‹ Voyages du sieur de Champlain, ou Journal ès découvertes de la Nouvelle FranceChapitre 55 sur 74 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Nostre retour an Sault. — Fausse alarme. — Cérémonie du Sault de la Chaudière. — Confession de noslre menteur devant an chacun. — Nostre retour en France.

Le 1 o juin je prins congé de Tessouat , auquel je fis quelques présents, et lui promis, si Dieu me conservoit en santé, de venir Tannée procbaine en équipage pour aller à la guerre, et lui me promit d'assembler grand peuple pour ce temps là, disant que je ne verrois que Sauvages et armes, qui me donneroient contentement; et me bailla son fils pour me faire compagnie. Ainsi nous partismes avec quatre canots, et passasmespar la rivière que nous avions laissée, qui court au nort, où nous mismes pied à terre pour traverser des lacs. En chemin , nous rencontiasmes neuf grands canots de Ouescharini , avec quarante hommes forts et puissants , qui venoient aux nouvelles qu'ils avoient eues , et d'autres que nous rencontrasmes aussi , qui faisoient ensemble soixante canots, et vingt autres

qui estoient partis devant nous , ayant chacun assez de marchandises.

Nous passasmes six ou sept saults depuis Tisle des Algoumeqiiins jusques au petit sauit, pays fort désagréable. Je recogneus bien que si nous fussions venus par là, que nous eussions eu beaucoup plus de peines , et mal-aisément eussions-nous passé : et ce n'estoit sans raison que les Sauvages contestoient contre nostre menteur, qui ne cherchoit qu'à me perdre.

Continuants nostre chemin dix ou douze lieues n'^-i-e .„

dessoiiz <|p l'islfi

au dessous l'isle des Algoumequins, nous posas- Jlns.^'^'""'"* mes dans une isie fort agréabie, remplie de vignes etnoyers,où nous fismes peschcrie debeau poisson. Sur la miuuict arrivèrent deux canots qui venoient de la pesche plus loin, lesquels rapportèrent avoir veu quatre canots de leurs ennemis. Aussi tost on dépescha trois canots pour les recognoistre, mais ils retournèrent sans avoir rien veu. En ceste asseurance chacun print le repos, excepté les femmes , qui se résolurent de passer la nuict dans leurs canots, ne se trouvants asseurées à terre. Une heure avant le jour un Sauvage songeantque lesennemisle chargeoient, se leva en sursault, et se print à courir vers Teau pour se sauver, criant , On me tue. Ceux de sa bande s'esveillèrent tout estourdis ; et croyants estre poursuivis de leurs ennemis, se jettèrent

Ort-monie

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en l'eau; comme aussi fit un de nos François , qui croyoit qu'on l'assommast. A ce bruit, nous autres qui estions esloignez . fusmes aussi tost esveillez, et sans plus s'enquérir accourusmes vers eux. Mais les voyants en Teau errants çà et là, estions fort estonnez, ne les voyants poursuivis de leurs ennemis, ni en estât de se défendre. Après que j'eus enquis nostre François de la cause de ceste émotion , et m'avoir raconté comme cela estoit arrivé, tout se passa en risée et moquerie.

En continuant nostre chemin, nous parvinsmes au Sault de la Chaudière, où les Sauvages ie firent la cérémonie accoustumée, qui est telle : Après avoir porté leurs canots au bas du sault , ils s'assemblent en un lieu où und'entr'euxavec un plat de bois va faire la quesle, et chacun d'eux met dans ce plat un morceau de petum. La queste faite, le plat est mis au milieu de la troupe, et tous daucent à l'entour , en chantant à leur mode : puis un des capitaines fait une harangue, remonstrant que dès long-temps ils ont accoustumé de faire telle offrande, et que par ce moyen ils sont garantis de leurs ennemis : qu'autrement il leur arriveroit du malheur , ainsi que leur persuade le diable; et vivent en ceste superstition , comme en plusieurs autres, comme nous avons dit ailleurs. Cela fait, le ha-

rangueur prend le plat, et va jetter le petiim au milieu delà chaudière, et font un grand cri tous ensemble. Ces pauvres gens sont si superstitieux, qu'ils ne croiroient pas faire bon voyage, s'ils n^avoient fait cesie cérémonie en ce lieu, d'autant que leurs ennemis les attendent à ce passage, n'osants pas aller plus avant, à cause des mauvais chemins, et les surprennent là quelquefois.

