‹ Voyages du sieur de Champlain, ou Journal ès découvertes de la Nouvelle FranceChapitre 8 sur 74 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le Toy de France dissimule pour un temps l'injure qu'il receut des Espagnols en la cruauté' qu'ils exercèrent envers les François. — La vengeance en fut re'servëe au sieur Chevalier de Gourgues. — Son voyaee, — Son arrive'e aux costes de la Floride. — Est assailli des Espagnols qu'il défait, et les traitte comme ils avaient fait les François.

Le roi sçachant l'injustice et les ignominies faites aux François ses subjects par les Espagnols, comme j'ai dit ci-dessus , eut raison d'en demander justice et satisfaction à Charles Y, empereur et roi a ilspagne , comme estant un à len.pereur outrage fait au préjudice de ce que les Espagnols "« *"''i«^*='^ leur avoient promis , de ne les inquiéter ni molester en la conservation de ce qu'avec tant de travail ils s'étoient acquis en la IVouvelle France, suivant les commissions du roi de France leur maistre, que les Espagnols n'ignoroient point; et néanmoins les firent mourir ainsi ignominieusement, sous le prétexte spécieux qu'ils estoient Luthériens , à leur dire , quoiqu'ils fussent meilleurs catholiques qu'eux,

Le roy demande juflicc

sans hypocrisie ^ ni superstition , et initiés en Ja foi chrétienne plusieurs siècles devant les Espagnols.

Sa Majesté dissimula cette offense pour un temps^ pour avoir les deux couronnes, quelques différents à vuider auparavant, et principalement avec Tempereur , qui empescha que l'on ne tirast raison de telles inhumanités.

Mais comme Dieu ne délaisse jamais les siens, et ne laisse impunis les traitements barbares qu'on leur fait souffrir , ceux-ci furent payés de la mesme monnoie qu'ils avoient payé les François.

Tovage du ^^^' ^^ 1'^^ ^ ^^^7 y ^^ présenta le brave che- Go^J.^!," l'an valier de Gourgues^ qui plein de valeur et de courage , pour venger cet affront fait à la nation française , et recognoissant qu'aucun d'entre la noblesse, dont la France foissonne, ne s'offroit pour tirer raison d'une telle injure , entreprint de le faire. Et pour ne faire cognoistre du commencement son dessein, fit courir le bruit qu'un embarquement se faisoit pour quelque exploit qu'il vouloit faire en la coste d'Afrique. Pour ce sujet, nombre de matelots et soldats s'assemblent à Bourdeaus , où se faisoit tout l'appareil de mer : ii se pourveut et fournit de toutes les choses qu'il jugea estre nécessaires en ce voyage.

Son embarquement se fit le 23 aoust de la

mesme année en trois vaisseaux , ayant avec lui deux cent cinquante hommes. Estant en mer , il relascha à la coste d'Afrique , soit pour se ra» fraischir , ou autrement , mais ce ne fut pas pour long-temps : car incontinent il fit voile , et fait publier par quelques siens amis affidez^ sou'd'ssèïiu qu'il avoit changé son premier dessein en un autre plus honorable que celui de la coste d'Afrique^ moins périlleux et plus facile à exécuter: et au lieu où il auroit relasché^ il eut advis que ce qu^il disoit desplaisoit à plusieurs des siens , qui croyoient que le voyage estoit rompu , et qu'il faudroit s'en retourner sans rien faire : toutesfois ils avoient tous grand désir de tenter quelque autre dessein.

Le sieur de Gourgues sçachant la volonté de ses compagnons , qui ne perdoient point courage, et estant assuré de son équipage, trouva à propos d'assembler son conseil , auquel il fit entendre la raison pourquoi il ne pouvoit exécuter ce qu'il avoit entrepris ^ qu'il ne falloit plus songer à ce dessein : mais aussi que de retourner en France sans avoir rien fait , il n'y avoit point d'apparence. Qu'il sçaveit une autre entreprise non moins glorieuse que profitable à des courages tels qu'il en avoit en ses vaisseaux, et de laquelle la mémoire seroit immortelle, qui estoit un exploict des plus signalés

