‹ Voyages du sieur de Champlain, ou Journal ès découvertes de la Nouvelle FranceChapitre 23 sur 74 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Descouverlures de la rivière de Quinibequy , qui est de la coste des Alrnouclnquois , jusques au quaranle-deuxiesme degré de latitude, et des parlicularitez de ce voyage. — A quoi les hommes et les femmes passent le temps durant Thyver.

Rangeant la coste de Touest , l'on passe les montagnes de Bedabedec^ et cogneusmes l'entrée de la rivière ; où il peut aborder de grands vaisseaux , mais dedans il y a quelques battures (fu'il faut éviter la sonde en la main. Faisant environ huit lieues , rangeant la coste de l'ouest, passasmes par quantité d'isles et rochers qui jettent une lieue à ]a mer, jusques à une i si e distante de Quinibequy dix lieues , où à l'ouvert d'icelle il y a une isle assez haute, qu'avons nommée la Tortue , et entre icelle et la grande terre y a quelques rochers espars , qui couvrent de pleine mer : néantmoins on ne laisse de voir sciiuaiionde briser Isl Hicr par dessus. L'isle de la Tortue et

llsle de la Tor. i

.ueet debri- j^ rivicrc sout sud-sucst, et nord nort-ouest. Comme l'on y entre , il y a deux moyennes isles

qui font Fentrée, l'une d'un costé, et l'autre de l'autre ; et à quelque trois cents pas au dedans il y a deux rochers où il n'y a pas de bois , mais quelque peu d'herbes. Nous mouiliasmes Tanchre à trois cents pas de l'entrée , a cinq et six brasses d'eau ; je me résolus d'entrer dedans pour voir le haut de la rivière, et les Sauvages qui y habitent. Ayants fait quelques lieues^ nostre barque pensa se perdre sur un rocher que nous frayasmes en passant. Plus outre^ rencontrasmes deux canots qui estoient venus à la chasse aux oiseaux , qui la plus part muent en ce temps, et ne peuvent voler. Nous accostasmesces Sauvages^qui nous guidèrent. Etallants plus avant pour voir leur capitaine, appelle Manthoumermer^ comme nous eusmes fait sept à huit lieues, nous passasmes par certaines isles, destroits , et ruisseaux qui se deschargent dans la rivière , où je veis de belles prairies; et costoyant une isle qui a environ quatre lieues de long, ils nous menèrent où estoit leur chef, avec vingt-cinq ou trente Sauvages, lequel aussi tost que nous eusmes mouillé l'anchre, vint à nous dedans un canot un peu séparé de dix autres, où estoient ceux qui l'accompagnoient. Approchant près de nostre barque, il fit une harangue , où il faisoit entendre l'aise qu'il c.pi'',i',!I ;'^

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avoit de nous voir , et qu'il désiroit avoir nostre i-^-"-.- i*

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alliance, et faire paix avec leurs ennemis par nostre moyen ,♦ disant que le lendemain il envoieroit à deux autres capitaines Sauvages qui estoient dedans les terres, Tun appelle Marchim, et l'autre Sazinou, chef de la rivière de Quinibequy.

Le lendemain ils nous guidèrent en descendant la rivière par un autre chemin que n'estions venus ^ pour aller à un lac ; et passant par des isles, ils laissèrent chacun une flesche proche d'un cap par où tous les Sauvages passent, et croient que s'ils ne le faisoient , il leur arriveroit du malheur , ainsi que leur persuade le sau^ges diable, et vivent en ces superstitions, comme ils font en beaucoup d'autres.

Par delà ce cap nous passasmes un sault d'eau fort estroit;, mais ce ne fut pas sans grande difficulté : car encores qu'eussions le vent bon et frais, et que le fissions porter dans nos voiles le plus qu'il nous fut possible, si ne le peusmesnous passer de la façon , et fusmes contraints d attacher à terre une haussière à des arbres , et y tirer tous. Ainsi nous fismes tant à force de bras , avec l'aide du vent , qui nous favorisoit , que le passasmes. Les Sauvages qui estoient avec nous portèrent leurs canots par terre, ne les pouvants passer à la rame. Après avoir franchi ' ce sault, nous veismes de belles prairies. Je

