CHAPITRE XIY
Deux cents Sauvage» ramènent le François qu'on leur avoit baille' , et remmenèrent leur Sauvage qui estoit retourné de France. — Plusieurs discours de part et d'autre.
Le treiziesme ioar dudit mois, deux cents Sa u- Garçon de
I ' ' r\ 1 ' l'Ai'll'eur ra-
vages Hurons, avec les capitaines Ochateguin ^ "«"^•
Yroquet et Tregouaroti , frère de nostre Sauvage , amenèrent mon garçon. Nous fusmes fort contents de les voir, et fus au devant d'eux avec un canot ^ et nostre Sauvage. Cependant qu'ils approchoient doucement en ordre, les nostres s'appareillèrent de leur faire une escopéterie d'harquebuzes et mousquets , et quelques petites pièces. Comme ils approchoient, ils commencèrent à crier tous ensemble, et un des chefs commanda de faire leur harangue, où iis nous louoient fort, et nous tenant pour véritables, sauT^q» le
' X ' lipnneiu pour
de ce que je leur avois tenu ce que je leur '^"''''^"■ promis, qui estoit de les \ nir trouver audit sault. Après avoir fait trois autres cris, Fescopéterie tira par deux fois, qui les estonna de
11 leur mrns- Ire un lien pour Cdbjuntr.
telle façon , qu'ils me prièrent de dire que Ton ne tirast plus, et qu'il y en avoit la plus grande part qui n'avoient jamais veu de chrestiens, ni ouï des tonnerres de la façon , et craignoient qu'ils ne leur fist mal , et furent fort contents de voir nostre dit Sauvage sain, qu'ils pensoient estre mort, sur des rapports que leur avo'ent faits quelques Algoumequins, qui l'avoient ouï dire à des Sauvages Montagnets. Le Sauvage se loua grandement du bon traittement que je lui avois fait en France, et des singularitez qu'il y avait veues , dont ils entrèrent tous en admiration, et s'en allèrent cabanner dans le bois assez légèrement, attendant le lendemain que je leur nionstrasse le lieu où je désirois qu'ils se logeassent. Aussi je veis mon garçon qui estoit habillé à la Sauvage, qui se loua bien du bon traittement des Sauvages , selon leur pays , et me fit entendre tout ce qu'il avoit veu en son hyvernement , et ce qu'il avoit appris avec eux.
Le lendemain venu , je leur monstrai un lieu jjour aller cabanner, où lesanciens et principaux devisèrent fort ensemble. Et après avoir esté un long-temps en cet estât, ils me firent appeler seul avec mon garçon , qui avoit fort bien appris leur langue, et lui dirent qu'ils désiroient contracter une estroitte amitié avec moi , veu les courtoisies que je leur avois faites par le passé.
DE CHAMPLAI>'. :i33
en se louant tousiours du traitteinent que i'avois i.e lo.-ni
J ■*■ ^ du l.oi. irniile-
fait à nostre Sauvage, comme àmonfrëre, et j^^^',''" '"*^"' que cela les obligeoit tellement à me vouloir du bien , que tout ce que je désirerois d'eux, ils essaieroient à me satisfaire. Après plusieurs discours , ils me firent un présent de cent castors. Luifomrré-
J-i T . 1 -If 1 «eut de ciiil
e leur donnai en escnange d autres sortes de castors.
marchandises^ et me dirent qu'il y avoit plus de
quatre cents Sauvages qui dévoient venir de
leur pays, et ce qui les avoit retardez , fust un
prisonnier Hiroquois qui estoit à moi , qui s'es-
toit eschappé^ et s'en estoit retourné en son
pays. Qu'il avoit donné à entendre que je lui
avois donné liberté , et des marchandises , et
que je devois aller audit sault avec six cents
Hiroquois attendre les Algoumequins , et les
tuer tous. Que la crainte de ces nouvelles les
avoit arrestez , et que sans cela ils fussent venus.