Le lendemain nous arrivasmes à une isle qui est à l'entrée du lac, distante du grand Sault Sainct Louis de sept à huit lieues, où repo- LAu.i.e..r.t sants la nuict, nous eusmes une autre alarme, "ni"un7'J"ri les Sauvages croyants avoir veu des canots de leurs ennemis; ce qui leur fit faire plusieurs grands feux , que je leur fis esteindre , leur remonstrant l'inconvéuient qui en pouvait arriver, sçavoir, qu'au lieu de se cacher ils se raanifestoient.

Le 17 juin, nous arrivasmes au Sault Sainct Louis , où je leur fis entendre que je ne désirois pas qu'ils traittassent aucunes marchandises que je ne leur eusse permis; et que pour des vivres je leur en ferois bailler si tost que serions arrivez ,• ce qu'ils me promirent , disants qu'ils estoient mes amis. Ainsi poursuivants nostre chemin , nous arrivasmes aux barques , et fusmes aluez de quelques canonades, de quoi quelques

I 'Aulln-r.r a\ec.

passe pori M. le Prince

uns de nos Sauvages estoient joyeux, et d'autres

fort estonnez, n'ayants jamais oui telle musique.

Mnùoi.xeuf. Avauts mis pied à terre, Maison-Neufvemevint

Tient liouTer J 1 ''

de trouver , avec le passeport de Monseigneur le Prince. Aussi tost que je l'eus veu , je le laissai lui et les siens jouir du bénéfice d'icelui, comme nous autres , et fis dire aux Sauvages qu'ils pouvaient traitter le lendemain.

Ayant raconté à tous ceux de la barque les particularitez de mon voyage, et la malice de iiostre menteur, ils furent fort estonnez, et les priai de s'assembler , afin qu'en leur présence , des Sauvages^ et de ses compagnons, il déclarast sameschanceté; ce qu'ils firent volontiers. Ainsi estants assemblez, ils le firent venir , et l'interrogèrent pourquoi il ne m'avoit monstre la mer du nort , comm.e il m'avf>it promis. Il leur fit response, qu'il avoit promis une chose impossible, d'autant qu'il n'avait jamais veu ceste mer: mais que le désir de faire le voyage lui avoit fait dire cela ; aussi qu'il ne croyoit que je le deusse entreprendre. Par quoi les prioit lui vouloir pardonner, comme il fit à moi , confessant avoir grandement failli : mais que si je le voulois laisser au pays, qu'il feroit tant qu'il répareroit sa faute ^ verroit ceste mer, et en rapporteroit certaines nouvelles l'année suivante. Pour quelques considérations je lui pardonnai , à ceste condition.

j rtinrs hommes uTec

DE CHAMPLAIN. SJQ

Après que les Sauvages eurent traitté leurs i> AM.h..>,

^ ^ ^ prie |p> Sauva

marchandises ; et qu'ils eurent résolu de s'en de retourner, je les priai de mener avec eux deux jeunes hommes pour les entretenir en amitié , leur faire voir ]e pays, et les obliger à les ramener , dont ils firent grande difficulté , me représentants la peine que m'avoit donné nostre menteur , craignants qu'ils me feroient de faux rapports , comme il avoit fait. Je leur fis response , que s'ils ne les vouloient emmener , ils n'estoient pas mes amis ; et pour ce ils s'y résolurent. Pour nostre menteur , aucun de ces Sauvages n'en voulut , pour prière que je leur fis, et le laissasmes à la garde de Dieu.

Voyant n'avoir plus rien à faire en ce pays, r je me résolus de passer en France , et arrivas- 1 ■ • mes à Tadoussac le 6 juillet.

Le 8 aoust, le temps se trouva propre, qui nous en fit partir , et le 26 du mesme mois nous arrivasmes à Sainct Malo.

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