résolu de profiter de cette occasion pour manifester sa sympathie à Tartiste remplissant le rôle deSylvia, en lui envoyant un bouquet sur la scène, comme cela se fait dans tous les pays du monde.

J'eus connaissance de l'intention, et je ne dissimulai pas au journaliste que, tout en lui sachant gré de sa bienveillance, je ne devais pas lui laisser ignorer une des habitudes de notre direction : les fleurs destinées aune artiste autre q e l'étoile ne pouvaient voir la lumière de la rampe, mais étaient réservées au huis clos de la loge d'artiste.

Des expériences répétées à New-York, Boston et Philadelphie m'avaient édifiée sur ce point.

L'écrivain, personnage considérable de lapo itique américaine, ne voulut rien entendre de ces consignes. « On a pu agir ainsi, chère madame, me ditil, avec les gens ordinaires ; je vous promets qu'on sera plus respectueux envers un bouquet accompagné de ma carte. »

Tout ce que je pus dire pour le faire renoncer à son projet fut inutile.

La soirée se passe, le rideau tombe sur Y Idylle! de Coppée. Les apijlaudissements nous rappellent. Sarah et moi nous rentrons en scène pour saluer le public,

le rideau se baisse de nouveau, puis se relève une seconde fois sur les bravos.

Sarah, dans la coulisse, se tourne vers moi.

— Tu sais, je rentre seule, ma chérie. Jarrett m'a fait promettre de rentrer seule !

Et elle s'en va faire au public sa plus gracieuse révéreiice.

Nous rentrions dans nos loges, quand un garçon de service arrive dans la coulisse, une magnifique corbeille à la main.

De loin Sarah l'aperçoit, et d'un ton de reproche :

« — Mais ce n'est pas maintenant, c'est tout à l'heure qu'il fallaitapporlercesfleurs. Idiot!... Tiens! Elle est jolie cette corbeille!... Et cet animal qui lui fait manquer son entrée!... »

En même temps elle se penche vers les fleurs, son regard se porte sur une carte qui l'accompagne.

« — Voyons le nom I »

Elle lit : « A SylviaM. 0. » Et, repoussant violemment la corbeille : « Mais, c'est pour toi, Marie!... Pourquoi ne parle-t il pas, cet imbécile? »

Le garçon était un Anglais qui n'avait pas compris un mot. Quand aux fleurs, arrivées à temps, elles avaient été retenues au passage par ordre de l'administration : Usez Jarrett.

Le lendemain, M. Mac Cullough, directeur du Globe, n'était pas content tout d'abord. Le récit de l'aventure le fit rire et le dés-irma.

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Ce n*est que pour tenir la promesse que j'exigeai de lui, qu'il renonça au plaisir malin de raconter l'anecdote tout au long dans son journal.

Le Commercial deLouisville rapporte en ces termes le récit fait par un de nos compatriotes résident de cette ville, M. Lalande, d'une entrevue qu'il a eue avec mademoiselle Sarah Bernhardt :

« Dans l'après-midi du 22 février, après la répétition, M. Jarrett m'a présenté à Féminente actrice, — Madame, lui dis-je, j'ai une grande faveur à vous demander. — Elle est accordée d'avance, monsieur. — Oserai-je requérir quelques minutes de votre précieux temps ? Je suis professeur de français en cette ville, et mes élèves trouvent ma prononciation claire et distincte, Si vous voulez me permettre de lire quelques vers français, et si vous approuvez mon accent, je m'estimerai le plus heureux des hommes. — Elle sourit gracieusement en m'invitant à commencer, et je lus un passage de Musset. Bravo ! me dit-elle, j'attesterai avec le plus grand plaisir la pureté de votre diction, et le soir même elle me fit remettre par M. Jarrett un certificat on ne peut plus flatteur. »

Sans commentaires, n'est-ce pas!

Avant notre départ de Saint-Louis nous avons eu un joli exemple de la réclame américaine :

Un marchand de diamants est venu offrir à Jarrett, intermédiaire ordinaire de ces propositions, mille francs pour mademoiselle Bernhardt, et je ne sais combien pour lui, s'il déterminait Dona Sol à exhiber dans le magasin du bijoutier, les parures, colliers, pendants, bagues, etc., apportés de Paris par la comédienne, et si on le laissait publier qu'elle avait lait chez lui un achat de diamants de 10 mille dollars.