Je leur fis response que le prisonnier s'estoit
desrobé sans que je lui eusse donné congé, et
que nostre dit Sauvage sçavoit bien de quelle
façon il s'en estoit allé, et qu'il n'y avoit aucune
apparence de laisser leur amitié, comme ils , ^' ^" *'^?.*
il ^ bosedece qn <li
avoient ouï dire, ayant esté à la guerre avec ToE"de Jis! eux, et envoyé mon garçon en leur pays, pour entretenir leur amitié, et que la promesse que je leur avois si fidèlement tenue, le confirmoit encore. Ils me respondirent, que pour eux ils
ne Ta voient aussi jamais pensé , et qu'ils recognoissoient bien que tous ces discours estoient esloignez de la vérité, et que s'ils eussent creu autrement, qu'ils ne fussent pas venus, et que c'estoit les autres qui avoient eu peur, pour n'avoir jamais veu de François, que mon garçon. Ils me dirent aussi qu'il viendroit trois cents Algoumequins dans cinq ou six jours, si on les vouloit attendre, pour aller à la p'uerre avec eux contre les Hiroquois, et que si je n'y venois ils s'en retourneroient sans la faire. Je les entretins fort sur le sujet de la source de la grande rivière, et de leur pays , dont ils me discoururent fort particulièrement, tant des rivières , saults , lacs, terres , que des peuples qui y habitent , et de ce qui s'y trouve. Quatre d'entre eux m'asseurèrent qu'ils avoient veu une mer fort esloignée de leur pays, et le chemin liffîcile, tant à cause des guerres que des déserts qu'il faut passer pour y parvenir. Ils me dirent aussi que l'hyver précédent il estoit venu quel- Lie?satq^6s Sauvages du costédela Floride, par derrière le pays des Hiroquois , qui voyoient nostre merOcéane, et ont amitié avec lesdits Sauvages. Enfin ils m'en discoururent fort exactement , me démonstrants par figures tous les lieux où ils avoient esté, prenants plaisir à me raconter toutes ces choses , et moi je ne m'en nuy ois à les
Beoieol
T3ges qui de Toieal Teoir^
entendre, pour sçavoir d'eux cedont j'estois en doute. Après tous ces discours finis , je leur dis qu'ils mesnageassent ce peu de commoditez qu'ils avoient, ce qu'ils firent.
Le lendemain , après avoir traitté tout ce qu'ils avoient, qui estoit peu de chose ^ ils firent une barricade autour de leur logement , du costé du bois, et disoient que c'estoitpour leur seureté, afin d'éviter la surprise de leurs ennemis ; ce que nous prismes pour argent comptant. La nuict venue, ils appelèrent nostre Sauvage, qui couchoit à ma patache, et mon garçon , qui les furent trouver. Après avoir tenu plusieurs discours, ils me firent aussi appeler L-appeiiem
en leur Ciiban-
environ sur la minuict. Estant en leurs cabanes, ««• je les trouvai tous assis au conseil, où ils me firent asseoir près d'eux, disants que leur coustume estoit que quand ils vouloient proposer quelque chose, ils s'assembloient de nuict, afin de n'estre divertis par l'aspect d'aucune chose , et que le jour divertissoit l'esprit par les objects^ mais à mon opinion, ils me vouloient dire leur volonté en cachette, se fiant en moi, comme ils me donnèrent à entendre depuis, me disant qu'ils eussent bien désiré me voir seul. Que quelques-uns d'entre eux avoient esté battus. Qu'ils me vouloient autant de bien qu'à leurs enfants , Lui le.moi
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ayant telle fiance en moi, que ce que je leur di- ,'',";'' '"' '"""
sais ils leferoieut^ mais qu'ils se mesfi oient fort (les autres Sauvages. Que si je retournois, que j'amenasse telle quantité de gens quejevoudrois, pourveu qu'ils fussent sous la conduite d'un chef, et qu'ils m'envoyoient quérir^ pour m'asseurer davantage de leur amitié, qui ne se romproit jamais, et que je ne fusse point fasché contre eux. Quesçachants que j'avois pris délibération de voir leur pays, ils me le feroient voir au péril de leurs vies, m'assistants d'un bon nombre d'hommes qui pourroit passer partout, et qu'à l'advenir nous devions espérer d'eux comme ils faisoient de nous. Aussitost ils
Lui fiivoieui (2 . • •
cinquame ras- Firent vcHir ciUCTuante castors et quatre cartors et quaire
TrcSie '^'^ liants de leurs porcelaines (qu'ils estiment entre eux comme nous faisons les chaisnes d'or. ) Que ces présents estoient d'autres capitaines, qui ne m'avoient jamais veU; qui me les envoyoient , et qu'ils désiroient estre tousjours de mes amisj mais que s'il y avoir quelques François qui voulussent aller avec eux, qu'ils en eussent esté fort contents, et plus que jamais, pour entretenir une ferme amitié.
