‹ Voyages du sieur de Champlain, ou Journal ès découvertes de la Nouvelle FranceChapitre 68 sur 74 · TOME · texte numérisé non relu

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pallus et marescages, qui sert pour la nourriture des dits animaux. Le pays du nort de ceste grande rivière n'est si arrréable que celui du midi, sons la hauteur de quarante-sept à quarante-neuf déferez de latitude , rempli de forts rochers en quelques endroits , à ce que j'ai peu voir, lesquels sont habitez de Sauvages, qui vivent errants parmi le pays, ne labourants, et ne faisants aucune culture , du moins si peu que rien , et sont ambulatoires , estants ores en un lieu, et tantost en un autre, le pays y estant assez froid et incommode. L'estendue d'icelle terre du nort sous la hauteur de quarante-neuf degrez de latitude de l'Orient à TOccident, a sis cents lieues de longitude, cpii est aux lieux dont nous avons ample cop;noissance. Il y a aussi plusieurs belles et grandes rivières qui viennent de ce costé , et se deschargent dedans le dit fleuve, et d'autres ( à mon opinion ) qui se deschargent dans la mer , par la partie et costé du nort sous la hauteur de cinquante à cinquante et un degrez de latitude , suivant le rapport et relation que m'en ont fait ceux qui vont Déf>ocicr et traitter avec les peuples qui y habitent.

Quant aux parties qui tirent plus à l'Occident, nous n'en pouvons sçavoir bonnement le trajet , d'autant que les peuples n'en ont aucune co-

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gnoissance , sinon de deux oa trois cents lieues, ou plus, vers l'Occident, d'où vient la dite grande rivière, qui passe entre autres lieux par un iac qui contient près de trente journées de leurs canots , à sçavoir celui qu'avons nommé la mer douce, eu esgard à sa grande estendue, ayant quarante journées de canots de Sauvages , avec lesquels nous avons accez^ qui ont guerre avec d'autres nations, tirant à l'Occident du dit grand lac , qui est la cause que n'en pouvons pas avoir plus ample cognoissance , sinon qu'ils nous ont dit par plusieurs et diverses fois , que quelques prisonniers de ces lieux leur ont rapporté y avoir des peuples semblables à nous en blancheur, ayants veu de leur chevelure, qui est fort blonde. Je ne puis que penser là dessus , sinon que ce soient gens plus civilisez qu'eux. Pour en bien sçavoir la vérité, il faudroit les voir , mais il faut de l'assistance , et n'y a que le temps et le courage de quelques personnes de moyens, qui puissent ou veuillent entreprendre ce dessein.

Pour ce qui est du midi de ladite grande ri- raysiu^i

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vière , elle est peuplée , et beaucoup plus que le costé du j\ort , de diverses nations, ayants guerre les uns contre les autres. Le pays y est agréable^ beaucoup plus que le costé du Septentrion, et Fair plus tempéré, y ayant plusieurs espèces

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d'arbres et fruicts qu'il n'y a pas au nort du dit fleuve, aussi n'est-il pas de tant de profit et d'utilité quant aux lieux où se fout les traittes de pelleteries. Pour ce qui est des terres du costé de l'Orient, elles sont assez cogneues, d'autant s.u.r r. que la grande mer Océaue borne ces endroits là , à sçavoir les costes de Labrador , Terre- .\eufve , Cap Breton, TiVcadie, Almouchiquois, comme aussi des peuples qui y habitent, en ayant fait ample description ci-dessus.

La contrée de la nation des Attigouantans est sous la hauteur de quarante-quatre degrez et demi de latiude , et deux cents trente lieues de longitude à TOccident. 11 y a dixhuict villages, dont huict sont clos et fermez de pallissades de bois à triple rang , entrelacez les uns dans les autres , où au-dessus y a des gal- 1 cries qu'ils garnissent de pierres et d'eau , pour ruer et esteindre le feu que les ennemis pourroient appliquer contre. Ce pays est beau et plaisant, la plus part déserté, ayant la forme et mesme scituation que la Bretagne, estant presque environné et enceïnt de la mer douce. Ces dixhuict villages ( selon leur dire ) sont peuplez de deux mille hommes de guerre , sans en ce comprendre le commun , qui peut faire en nombre vingt mille amcs. Leurs cabanes sont en façon de tonnelles ou berceaux , couvertes d'escorces