praiidenii'iit su persliikus

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m'estonnai si fort de ce sault^ que descendant avec la marée, nous l'avions fort bonne, et estants au sault nous la trouvasmes contraire, et après l'avoir passé ^ elle descendait comme auparavant, qui nous donna grand contentement. Poursuivants nostre routte , nous vinsmes au lac, qui a trois à quatre lieues de long, où il y a quelques isles, et y descendent deux rivières celle de Quinibequy qui vient de nort nor-est, et l'autre du nort-ouesl , par où dévoient venir Marchim et Sasinou, qu'ayant attendu tout ce jour, et voyant qu'ils ne venoient point, résolusmes d'employer le temps. INous levasmes doncl'anchre^etvinrentavecnousdeuxSauvages de ce lac pour nous f^uider, et ce jour vinsmes mouiller Tanchre à l'emboucheure de la rivière, où nous peschasmes quantité de plusieurs sortes de poissons : cependant nos Sauvages allèrent à la chasse, mais ils n'en revindrent point. Le chemin par où nous descendismes ladite rivière est beaucoup plus seur et meilleur que celui par où nous avions esté. L'isle de la Tortue, qui est devant l'entrée de la ditte rivière, est par la hauteur de quarante-quatre degrez de latitude, et dix-neuf degrez douze minutes de déclinaison de la guide-aimant. Il y a environ quatre lieues de là en mer, vers le suest, trois petites isles, où les Anglois font pesche de

molues. L'on va par ceste rivière au travers des terres jusques à Québec quelque cinquante lieues^ sans passer qu'un trajet de terre de deux lieues , puis on entre dedans une autre rivière qui vient descendre dedans le g^rand fleuve ou^ùibeqV. Sainct Laurent. Ceste rivière de Quinibequy

fori daiigereu r J 1 • > 1 •

»'■• est tort aan(3:ereuse pour les vaisseaux a denii-

lieue au dedans , pour le peu d'eau , grandes marées, rochers , et bases qu'il y a, tant dehors que dedans. Il n'y laisse pas d'y avoir bon achenal s'il estoit bien recognu. Si peu de pays que j'ai veu le long des rivages est fort mauvais , car ce ne sont que rochers de toutes parts. Il y a quantité de petits chesnes , et fort peu de terre labourable. Ce lieu est abondant en poisson, comme sont les autres rivières ci-dessus dites. Les peuples vivent comme ceux de nostre habitation , et nous dirent que les Sauvages qui scmoientle bled d'Inde, estoient fort avant dans les terres, et qu'ils avoient délaissé d'en faire sur les costes , pour la guerre qu'ils avoient avec d'autres , qui leur venoient prendre, \oiia ce que j'ai peu apprendre de ce lieu , lequel je crois n'estre meilleur que les autres.

Les Sauvages qui habitent en toutes ces costes

cb.^e des sont en petite quantité. Durant l'hyver au fort

'c^^ilr' durant ^1^5 ucges , ils vont chasser aux eslans , et autres

"'•"' bestes , de quoi ils vivent la plus part du temps :

DE CHAMPLAIX. qS

et si les nèges ne sont grandes, ils ne font p^uèrcs bien leur profit, d'autant qu'ils ne peuvent rien prendre qu'avec un grandissime travail, qui est cause qu'ils endurent et pâtissent fort. Lors qu'ils ne vont à la chasse, ils vivent d'un coquillage qui s'appelle coque. Ils se vestent viTem dr l'hyver de bonnes fourrures de castors et d'es- ns .,eeba.«ui. lans. Les femmes font tous les habits , mais non pas si proprement qu'on ne leur voye la chair au dessous des aisselles, pour n'avoir pas l'industrie de les mieux accommoder. Quand ils vont à la chasse, ils prennent de certaines ra- Fo.^r^ de quettes, deux fois aussi grandes que celles de par-deçà, qu'ils s'attachent sous les pieds, et vont ainsi sur la nège sans enfoncer, aussi bien les femmes et enfants, que les hommes, lesquels cherchent la piste des animaux j puis l'ayant trouvée, ils la suivent, jasquesà cequ'ils apperçoivent la beste , et lors ils tirent dessus avec leurs arcs, ou la tuent avec coups d'espées emmanchées au bout d'une demi-pique, ce qui se fait fort aisément, d'autant que ces animaux ne peuvent aller sur les nèges, sans enfoncer dedans; et lors les femmes et enfants y viennent, et là cabannent, et se donnent la curée : après ils retournent voir s'ils en trouveront d'autres.