Jarrett à fini par décider Sarah.

« Les Américains, lui a-t-il dit, en outre de leur curiosité satisfaite, seront heureux d'apprendre que vous laissez dans le pays un peu de l'argent gagné sur eux ; et ils vous en sauront gré. »

On a exhibé ces diamants. Le bijoutier a eu sa réclame, les reporters, Jarrett et Sarah leur argent, prix convenu.

De Saint-Louis à Cincinnati, le trajet est d'un jour Nous avons donné trois représentations dans cette dernière ville, qui est la capitale du peuple allemand des Etats-Unis, en même temps que le plus grand marché de charcuterie et de musique de tout le continent.

Les Américains l'ont surnommé Porcopolis. Les liabitants de Cincinnati, par contre, trouvent leur ville si belle, que le surnom de Paris de l'Amérique ne leur a pas semblé trop ambitieux.

Cincinnati a vu des modifications importantes apportées dans la direction de notre troupe.

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J'ai parlé de rivalité entre Jarrett, agent de Sarah, et Schwab, agent d'Abbey. Pendant notre séjour à NcAV-York, celte rivalité s'est aigrie, accentuée, mais Jarrett n'a pas tardé à l'emporter sur son concurrent, en se plaignant sans cesse à Sarah des mesures maladroites dont il attribuait l'inspiration au secrétaire d'Abbey, et ne perdant pas l'occasion de mettre sous les yeux de ce dernier la dépense inutile dont la présence de Schwab grevait son budget de frais généraux.

L'agent d'Abbey, d'autre part, s'est peu à peu désintéressé de l'entreprise, et chaque jour il a manifesté son intention de s'en séparer entièrement pour s'éviter les mille petites vexations dont il était victime.

Cette situation tendue a trouvé une solution à Porcopolis.

Un beau matin, Schwab s'est présenté chez son directeur-associé. A la suite d'une explication à l'américaine, ils sont convenus de reprendre leur liberté, et Schwab est parti, laissant sa place à un Yankee de Chicago, dont Abbey avait fait son secrétaire factotum, sur la recommandation du partant. Comme toujours, en pareil cas, le protégé a supplanté le protecteur.

Le départ de Schwab a pour résultat de laisser la troupe entièrement sous la main de Jarrett, le seul des managers restants qui parle à la fois l'anglais et le français et peut servir d'intermédiaire entre la

troupe et le directeur. Mais Abbey se défie de Jarrett et il a pris pour interprèle ordinaire le coirTcur de la troupe. De sorte que par cette situation bizarre le vériiable lien entre le directeur de théâtre et se» iiiisles, c'est le barbier.

II y a bien le secrétaire d'Abbey, un aventurier méricain qui a été, dit-on, garde-chiourme dans une

lanlalion de nègres et espion militaire pendant la

aerrc. Cet individu a trouvé moyen de se faire 1 asser pour un Parisien auprès de son patron, et se <1 nne comme correspondant d'un journal boulevar- (lier. Le malheur est qu'il ne parle pas d'autre langue que l'anglais de Chicago, idiome absolument inconnu de mes camarades. Dans la troupe on l'a surnommé Vliomme qui se vwuche dans son estomac.

J'ai oublié de dire aussi qu'à Saint-Louis le régisseur de la scène, Déf ossez, qui a dirigé les répétitions^ il Paris et nous a accompagnés depuis lors, a repris la roule de France pour alTaires.

Cette nouvelle organisation nous promet quelque» quiproquos d'une fantaisie plus ou moins joyeuse qui ne sauraient tardera se produire.

J'ai parlé des fantaisies de la critique américaine.

Voici le plus beau modèle du genre, cueilli dans un journal de Cincinnati.

L'auteur, voulant se donner un petit air de connais*

Lur, à réuni en quelques phrases tous les mots de

langue française qui lui étaient connus, ou qui lu

sont venus sous la plume, espérant y gagner un vernis de couleur locale.

Cela forme un joli morceau de galimatias qui méritait d'être donné à titre de curiosité comme résumant l'opinion des Américains sur le talent de Sarali Bernhardt.

Les mots en italiques sont les mots français intercalés dans le texte anglais :

« La force de la Bcrnhardt consiste à faire l'assaut de l'auditoire à la première charge. Elle abasourdit par son aplomb, et alors réunissant toutes les forces de son éclat, elle produit un éclaircissement.

