TOME I
32a VOYAGES
Caresme. Nouslaissasmes icelle rivière qui vient du nort, et est celle par laquelle les Sauvages vont au Sacqnenay pour traitter des pelleteries pour du petum. Ce lieu est par les quarante-six degrez de latitude, assez agréable à la veue, encores que de peu de rapport.
Poursuivant nostre chemin par terre , en laissant la dite rivière des Algoumequins , nous passasmes par plusieurs lacs , où les Sauvages portent leurs canots, jusques à ce que nous enpii^er'oil" ^" trasmes dans le lac desNipisierinij, par la hauteur de quarante-six degrez et un quart de latitude. Et le vingt-sixiesme jour du dit mois^ après avoir fait tant par terre, que par les lacs, vingt-cinq lieues , ou environ. Ce fait, nous arrivasmes aux cabannes des Sauvages , où nous séjournasmes deuxjours avec eux. Ils nous firent fort bonne réception, etestoient en bon nombre. Ce sont gens qui ne cultivent la terre que fort peu.
Durant tout le temps que je fus avec ces Sauvages , le Chef de ces peuples, et autres des plus anciens, nous festoyèrent en plusieurs fest ins , selon leur coustume , et mettoient peine d'aller peschcr et chasser , pour nous traitter le plus délicatement qu'ils pouvoient. Ils estoient bien en nombre de sept à huict cents âmes , qui se tiennent ordinairement sur le lac, où il y a
g^rand nombre d'isles fort plaisantes^ et entre autres une qui a plus de six lieues de lon^^^ , où il y a trois ou quatre beaux estants ^ et nombre de belles prairies, avec de très beaux bois qui l'environnent, et y a grande abondance de gibbier, qui se retire dans ces dits petits étangs, où les Sauvages y prennent du poisson . Le costé du Septentrion du dit lac est fort agréable. Il y a de belles prairies pour la nourriture du bestail, et plusieurs petites rivières qui se deschargent de-
dans.
lis faisoient lors pescherie dans un lac fort sJ'*^^^ abondant de plusieurs sortes de poisson, entre autres d'un très bon, qui est de la grandeur d'un pied de long, comme aussi d'autres espèces, que les Sauvages peschent pour faire ses- ^cher, et en font provision. Ce lac a en sod estendue environ huict lieues de large, et vingtcinq de long, dans lequel descend une rivière qui vient du nord-ouest, par où ils vont traitter les marchandises que nous leur donnons en trocq et retour de leurs pelleteries, et ce avec ceux qui y habitent , lesquels vivent de chasse et ^i,^^:':;:'^';^! de pescherie, parce que ce pays est grandement peuplé tant d'animaux , oiseaux , que poissnn.
Après nous estre reposez deux jours avec le chef desdits Nipisierinij , nous nous rembarquasmes en nos canots , et entrasmes dans une
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et de 11' scLe
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uantan,
rivière par où ce lac se descbarf^e , et fistnes par icelle environ cinq lieues , et descendisnies par plusieurs petits saults, tant par terre, que par ^'^' eau. jusques an lac Attii;onantan. Tout ce pays est encores plus mal a,f;réahle que le précédent , car je n'y ai point veu le long d'icelui dix arpents de terre labourable , sinon rochers et montagnes.
Il est bien vrai que proche du lac des Attigouantan , nous trouvasmes des bleds dTnde , mais en très petite quantité, où nos Sauvages prirent des citrouilles, qui nous semblèrent bonnes, car nos vivres commençoient à nous faillir, par le mauvais mesnage des Sauvages^ qui mangèrent si bien au commencement, que sur la fin il en restoit fort peu, encores que ne fissions qu'un repas le jour : et nous aidèrent beaucoup ces blues et frambroises (comme je Fai déjà dit ci-dessus); autrement nous eussions esté en danger d'avoir de la nécessité.
nommées Nous fismcs rcucoutre de trois cents hommes '"• d une nation que nou^ nommasmesles cheveux
relevez , pour les avoir fort relevez et ageancez ^ et mieux peignez que nos courtisans, et n y a nulle comparaison , quelques f^rs et façons qu'ils y puissent apporter : ce qui semble leur donner une belle apparence.