Costoyant la coste, fusraes mouiller l'anchre

derrière un petit islet proche de la g^rande terre , où nousveismes plus de quatre-vingts Sauvages qui accouroient le long de la coste pour nous voir, dançants, et faisants signe de la resjOLiissance qu'ils en avoient. Je fus visiter une isle, qui est fort belle de ce qu'elle contient ^ y ayant de beaux chesnes et novers^ la terre défricbée, et force vignes, qui apportent de beaux raisins en leur saison : c'estoit les premiers que j'eusse veu en toutes ces costes depuis le cap de la Hève : nous la nommasmes Fisle de Bacchus. Estants de pleine mer nous levasmes l'ancbre, et entrasmes dedans une petite rivière , où nous ne • peusmes plus tost^ d'autant que c'est un havre de barre^ n'y ayant de basse mer que demibrasse d'eau , de pleine mer brasse et demie , et du grand de l'eau deux brasses : quand on est dedans, il y en a trois, quatre, cinq et six. Comme nous eusmes mouillé Fanchre, il vint à nous quantité de Sauvages sur le bord de la rivière , qui commencèrent à dancer. Leur capitaine pour lors n'estoit avec eux, qu'ils appelloient Honemechin. Il arriva environ deux ou trois heures après avec deux canots , puis s'en vint tournoyant tout autour de nosire barque. Comme le* Ces Dcuples sc Tascut le poil de dessus le crâne assez haut, et portent le reste fort long, qu'ils peignent et tortillent par derrière en plusieurs

lieuJL»e ra.-enl.

façons fort proprement, avec des plumes qu'ils attachent sur leur teste. Ils se peindent le visage se p.!,,,!.,,. de noir et rouge, comme les autres iSauvages «"^'^"sque j'ay veiis. Ce sont [;ens dispos , bien formez de leur corps. Leurs armes sont piques, mas- rfm.nimp». sues , arcs et flesches , au bout desquelles aucuns mettent la queue d'un poisson appelle signoc : d'autres y accommodent des os, et d'autres en ont toutes de bois. Ils labourent et cuUivent la terre, ce que n'avions encores veu. Au lieu de charrues, ils ont un instrument de bois fort

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dur, fait en façon d'une besche. Ceste rivière ;''='i""'' "^ '■• s'appelle des habitants du pavs Chouacoet.

Je fus à terre pour voir leur laboura^re sur 1

po

ils

les féllHMll.

bord de la rivière, et veis leurs bleds, qui sont bleds d'Inde, qu'ils font en jardina.<jes , semants ^,/n"'!'"'^^'''^' trois ou quatre grains en un lieu; après ils as- ,:o,n semblent tout autour avec des escailles du susdit signoc quantité de terre, puis à trois pieds de là en sèment encore autant, et ainsi consécutivement. Parmi ce bled, à chaque touffeau , ils plantent trois ou quatre febves de Brésil, qui viennent de diverses couleurs. Estants grandes , elles s'entrelacent autour duditbled, qui lève delà hauteur de cinq à six pieds, et tiennent le champ fort net de mauvaises herbes, ^^ous y veismes force citrouilles, courges, et petum , qu'ils cultivent aussi. Le bled d'Inde que j'y veis

iT ni.nr de pouF loFS estoït (Ic dcux pieds de haut : il y en Enqueiiemp. avoit aussi de trois. Ils le sèment en mai, et le recueillent en septembre. Pour les febves, elles commençoient à entrer en fleur, comme aussi les courges et citrouilles. J'y veis grande quantité de noix . qui sont petites et ont plusieurs quartiers. Il n'y en avoit point eucores aux arbres , mais nous en trouvasmes assez dessous , qui estoient de Tannée précédente. Il y a aussi force vignes , auxquelles y avoit de fort beau grain , dont nous fismes de très bon verjus, ce que n'avions point encores veu qu'en l'isle de Bacchus , distante d'icelle rivière près de deux lieues. Leur de^ meure arrestée, le labourage^ et les beaux arbres , me fit juger que l'air y est plus lempéré et meilleur que celui où nous hyvernasmes, ni dans ILilrrts quc Ics autres Ucux de la coste. Les forests dans

sonl forl clai-

••"• les terres sont fort claires^ mais pourtant rem-

plies de chesnes, hestres, fresnes et ormeaux, sniies en Daus les Hcux aquatiqucs. il y a quantité de

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les li»-ux anL..

,:anes. SaUlCS.

Les Sauvages se tiennent tousjours en ce lieu , et ont une grande cabanne entourée de pallissades faites d'assez gros arbres rangez les uns contre les autres , où ils se retirent lorsque leurs ennemis leur viennent faire la guerre; et couvrent leurs cabannes d'escorce de chesnes. Ce lieu est fort plaisant , et aussi agréable que

DE CHAMPLAJN. qn

l'on en puisse voir : ]a rivière abondante en poisson, environnée de prairies. A Tentrée, y a un islet capable d'y faire une bonne forteresse ;, où l'on seroit en seureté.

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