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d'arbres de la longueur de vingt=cincj à trente toises, plus ou moins, el six de large, laissant par le milieu une allée de dix à douze pieds de large, qui va d'un bout à l'aulre. Aux deux costés y a une manière d'establie , de la hauteur de quatre pieds, où ils couchent en esté, pour éviter Timportunité des pulces, dont ils ont grande quantité : et en hyver ils couchent en bas sur des nattes, proches du feu, pour estre plus chaudement. Ils font provision de bois sec, et en emplissent leurscabannes, pour sechauffer en hyver. Au bout d'icelles cabannesy a un espace, où ils conservent leurs bleds d'Inde, qu'ils mettent en de grandes tonnes faites d'escorces d'arbres, au milieu de leur logement. Il y a des bois qui sont suspendus, où ils mettent leurs habits, vivres, et autres choses, de peur des souris, qui y sont en grande quantité. En telle ,„^ cabanne y aura douze feux, qui sont vingt-quatre mesnages, où il fume à bon escient en hyver^ qui fait que plusieurs en reçoivent de grandes incommoditez aux yeux, à quoy ils sont subjects, jusques à en perdre la veue sur la fin de leur aage , n'y ayant fenestre auciine , ni ouverture, que celle qui est au-dessus de leurs cabannes , j)ar où la fumée sort. Ils changent quel- Jafumt quefois leur village de dix , vingt , ou trente ans, et le transportent d'une . deux ou trois lieues,

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d'aulant que leur terre se lasse d'apporter du bled sans estre amendée, et par ainsi vont déserter en autre lieu, et aussi pour avoir le bois plus à commodité , s'ils ne sont pas contraints par leurs ennemis , de desloger , et s'esloigner plus loin, comme ont fait les Antouhonorons , de quelque quarante à cinquante lieues. Voilà la forme de leurs logements^ qui sont séparez les uns des autres, comme de trois à quatre pas, pour la crainte du feu , qu'ils appréhendent fort. Lr.uticîn;. Leur vie est misérable au regard de la nostre, mais heureuse entre eux qui n en ont pas gouste de meilleure , croyants qu'il ne s'en trouve pas de plus excellente. Leur principal manger et vivre ordinaire est le bled d'Inde , et febves du Brésil , qu'ils accommodent en plusieurs façons. Ils eu pilent dans des mortiers de bois, et le réduisent en farine , de laquelle ils prennent la fleur par le moyen de certains vans faits d'escorce d'arbre , et d'icelle farine font du pain avec des febves, qu'il font premièrement bouillir un bouillon , comme le bled d'Inde , pour estre plus aisé à battre, et mettent le tout ensemble : quelquefois ils y mettent des blues , ou des framboises sèches ; autres fois des morceaux de graisse de cerf: puis ayants le tout destrempé avec eau tiède , ils en font des pains en forme de gallettes ou tourteaux , qu'ils font cuire sous

les cendres, et estants cuites ils les lavent , et les enveloppent de feuilles de bled d'Inde , qu'ils y attachent , et mettent en l'eau bouillante , mais ce n'est pas leur ordinaire; ains ils en font d'une autre sorte qu'ils appellent migan , à sça- fooneTiffaD." voir , ils prennent le bled d'Inde pilé , sans osier la fleur, duquel iis mettent deux ou trois poignées dans un pot de terre plein d'eau , le font bouillir , en le remuant de fois à autre , de peur qu'il ne brusle, ou qu'il ne se prenne au pot; puis mettent en ce pot un peu de poisson frais ou sec , selon la saison , pour donner goust audit migan , qui est le nom qu'ils lui donnent , ' et en font fort souvent , encore que ce soit chose mal odorante, principalement en hyvcr , pour ne le sçavoir accommoder, ou pour n'en vouloir prendre la peine. Ils en font de deux espèces , et l'accommodent assez bien quand ils veulent; et lorsqu'il y a de ce poisson, ledit migan ne sent pas mauvais , ains seulement à la venaison. Le tout estant cuit, ils tirent le poisson, et l'escrasent bien menu , ne regardants de si près à oster les erestes , les escailles , ni les tripailles , comme nous faisons , et mettent le tout ensemble dedans le pot , qui cause le plus souvent le mauvais goust : puis estant ainsi fait , ils en répartent à chacun quelque portion. Ce migan est fort clair , et non de grande substance ,