DE CHÂMPLA.IN. .19:>
Lors qu'ils vont à la guerre , ils n'ont pour armes que l'arc et la flesche , faits en la façon que voyez dépeints , qu'ils portent ordinairement , et une rondache de cuir bouilli , qui est d'un animal comme le buffle. Quand ils sortent de leurs maisons , ils portent la massue. Ils n'ont point de brayer , et sont fort découpez par le corps, en plusieurs façons de compartiment: et se peindent le visage de diverses couleurs, ayants les narines percées^ et les oreilles bordées de patenostres. Les ayant visitez et contracté amitié avec eux, je donnai une hache à leur chef, qui en fut aussi content et resjoui, que si je lui eusse fait quelque riche présent. Et m'enquérant sur ce qui estoit de son pays , il me le fi^jura avec du charbon sur une escorce d'arbre : et me fit entendre qu'ils estoient venus en ce Heu pour faire sécherie de ce fruict appelle blues, pour leur servir de manne en hyver, ]t)rs qu'ils ne trouvent plus rien.
Le lendemain nous nous séparasmes, et continuasmes nostre chemin le lon«^ du rivaf^e de ce lac des Attigouantan, où il y a un grand ,,t''drqu!u?è nombre d'isles , et fismes environ quarante- cinq S! lieues, costoyants tousjours ce dit lac. Il est fort grand, et a près de trois cents lieues de longueur de l'Orient à l'Occident, et de large cinquante 3 et à cause de sa grande estendue, je
lii-uet da
tu trui
l'ai nommé la mer douce. Il est fort abondant en plusieurs espèces de trës-bons poissons , tant de ceux que nous avons, que de ceux que n'a-
MruiîTs!"^'" ^'ons pas, et principalement des truittes qui sont monstrueusement grandes, en ayant veu qui avoient jusques à quatre pieds et demi de long , et les moindres qui se voient sont de deux pieds et demi. Comme aussi des brochets au semblable , et certaine manière d'esturgeon , qui est un poisson fort grand, et d'une merveilleuse bonté.
Le pays qui borne ce lac en partie est aspre du costé du nort, et en partie plat^ et inhabité de Sauvages, quelque peu couvert de bois et de chesnes. Puis après, noustraversasmes une baye, qui fait une des extrémitez du lac, et fismes environ sept lieues , jusques à ce que nous arrivasmes en la contrée des xVttigouantans, à un
vii!«e nom. villaore appelle Otoùacha , qui fut le premier
meOlouacba. Oit 'T. r
jour d'aoust, où trouvasmes un grand changement de pays, celui-ci estant fort beau, et la p.v,d.ser.é. P'Us grande partie déserté, accompagné de force collines, et de plusieurs ruisseaux , qui rendent ce terroir agréable. Je fus visiter leurs bleds d'Inde, qui estoient lors fort advancez pour la saison.
Ces lieux me semblèrent très plaisants , au regard d'une si mauvaise contrée d'où nous ve-
nions de sortir. Le lendemain, je fusa un autre
villao:e appelle Carmaron , distant d'icelui d'une !^i."'^* "*•'
O I r ^ me CarmarOB.
liene, où ils nous receurent fort amiablement, nous faisants festins de leur pain , citrouilles et poisson. Pour la viande , elle y est fort rare. Le chef du dit village me pria fort d'y séjourner, ce que je ne peus lui accorder, ains m'en retournai à nostre village.