» Cela accompli, l'auditoire est capturé.

» Sa voix est nonchalante et recherchée, possédant tout le mauvais de la plus raffinée espièglerie.

y) Un imperceptible bon vivant dans son œil gauche donne une hauteur à son regard, ajoutant encore au parlez-vous de son déshabillé.

» Mais c'est dans la bête noire finale, quand tous ses efforts scintillent et bondissent d'effervescence dans un grand chevaux de frise qu'elle est immense.

» En prenant son sang-froid naturel et son élan, elle pousse un perçant qui vive, qui remue tout votre soi-disant ; vous croyez qu'elle va faire éclater votre tout ensemble, jusqu'à ce que vous voyez enfin tout son honni soit qui mal y pense.

» Vous fermez les yeux, ouvrez la bouche et finis-

sez par vous asseoir, tremblant de joie comme un chien qui ronge un os.

» Quand vous rouvrez les yeux la scène est unie, Sarah Bernhardt a disparu. »

Nous voilà en route pour la Nouvelle-Orléans. Deux jours de chemin de fer : le trajet de Paris à Vienne, sans arrêt. Mais, depuis que nous sommes sur les grandes routes, nous commençons à nous habituer à ces courses à la vapeur.

Chacun de nous a fait ses petites provisions, de son mieux, selon sa bourse : viandes froides, sandwiches et boites de conserves, voilà le menu. Jarrett m'avertit charitablement qu'il est temps de s'y faire, car à partir de la Nouvelle-Orléans ce sera notre ordinaire presque quotidien. Quant à Sarah, grâce aux précautions de son imprésario, elle ne s'apercevra guère des petites incommodités du voyage. Le cuisinier de son car a garni son fourgon. La cave est au grand complet. Le régime de Dona Sol ne risque pas de subir la moindre réduction. La grande artiste ne sera pas rationnée.

Enfin, nous courons vers les pays du soleil. Il y a assez longtemps qu'on nous promet le paysage du Sud et le climat tropical comme une compensation aux onglées qui ne nous quittent guère depuis un mois.

Sur les routes neigeuses du Canada, dans les

brouillards de Chicago et les bruines de Cincinnati, on a répondu à toutes nos plaintes par les merveilles de la Nouvelle-Orléans où nous devons trouver, paraîL-il, un printemps éternel, des fleurs, des fruits, des robes de gaze, tout un petit paradis terrestre. Quel bonheur ce sera de déposer les lourds manteaux de fourrure, et d'éteindre le poêle suffoquant de notre car.

S'il faut en croire les promesses du paysage, tout ce programme pourrait bien se réaliser.

Commodément installés sur la plate-forme grillée du wagon de Sarah. il nous est permis pour la première fois de passer quelques heures au grand air.

D'instant en instant, le soleil devient plus chaud. On se montre les forêts qui vont verdissant un peu plus à chaque nouveau mille.

Au lieu d'un ciel terne, sur lequel se détachent les troncs d'arbres noircis et dépouillés, qui sont comme autant d'abandonnés sur l'immense plaine de glace que nous n'avons pas quittée jusqu'à présent, en place des maisons de briques sales, des usines sombres à cheminées interminables, où toute une population de pauvres gens fourmille dans une activité fébrile, nous commençons à voir notre horizon se coloi^r au lever du jour, et s'empourprer au coucher du soleil. Ce ne sont plus que petits villages de bois, cases de l'oncle Tom habitées par des nègres deminus. Et quand nous traversons les hameaux, la cloche

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de notre locomotive attire toute une nuée de négrillons joyeux, et courant nu-pieds autour des portières.

Pour la premier^ fois, nous avons le concert des oiseaux. L'usine du Nord fait place à la bucolique (les champs de tabac et de coton.

A la bonne heure, voilà ce que j'appelle voyager ! Pour peu que cela continue, nous finii*ons peutêtre par gagner la terre promise des forêts v ierges, des citronniers, des orangers et des cocotiers aux branches desquelles se balanceront les ouistitis de Robinson Cmosé...

Je suis tirée de cet accès de rêvasserie sentimentale par un spectacle inattendu : Dans la pièce qui forme anlichambre au car de Sarah et sert de cabinet de travail au directeur Abbey, à travers la vitre, j'aperçois les hommes de la troupe qui entrent un par un, prennent sur une table un revolver luisant, et disparaissent avec des airs de conspirateurs.