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comme on peut bien juger. Pour le regard du ])oire, il n'est point de besoin , estant ledit migan assez clair de soy-même. Ils ont une autre sorte de migan, à savoir : ils font griller du bled nouveau ; premier qu'il soit à maturité, lequel ils conservent , et le font cuire entier avec du poisson ou de la chair , qaand ils en ont. Une autre façon , ils prennent le bled d'Inde bien sec , Je font griller dans les cendres, puis le pilent , et le réduisent en farine , comme l'autre ci-devant , lequel ils conservent pour les voyages qu'ils entreprennent , tant d'une part que d'autre : lequel migan fait de ceste façon est le meilleur, à mon goust. Pour le faire , ils font cuire force viande et poisson , qu'ils découpent par morceaux^ puis le mettent dans de grandes chaudières qu'ils emplissent d'eau , la faisant fort bouillir : ce fait , ils recueillent avec une cuillier la graisse de dessus, qui provient de la chair et du poisson , puis mettent d'icelle farine grillée dedans, en la mouvant toujours jusques à ce que le dit migan soit cuit, et rendu espois comme bouillie. Ils en donnent et départent à chacun un plat , avec une cuillerée de ladite graisse ; ce qu'ils ont coustume de faire aux festins. Or est-il que ledit bled nouveau grillé , est grandement estimé entre eux. Ils mangent aussi des febves , qu'ils

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font bouillir avec le gros de la farine grillée, y meslant un peu de graisse et poisson. Les ^,|.^ chiens sont de requeste en leurs festins, qu'ils^,";,','.!/ font souvent les uns aux autres , principalement durant Tliyver , qu'ils sont de loisir. Que s'ils vont à la chasse aux cerfs ou aux poissons , ils les réservent pour faire ces festins , ne leur demeurant rien en leurs cabannes que le migan clair pour ordinaire, lequel ressemble à de ia brouée que l'on donne à manger aux pourceaux. Ils ont une autre manière de manger le bled dinde ; et pour l'accommoder ils le prennent par espics , et le mettent dans l'eau , sous la bourbe , le laissant deux ou trois mois en cet estât, jusques à ce qu'ils jugent qu'il soit pourri j puis ils Postent de là , et le font bouillir avec la viande ou poisson, puis le mangent : aussi le font-ils griller , et est le meilleur en ceste façon que bouilly. Il n'y a rien qui sente si mauvais que ce bled sortant de l'eau tout boueux , et néantmoins les femmes et enfants le succent , comme on fait les cannes de sucre, n'y ayant chose qui leur semble de meilleur goust , ainsi qu'ils le démonstrent. D'ordinaire, ils ne font que deux repas le jour.

Ils engraissent aussi des ours, qu'ils gardent ,^, ^';;;^ deux ou trois ans , pour se festoyer : et ai recognu que s'ils avoientdu l)estial, ils en seroieiit

curieux , et le conserveroient fort bien , leur ayant monstre la façon de le nourrir ; chose qui leur seroit aisée , attendu qu'ils ont de bons pasturages , et en grande quantité , soit pour chevaux , bœufs ^ vaches , moulons , porcs , et autres espèces : à faute de quoi on les juge misérables , comme il y a de l'apparence. Néantmoins avec toutes leurs misères je les estime heureux entre eux ^ d'autant qu'ils n'ont autre ambition que de vivre et de se conserver y et sont plus asseurez que ceux qui sont errants par les forests, comme bestes brutes; aussi mangentiîs force citrouilles, qu'ils font bouillir etrostir sous les cendres. Quant à leurs habits, ils sont faits de plusieurs sortes et façons de diverses peaux de bestes sauvages , tant de celles qu'ils prennent , que d'autres qu'ils eschangent pour leur bled d'Inde, farines , pourcelines, et fdets à pescher, avec les Algoumequins, Piseinijs, et autres nations, qui sont chasseurs, et n'ont leurs demeures ^arrestées. Ils passent et accommodent assez raisonnablement les peaux, faisants leur brayer d'une peau de cerf moyennement grande, et d'une autre le bas de chausses, ce qui leur va jusques à la ceinture , estant fort plissée. Leurs souliers sont de peaux de cerfs , ours et castors , dont ils usent en bon nombre. Plus, ils ont une robije de mesme fourrure , en forme de cou-