Le (lerlarc aux siens

qui se puisse faire: chacun brusloit d'ardeur et de désir de voir l'effect de ce qu'il disoit, et leur fît entendre que s'il estoit bien assisté en ceste louable entreprise , il se sentiroit fort glorieux de mourir en l'exécutant. Et voulant ledit sieur de Gourgues leur déclarer son dessein, les ayant tous fait assembler^ parla ainsi. La remons- ^< ^^^s compaguons ct fidclcs amis de ma forleur faii. » tuuc , VOUS u cstcs pas Ignorants combien je )) chéris les braves courages comme vous , et » l'avez assez tesmoigné par la belle résolution >) que vous avez prise de me suivre et assister » en tous les périls et hazards honorables que » nous aurons à souffrir et essuyer ^ lorsqu'ils » se présenteront devant nos yeux, et Testât 0 que je fais de la conservation de vos vies j ne )) désirant point vous embarquer au risque d'une » entreprise que je saurois réussir à une ruine » sans honneur : ce seroit à moi une trop » grande et blasmable témérité , de bazarder » vos personnes à un dessein d'un accez si dif- » ficile ; ce que je ne crois pas estre , bien que » j'aie employé une bonne partie de mon bien » et de mes amis, pour équiper ces vaisseaux, » et les mettre en mer, estant le seul entrepre- » neur de tout le voyage. Mais tout cela ne me » donne pas tant de sujet de m'affliger , comme )) j'en ai de me resjouir de vous voir tous ré-

DE CHAMPLAIN. 2g

» solus à une autre entreprise , qui retournera )) à vostre gloire , savoir d'aller veng^er l'injure » que vostre nation a receue des Espagnols, qui » ont fait une telle plaie à la France, qu'elle » saignera à jamais, par les supplices ettraic- » tements infâmes qu'ils ont fait souffrir à nos )) François^ et exercé des cruautés barbares et » inouies en leur endroit. Les ressentiments » que j'en ai quelquefois, m'en font jetter des » larmes de compassion , et me relèvent le coun rage de telle sorte ^ que je suis résolu, avec » l'assistance de Dieu et la vostre , de prendre )) une juste vengeance d'une telle felonnie et )) cruauté Espagnolle , de ces cœurs lasches et » poltrons, qui ont surpris malheureusement » nos compatriotes, qu'ils n'eussent osé regar- )) der sur la défense de leurs armes. Ils sont » assez mal logés , et les surprendrons aisé- » ment. J'ai des hommes en mes vaisseaux qui » cognoissent très bien le pays, et pouvons y » aller en seureté. Yoici , chers compagnons, » un subject de relever nos courages , faites pa- » roistre que vous avez autant de bonne volonté » à exécuter ce bon dessein, que vous avez d'af- )» fection à me suivre : ne serez vous pas con- )) tents de remporter les lauriers triomphants )) de la despouille de nos ennemis? »

Il n'eut pas plustôt achevé de parler , que

3o VOYAGES

Les soldais chacuiî clc 1016 s^escrièrent : «Allons où il vous

du sieur de ■'

Gonrgues lui ^j plaifa , il ne nous pouvait arriver un plus Eé^deTsL^ » grand plaisir et honneur que celui que vous » nous proposez^ et mille fois plus honorable » qu'on ne se peut imaginer, aimant beau- » coup mieux mourir en la poursuitte de ceste » juste vengeance de l'affront qui en a esté fait » à la France, que d'estre blessez en une autre )) entreprise; tout nostre plus grand souhait est » de vaincre ou mourir , en vous tesmoignant )) toute sorte de fidélité : commandez ce que » vous jugerez estre plus expédient; vous avez » des soldats qui ont du courage de reste pour » effectuer ce que vous direz ; nous n'aurons » point de repos jusques à ce que nous nous )) voyons aux mains avec l'ennemi. »

La joie crut plus que jamais dans les vaisseaux. Le sieur de Gourgues fait changer la Il f.i. tirrr roule , et tirer quelques coups de canon pour

quelquescoups 1 . . ■•

de canon en commenccr la res ouissance , et donner cou-

resjoiifsance. '

rage à tous les soldats ; et alors ce généreux chevalier fait cingler vers les costes de la FIoride, et fut tellement favorisé du beau temps, qu'en peu de jours il arriva proche du fort de la Caroline; et le jour apperceu.les Sauvages du pays firent voir force fumée , jusques à ce que le sieur Gourgues eust fait abbaisser les Tofr^foS fu- voiles et mouiller l'anchre. Il envoya à terre

sieur de

Gour

DE CHAMPLAIN. 3l

s'informer des Sauvages de Testât des Espagnols, Le

qui estoient fort aises de voirie sieur Gour^ues forme^arVux

-•■ U de l>s(..t des

résolu de les attaquer. Ils assurèrent qu'ils es- e^P''s"o'^toient en nombre de quatre cents , très bien armez , et pourveus de tout ce qui leur estoit nécessaire. Puis s'estant fait instruire de la façon en laquelle les Espagnols estoient campez, il commença d'ordonner ses gens de guerre geS'pTuT les

J. 1 1 , ^j j ,.. 1 assaillir.

^ es assaillir. Voyons s ils auront Je cou-

rage de soustenir le sieur de Gourgues, comme ils firent Laudonniëre, mal pourveu de munitions, et de ce aui lui estoit nécessaire.