Qu'y a-t-il donc ? Va-t-on jouer un drame militaire, la Prise de Pékin ?

Oh! c'est bien plus drôle 1 II paraît que nous allons avoir une bataille pour de bon. Un avis, reçu à Cincinnati du chef de la police, a fait savoir à Abbey qu'une bande de Fra Diavolo va profiter du passage de notre train dans les solitudes du Kentutky ou de l'Alabama, pour nous attaquer, piller la caisse et enlever les diamants que Sarah est supposée promener

avec elle depuis la fameuse exposition faite à Saint- Louis. Un détective spécial est engagé par Abbey et restera avec nous jusqu'à la fin du voyage.

Oh ! mais cela devient tout à faif amusant! C'est le Voyage autour du Monde dans tout son beau, cette fois-ci. Il paraît tout de même que les craintes sont très sérieuses. Ce ne serait pas la première attaque de train dont on aurait entendu parler dans ces régions. Mademoiselle Aimée, je crois, a été victime d'une aventure de ce genre.

Et tenez, voilà que nous sommes armés jusqu'aux dents. Notre petite troupe a un petit air farouche tout à fait réjouissant. Ceux qui n'ont pas de revolver ont reçu un casse-tête semblable à ceux dont sont armés les policemen de New- York et de Chicago.

Sarah a sorti de son étui une magnifique arme de luxe.

J'ai reçu pour ma part un joli revolver à six coups. On s'arrête en pleine forêt.

Est-ce le moment de l'attaque ?

Abbey descend suivi de ses secrétaires. L'un deux place un débris de bois mort contre un arbre. Pif! paf! C'est la petite guerre. Il s'agit seulement d'essayer son adresse.

Quel dommage qu'il n'y ait pas des prix de tir I Nous aurions tous des médailles.

Oui, mais ces belles prouesses vont faire peur à renncmi. Nous sommes remontés dans notre train. Il

est dix heures du soir et pas un brigand n'a montré le bout de son nez. Il faut aller se coucher sans faire parler la poudre, c'est vexant. Enfin, l'on se rattrape en rêvant d'un abordage.

Du charbon, du charbon ! Nous ne marchons pas, nous volons, en attendant qu'on nous vole. Je m'endors. Le train s'arrête. Je m'éveille et saute sur mon revolver. Ce sont les pirates !... Hélas non , mais c'est aussi curieux. Le wagon aux bagages est en feu. Les boites des roues, pleines de graisse, se sont allumées par la vitesse de notre allure. Quelques seaux d'eau et le feu est éteint. On se rendort, la nuit s'a- ( hève... La journée se passe... aucun incident!...

A la nuit, nous rentrons dans la forêt.

Tout à coup de deux côtés, de grandes lueurs nous éclairent, formant autour de nous un cercle de flammes immense, qui s'élancent vers un ciel sanglant.

La forêt brûle sur plusieurs milles d'étendue. Le spectacle est si merveilleusement superbe qu'il n'a rien de terrible. Et notre train court au milieu de la fournaise en secouant son immense panache de fumée.

Voilà de vraies émotions, et vivent les voyages !

Mais l'incendie s'éloigne et nous sommes de nouveau dans la nuit noire.

Le train se ralentit, s'arrête; nous sommes en gare de Mobile,

Sarah se mettait à table pour dîner. Sur le quai, une députation, le consul en tête, s'avance avec un bouquet et un compliment.

« — Une députation ! s'écria Sarah, qu'on me laisse diner tranquille ; dites que je n'y suis pas, que je suis malade, que je suis morte ! Jarrett, mon petit Jarrett, dites-leur tout ce que vous voudrez ; mais, pour Dieu ! que je ne les voie pas ! »

Et elle se lamente, elle crie, tamponne ses yeux de son mouchoir, se frappe le front du poing fermé, et tombe enfin dans une violente crise de neris.

Pas de chance, décidément, les députations fran- -çaises et les consuls !

Deux heures du matin ; nous sommes en gare de la Nouvelle-Orléans. Un vrai déluge ! Ce n'est pas delà pluie, ce sont des cataractes. La voiture qui me conduit à l'hôtel nage jusqu'au moyeu des roues.

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