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verte , qu'ils portent à la façon Irlandoise , ou Égyptienne, et des manches qui s'attachent avec un cordon par le derrière. Voilà comme ils sont habillez durant Thyvcr. Quand ils vont par la campagne , ils ceignent leur robbe autour du v.n corps ^ mais estants à leur village , ils quittent leurs manches , et ne se ceignent point. Les passements de Milan pour enrichir leurs habits sont de colle , et de la raclure desdites peaux , dont il font des bandes en plusieurs façons , ainsi qu'ils s'advisent , y mettants par endroits des bandes de peinture rouge-brun, parmi celles décolle, qui paroissent toujours blancheastres, n'y perdant point leurs façons, quelque sales qu'elles puissent eslre. Il y en a entre ces nations qui sont bien plus propres à passer les peaux les unes que les autres , et ingénieux pour inventer des compartiments à mettre dessus leurs habits. Sur tous autres, nos Montagnets et Algoumequins y prennent plus de peine, lesquels mettent à leurs robbes des bandes de poil de porc espic , qu'ils teindent en fort belle couleur d'escarlate. Ils tiennent ces bandes bien chères entre eux , et les détachent pour les faire servir à d'autres robbes, quand ils en veulent changer. Plus pour embellir la face, et avoir meilleure grâce , quand ils se veulent bien parer , ils se peindent le visage de noir et rouge,.

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qu'ils démeslent avec de l'huile , faite de la graiue d'herbe au Soleil, ou bien avec de la graisse d'ours, ou autres animaux. Comme aussi ils se teindent les cheveux , qu'ils portent les uns longs , les autres courts ^ les autres d'un costé seulement. Pour les femmes et les filles, elles les portent toujours d'une mesme façon. Elles sont vestues comme les hommes^ horsmis qu'elles ont toujours leurs robbes ceintes, qui leur viennent jusqu'au genouil. Elles ne sont point honteuses de montrer leur corps, à sçavoir depuis la ceinture en haut, et depuis la moitié des cuisses en bas, ayants tousjours le reste couvert , et sont chargées de quantité de pourceline, tant en colliers que chaisnes, qu'elles mettent devant leurs robbes , pendant à leurs ceintures, bracelets et pendants d'oreilles, ayants les cheveux bien peignez, peints et graissez ; et ainsi s'en vont aux dances, ayants un toufR^au de leurs cheveux par derrière, qui sont liez de peau d'anguilles , qu'ils accommodent et font servir de cordon , où quelquefois ils attachent des platines d'un pied en quarré , couvertes de ladite pourceline , qui pend par derrière, et en ceste façon vestues et habillées poupinement , elles se monstrent volontiers aux dances, où leurs pères et mères les envoyent, n'espargnants rien pour les embellir

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et parer; et puis assenrer avoir veu en des clan ces , telle fille qui avoit plus de douze livres de pourceline sur elle , sans les autres ba^i^atelles dont elies sont char^T^ées et atources.

Ces peuples sont d'une humeur assez joviale .J;',';'"' (bien qu'il y en ait beaucoup de complexion triste et saturnienne). Ils sont bien formez et proportionnez de leurs corps, yayant des hommes forts et robustes. Comme aussi il y a des femmes et des filles fort belles et agréables, tant en la taille, couleur (bien qu'olivastre) , qu'aux traits du visage, le tout à proportion , et n'ont point le sein ravalé que fort peu, si elles nesont vieilles. Il s'en trouve parmi elles de fort puissantes, et de hauteur extraordinaire , ayants presque tout le soing de la maison, et du travail : car elles labourent la terre, sèment le bled d'Inde , font la provision de pois pour l'hyver, tilient la chanvre, et la filent, dont du filet ils font des rets à pescher et prendre le poisson , et autres choses nécessaires. Comme aussi de faire la cueillette de leurs bleds , les serrer, accommoder à manger, et dresser leur mesnage. Déplus elies suivent leurs maris de lieu en lieu , aux champs, où elles servent de muUes à porter le bagage.

Quant aux hommes, ils ne font rien qu'aller à la chasse des cerfs eî: autres animaux, pescher du poisson, faire des cabannes , et aller à la

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