Après plusieurs discours , je leur proposai,
qu'ayant la volonté de me faire voir leur pays,
je supplierois Sa Majesté de nous assister jus-
quesà quarante ou cinquante hommes armez de
choses nécessaires pour le dit voyage, et que je
T)E CHAMPLAm. 2J7
m'embarqueroîs avec eux , à la charge qu'ils nous entretiendroient de ce qui seroit de besoin pournostrevivredurantle dit voyage. Quejeleur apporterois de quoi faire des présents aux chefs qui sont dans les pays par où nous passerions, puis nous nous en reviendrions hyverner en nostre habitation. Que si je recognoissois le pays bon et fertile, l'on y feroit plusieurs habitations , et que par ce moyen aurions communication les uns avec les autres , vivants heureusement à l'avenir en la crainte de Dieu, qu'on leur feroit cognoistre.
Ils furent fort contents de ceste proposition ;, rs„,„^„^,^„„ et me prièrent d'y tenir la main, disants qu'ils pl^oposl"' feroient de leur part tout ce qui leur seroit possible pour en venir à bout ; et que pour ce qui estoit des vivres , nous n'en manquerions non plus qu'eux-mesmes : m'asseurants de rechef de me faire voir ce que je désirois. Là dessus je pris congé d'eux au poinct du jour , en les remerciant de la volonté qu'ils avoient de favoriser mon désir, les priant de tousjours continuer.
Le lendemain 17 jour dudit mois, ils délibérèrent s'en retourner, et emmener Savignon, auquel je donnai quelques bagatelles, me faisant entendre qu'il s'en alloit mener une vie bien pénible, au prix de celle qu'il avoit eue en France. Ainsi il se sépara avec grand regret , et moi bien
aôS VOYAGES
aise d'en estre deschargé. Deux capitaines me dirent que le lendemain au matin ils m'envoyeroient quérir, ce qu^ils firent. Je m'embarquai, et mon garçon avec ceux quivindrent. Estant au sault, nous fusmes dans le bois quelques lieues , où ils estoient cabannez sur le bord d'un lac, où j'avois esté auparavant. Comme ils me veirent, ils furent fort contents, et commencèrent à s'escrier selon leur coustume, et nostre Sauvage s'en vint au devant de moi 'me prier d'aller en la cabanne de son frère, où aussitost il fit mettre de la chair et du poisson sur le feu pour me festoyer.
Durant que je fus là il se fit un festin, où L'Autheur-e ^Q^g \ç^ orincipaux furent invitez , et moi aussi.
''"*""■ Et bien que j'eusse desjà pris ma réfection hon-
nestement, néantmoins pour ne pas rompre la coustume du pays j'y fus. Après avoir repeu , ils s'en allèrent dans les bois tenir leur conseil, et cependant je m'amusai à contempler le paysage de ce lieu , qui est fort agréable. Quelque Lai commu- tcmps après ils m'envoyèrent appeller pour me
qu'ils :.Toieiu communiqucr ce qu'ils avoient résolu entre eux.
