TOME I
rendre aptes au labourag^e, pour remédier aux disettes qui peuvent survenir^ et aux périls que courent les vaisseaux sur ruer, ou bien pour le retardement de leur arrivée en saison convenable^ pour soulager les nécessitez, qui en fin réduisent les entrepreneurs à de grandes extrémitez y jusques à estre homicides les uns des autres , pour se nourrir de chair humaine , comme ils firent en ce voyage, qui causèrent de grandes mutineries des soldats contre leur chef, et ainsi le désordre et la désobéissancrC régnant parmi eux; enfin, ils furent contraints (quoi qu'avec un regret incroyable^ et après une perte notable d'hommes et de biens) d'abandonner les terres et possessions qu'ils avaient acquises en ce pays ^ et tout cela , faute d'avoir pris leurs mesures avec jugement et raison.
L'expérience fait voir qu'en tels voyages et embarquements , les roys et les princes , et les gens de leur conseil qui les ont entrepris , a voient trop peu de cognoissance dans les exécutions de leurs desseins. Que s'il y en a eu d'expérimentez en ces choses , ils ont esté en petit nombre ; pour ce que la plupart ont tenté telles F.ut rap. entreprises sur les vains rapports de quelques cajoleurs, qui faisoient les entendus en telles affaires, dont ils estoient très ignorants, seulement pour se rendre considérables : car pour les
Fécond d<^'"au;.
poris pern
commencer et terminer avec honneur et utilité, faut consommer de longues années aux voyages de mer, et avoir l'expérience de telles descouvertes.
La plus orande faute que fît Laudonnière, r ^'"'"/'" qui y alloit à dessein d'y hy verner, fut de n'estre fourni que de peu de vivres, au lieu qu'il se de- \oh gouverner sur l'exemple de rhyvernement du capitaine Albert à Charles Fort, que Ribaus laissa si mal pourveu de toutes choses 3 et ces manquements arrivent ordinairement en telles entreprises , pour s'imaginer que les terres de ces pays-là rapportent sans y semer j joint à cela , qu'on entreprend mal-à-propos tels voyages sans practique ni expérience. Il y a bien de la différence à bastir de tels desseins en des discours de table, parler par imagination de la situation des lieux, de la forme de vivre des peuples qui les habitent, des profits et utilitez qui s'en retirent; envoyer des hommes au-delà des mers en des pays loingtains , traverser des costes et des isles incognues , et se former ainsi telles chimères en l'esprit, faisants des voyages et des navigations idéales et imaginaires ; ce n'est pas là le chemin de sortir à l'honneur de l'exécution des descouvertes : il faut auparavant meurement considérer les choses qui se présentent en telles f,,;*/;p''ô',,;'£',' affaires, communiquer avec ceux qui s'en sontinini^^i
les s avec
acquis de grandes cognoissances, qui savent les difficultez et les périls qui s'y rencontrent, sans s'embarquer ainsi inconsidérément sur de simples rapports et discours^ Car il sert de peu de discourir des terres lointaines , et les aller habiter , sans les avoir premièrement descouvertes, et y avoir demeuré du moins un an entier, afin d'apprendre la qualité des pays et la diversité des saisons, pour par après yjetterles fondeimf.iudence mcuts d'uuc colouic. Ce que ne font pas la plus-
de la plus-pan
des e„irf|.re- p^^^^t des entreppcncurs et voyageurs , qui se contentent seulement de voir les costes et les élévations des terres en passant, sans s'y a^*resier.
D'autres entreprennent telles navigations sur de simples relations, faites à des personnes qui, quoique bien entendues dans les affaires du monde, etayant de grandes etlongues expériences^ néanmoins estants ignorants en celles-ci, croyent que toutes choses se doivent gouverner selon les élévations des lieux où ils sont ; et c'est en quoi ils se trouvent grandement trompez : car '^ il y a des changements si estranges en la nature, que ce que nous en voyons nous fait croire ce qui en est. Les raisons de cela sont fort diverses et en grand nombre , qui est cause que je les passerai sous silence. J'ai dit ceci en passant, afin que ceux qui viendroLt après nous,
Cl.anqrnK'nis f-slran
DE CHAMPLAJN. 3^
et qui bastiront de nouveaux desseins, s'en servent et les considèrent : de sorte que lorsqu'ils s'y embarqueront , la ruine et la perte d'autrui leur serve d'exemple et d'apprentissage.
Le troisiesme défaut, et le plus préjudiciable, est en ce que fit Ribaus, de n'avoir fait descharger ses vivres et munitions qu'il aurait apportez pour Laudonnière et ses compagnons, avant que s'exposer au risque de perdre tout , comme ilfit(quoiqu'iln'yallastpaspourcombattreFennemi), mais demeurer tousjours sur la défensive, aider avec ses hommes à Laudonnière, se fortifier , et attendre de pied ferme ceux qui le viendroient assaillir : pouvant bien juger que puisque son dessein estoit de prendre le port , qu'il devoit être plus fort que ceux qui le gardoient, sans s'exposer inconsidérément au péril et à la fortune ; et eust mieux fait de recognoistre les forces de l'ennemi avant qu'il l'allast attaquer , et qu'il ne fust asseuré de la victoire. Mais, au contraire, ayant mesprisé les conseils de Laudonnière, qui estoit plus expérimenté que lui en la cognoissance des lieux, il lui en prit très mal.
Davantage, en telles entreprises les vaisseaux qui portent les vivres et les munitions de^ guerre pour une colonie, doivent tousjours faire leur routte le plus droit qu'il est possible, sans se
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destourner pour donner la chasse à quelque autre vaisseau; d'autant que s'il se faut battre, et qu'ils viennent à se perdre , ce malheur ne leur sera pas seulement particulier, mais ils mettent la colonie en danger d'estre perdue , et les hommes contraints d'abandonner toutes choses, se voyants réduits à souffrir une mort misérable, causée par la faim, qui les assaillirait faute de vivres , pour ne s'estre pourveus et munis de moins pour deux ans, en attendant que la terre soit desfrichée , pour nourrir ceux qui sont dans le pays. Fautes très grandes, qui sont semblables à celles qu'ont faites ces nouveaux entre- J3reneurs, qui n'ont fait desfricher aucunes terres, ni trouvé moyen de le faire depuis vingt-deux ans que le pays est habité; n'ayant eu autre pensée qu'à tirer profit des pelleteries : et un jour arrivera qu'ils perdront tout ce que nous y possédons. Ce qui est aisé à juger, sileroy n'y fait ordonner un bon règlement.
Ce sont les plus grands défauts qui se peuvent remarquer dans les premiers voyages : et les suivants n'ont esté guères plus heureux.