Le lendemain, je partis de ce village pour al- Antre Tiiugt
-, , n , rr- • 1 • « appela Toua-
1er a un autre appelle louaguaincnain, et a un eu«^Dchaip. autre appelle Tequenonquiaye, esquels nous fusmes receus des habitants des dits lieux fort amiablement , nous faisants la meilleure chère qu'ils pouvoient de leurs bleds d'Inde en plusieurs façons, tant ce pays est beau et bon, par lequel il fait beau cheminer.
De là, je me fis conduire à Carhagouha, fermé de triple palissade de bois, de la hauteur de trente-cinq pieds, pour leur desfenseet leur conservation. Estant en ces lieux le 12 d'aoust, j'y trouvai treize à quatorze François qui estoient partis devant moi de la dite rivière des Prairies. Et voyant que les Sauvages apportoient une telle longueur à faire leurs gros, et que j'aurais du temps pour visiter leur pays , je délibérai de m'en aller à petites journées, de village en village, à Cahiagué, où devoit estre le rendez-vous de toute l'armée, distant de Carantouan dequa-
torze lieues, et partis de ce villag^ele i4 d'aoust avec dix de mes compagnons. Je visitai cinq des principaux villages , fermez de pallissadps de bois, jusqnes à Cahiagué, le principal village du pays, où il y a deux cents cabannes assez grandes , où tous les gens de guerre se dévoient assembler. Par tous ces villages ils nous receurent fort courtoisement et humainement. Ce village est très beau , sous la hauteur de quarantequatre degrez et dpmi de latitude, et fort déserté, où ils sèment grande quantité de bleds dTnde , qui y vient très beau, comme aussi des citrouilles, herbe au soleil, dont ils font de riniiîe de la graine , de laquelle ils se frottent la teste. 11 est fort traversé de ruisseaux qui se deschargent dedans le lac : et y a force vignes et prunes, qui sont très bonnes, framboises, fraises, petites pommes sauvages, noix, et une manière de fruict qui est de la forme et couleur de petits citrons , comi:^e de la grosseur d'un œuf. La plante qui le porte a de hauteur deux pieds et demi , et n'a que trois à quatre feuilles pour le plus, de la forme de celles du figuier, et n'apporte que deux pommes chaque plante. Les chesnes , ormeaux, et hestresy sont en quantité, comme aussi force sapinières , qui est la retraite ordinaire des perdrix et lapins. Il y a aussi quantité de petites cerises et merises -, et les mesmes
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espèces de bois que nous avons en nos forests de France sont en ce pays là. A la vérité ce terroir me semble un peu sablonneux , mais il ne laisse pas d'estre bon pour ceste espèce de froment. Et en ce peu de pays j'ai recogneu qu'il est fort peuplé d'un nombre infini d'ames^ sans en ce comprendre les autres contrées où je n'ai pas esté, qui sont (au rapport commun) autant ou plus peuplées que ceux ci-dessus : me représentant que c'est grand'pitié que tant de créatures vivent et meurent, sans avoir la cof^noissance de Dieu , et mesmcs sans aucune reli{>ion ni loi, soit divine, politique ou civile, establie parmi eux. Car ils n'adorent et ne prient en aucune façon j ainsi que j'ai peu reco(5[noistre en leur conversation. Ils ont bien quelque espèce de cérémonie entre eux , que je descrirai en son lieu, comme pour ce qui est des malades, ou pour sçavoir ce qui leur doit arriver , mesme touchants les morts; mais ce sont de certains personnages qui s'en veulent faire accroire , tout ainsi que faisoient , ou se faisoit du temps des anciens Payens, qui se laissoient emporter aux persuasions des enchanteurs et devins : néantmoins la plus part de ces peuples ne croyent rien de ce qu'ils font et disent. Ils sont assez charitables entre eux, pour ce qui est des vivres^ mais au reste fort avaricieux , et ne don-
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nent rien pour rien. Ils sont couverts de peaux de cerfs et castors , qu'ils traittenî avec les Algoumequins etNipisierinij, pour du bled d'Inde, et farines d'icelui.