itsclu en leur X 1
J y rus avec mon garçon, restant assis auprès d'eux, ils me dirent qu'ils estoient fort aises de me voir, etn'avoir point manqué à ma parole de ce que je leur avois promis, et qu'ils recognoissoient de plus en plus mon affection, qui
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estoit à leur continuer mon amitié , et que devant partir, ils désiroient prendre congé de moi , etqu'ilseiissenteutropde desplaisir s'ils s'en fussent allés sans me voir encore une fois^ croyants qu'autrement je leur eusse voulu du mal. Ils lp ^ me prièrent encores de leur donner un homme, i^mn." Je leur dis que s'il y en avoit parmi nous qui y voulussent aller, que j'en serois fort content. Apres m'avoir fait entendre leur volonté pour la dernière fois, et moi à eux la mienne, il y eut un Sauvage qui avoit esté prisonnier par trois fois des Hiroquois, et s'estoit sauvé fort heureusement, qui résolut d'aller à la guerre lui dixiesme, pour se venger des cruautez que ..J',^,!^''',;'/,;, ses ennemis lui avoient fait souffrir. Tous les aiieràiaiuem capitaines me prièrent de l'en destourner si ie ;:""'""'. "•?•'
Fi J fuis pi'isoiiiiiei
pouvois, d'autant qu'il estoit fort vaillant, et '' ""''"'" craignoientqu'ilnes'engageastsiavant parmi les ennemis avec si petite troupe, qu'il n'enrevinst jamais. Je le fis pour les contenter, par toutes les raisons que je lui peus alléguer, lesquelles lui servirent peu, me monstrant une partie de ses doigt coupez, et de grandes taillades et bruslures qu'il avoit sur le corps, et qu'il lui estoit impossible de vivre, s'il ne faisoit mourir de ses ennemis, et n'en avoit la vengeance j et que son cœur lui disoit qu'il falloit partir au plus tost qu'il lui seroit possible : ce qu'il fit.
Jnel ei pour p:isser le sau!i JTec eax.
Sun cjiiol.
Après avoir fait avec eux, je les priai de me
ramener en nostre patache. Pour ce faire, ils équipèrent huit canots pour passer ledit sault, et se despouillèrent tout nuds, et me firent mettre e^^i'mïï ^^ chemise j car souvent il arrive que d'aucuns se perdent en le passant : par quoi se tiennentils les uns près des autres pour se secourir promptement , si quelque canot venoit à renverser. Ils me disoient : Si par malheur le tien venoit à
^L'adveriusem tourner, ne sçachant point nager, ne l'abandonne en aucune façon, et te tiens bi en à de petits bâtons qui y sont par le milieu, car nous te sauverons aisément. Je vous asseure que ceux qui n^ont veu ni passé le dit endroit en des petits bateaux comme ils ont , ne le pourroient pas passer sans grande appréhension , mesmes les plus asseurés du monde. Mais ces peuples sont si adroits à passer les saults, que cela leur est facile. Je le passai avec eux : ce que je n'avois jamais fait, ni aucun Chreslien,horsmis mon garçon, etvinsmes à nos barques, où j'en logeai une bonne partie.
esnoM.esqui 11 Y cut u u 1 cuuc hommc des nostres oui se
ouliit aller i. J 1
"- ^""- délibéra d'aller avec les Sauvages , qui sontHiirons, esloignez du sault d'environ cent quatrevingt lieues, et fut avec le frère de Savignon , qui estoit l'un des capitaines, qui me promit lui faire voir tout ce qu'il pourroit.
Le lendemain vindrent nombre de Sauvages
feiini- homme es nosiies qui
voulut aller
avec d
T.ges.
un gai non.
DE CHAMPILAIN. 2^1
Algoumeqiiins , qui liaittèrent ce peu qu'ils avoient, et me firent encoresprésentparliculièiement de trente castors^ dont je les récompensai. J'Iulheur!"" '^ Ils me prièrent que je continuasse à leur vouloir du Lien : ce que je leur promis. Ils me discoururent fort particulièrement sur quelques descouvertures du costé du nort, qui pouvoientapporter de l'utililé. Et sur ce subjet ils me dirent que s'il y avoit quelqu'un de mes compagnons qui voulust aller avec eux^ qu'ils lui feroient voir chose qui m'apporleroit du contentement , et qu'ils le traitteroient comme un de leurs enfants. Je leur promis de leur donner un jeune garçon, dont Leur donnr ils furent fort contents. Quand il print congé de moi pour aller avec eux , je lui baillai un mémoire fort particulier des choses qu'il dcvoit observer estant parmi eux.
Après qu'ils eurent traitté tout le peu qu'ils avoient, ils se séparèrent en trois , les uns i)Ouila guerre, les autres par le dit grand sault, et les autres par une petite rivière, qui va rendre en celle dudit grand sault, et partirent le dixhuitiesme jour du dit mois, et nous aussi.
Le dix-neuf, j'arrivai à Québec , où je résolus r. de retourner en France , et arrivai à la Rochelle le onze d'Aoust.
FIN DU TROISIÈ-NTE LIVRE.