Doncques le sieur de Gourgues se faisant conduire par ses hommes et de quelques Sauvages par l'espaisseur des bois, sans estre apperceu des Espagnols , fait recognoistre les places et Testât auquel elles estoient; et le samedi d'auparavant Quasimodo , au. mois d'avril i568, attaque furieusement les deux forts, et ^^^t se dispose de les avoir par cscallade, en quoi il trouva grande résistance; et le combat s'eschauffant, ce fut alors que parut le courage de nos François, qui se jettoient à corps perdu parmi les coups, tantost repoussez, puis reprenant cœur , retournent au combat avec plus de valeur qu'auparavant. Bien attaqué, mieux défendu. La mort ni les blessures ne les fait point paslir , ni ne leur fait perdre le sens ni la vaillance.

.-iiiue les forts.

Nostre généreux chevalier de Gour^^ues , le coutelas à la main, leur enflamme le courage^ et comme un lion hardi, à la teste des siens,

deSu^rêm^ gagne le dessus du rempart, repousse les Espagnols, se fait voir parmi eux. Ses soldais le suivent et combattent vaillamment, entrent de

Lesdeui fort? force dans les deux forts, tuent tout ce qu'ils

prii, et les Es- ' ■••

pfnoistneïet ^eu contrcut , de sorte que ceux qui y moururent et s'enfuirent , demeurèrent prisonniers des François j et ceux qui pensoient se sauver dans les bois , furent taillez en pièces par les Sauvages , qui les traittèrent comme ils avoient fait les nostres. Deux jours après , le sieur de Gourgues se rend maistre du grand fort que

Prinse du • 1 1 r ^ 1

grand fort. ]gg enucmis avoient abandonne après quelque résistance, lesquels en partie furent tuez, les autres prisonniers.

Ainsi demeurant victorieux, et estant venu à bout d'une si glorieuse entreprise, se ressouvenant de l'injure que les Espagnols avoient Le cieur de f^ïtc auxFrauçois, il en fit pendre quelques-uns,

Goursucs fait -i • 1 J ^ .

pendre quel- avcc Qcs escrit-caux sur le dos, portant ces mots :

q-jes F-pajinois

tVauxsuriedo'' «^^ '^''^^ P^^sfciit peiidrc ceux-cl connue Espagnols^ mais comme pirates , handoliers et escunieurs de mer. Après cette exécution , il fit démolir et ruiner les forts , puis s'embarqua

Fait ruiner ,__,■■. -,

les forts, être- pour revenir en rrance, laissant au cœur des

TÎenl en Fran- t

Sauvages un regret immortel de se voir privez

▼ieni en Frau ce.

d'un si mag^nainme capitaine. Son partement fut le 3o de mai i568, et arriva à la Rochelle le 6 de juin, et delà à Bourdeaus, où il fut receu aussi honorablement^ et avec autant de joie que jamais capitaine aurait esté.

Mais il n'est si tost arrivé en France, que d,J^';"^P"*^;;; empereur envoya au roy demander justice de .essubieci..ni.i ses subjects, que le sieur de Gourgues avait fait ^^j^"- de go... pendre en l'Inde occidentale; de quoi Sa Majesté fut tellement irritée, qu'elle menaçoit ledit sieur de Gourgues delui faire trancher la teste, et fut contraint de s'absenter pour quelque Q"' «t con

^ Al iraini de s';il,.

temps, pendant lequel la colère du roy se passa; '^""'' et ainsi ce généreux chevalier répara l'honneur de la nation Françoise , que les Espagnols a voient offensée; ce qu'autrement eust esté un regret à jamais pour la France , s'il n'eust vengé l'alfront receu de la nation Espagnole. Entreprise généreuse d'un gentdhomnie , qui l'exécuta à ses propres cousts et despens, seulement pour l'honneur, saLs autre espérance, ce qui lui a réussi glorieusement ; et ceste gloire est plus à priser que tous les trésors du monde.

On a remarqué aux voyages de Ri ba us et ^le ;;^';;;i^j^j/,\".^ Laudonnière de grands défauts et manque- do,'%,'i' ' " ments. Ribaus fut blasmé au sien, pour n'avoir porté des vivres que pour dix mois, sans donner ordre de faire desfricher les terres, et les ui,,.,Mùr

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