BUENOS-AYRES. — LE RIO DE LA PL ATA
On sait que le Rio de la Plata , ou la rivière d’Argent, est un grand fleuve de l’Amérique du sud qui débouche dans 1 Atlantique par 35° de latitude sud et 58° de longitude ouest. Nous avons décrit son cours. Les Espagnols furent redevables de la première découverte de ce fleuve, en 1515, à Jean Dioz de Solis, grand pilote de Castille, qui lui donna son nom, mais qui eut le malheur d’y périr par les flèches des sauvages, avec une partie de ses gens. Le sort de quelques Portugais, qui entrèrent quelques années après dans le fleuve du Paraguay , par le Brésil, ne fut guère plus heureux.
Sébastien Cabot, qui avait fait en 1546 , avec son père et ses frères, la découverte de Terre-Neuve et d’une partie du continent voisin, pour Henri VII, roi d’Angleterre , se voyant négligé par les Anglais alors trop occupés dans leur île pour songer à faire des établissements dans le Nouveau-Monde, se rendit en Espagne , où sa réputation lui fit obtenir l’emploi de grand pilote de Castille.
Cabot mit à la voile le 1er d’avril 4526 ; il arriva à l’embouchure du fleuve qu’on nommait alors Rio de Solis ; et quoique cette embouchure soit une des plus difficiles , comme une des plus grandes que l’on connaisse , ce qui lui a fait donner par les gens de mer le nom «Enfer des navigateurs, il franchit heureusement tous les écueils jusqu'aux îles de Saint -Gabriel , auxquelles il donna ce nom , et qui commencent un
HISTOIRE DES VOYAGES
peu au-dessous de Buenos-Ayres. Il atteignit le Paraguay et fit alliance avec les indigènes , qui non-seulement lui fournirent abondamment des vivres , mais lui donnèrent des lingots pour de viles marchandises d'Espagne. Alors , ne doutant plus que le pays n’eût des mines d’argent, il donna au. Paraguay le nom de Rio de la Plata. Quelque temps après il retourna en Espagne.
Sébastien Cabot étant mor^dans l’intervalle, de nouveaux motifs que l’on ignore firent penser plus sérieusement que jamais à former un établissement sur le Rio de la Plata.
Don I’édro de Mendoze, grand échanson de l'empereur Charles Quint , fut déclaré le chef de la nouvelle expédition , sous le titre d 'adelantade et gouverneur général de tous les pays qui seraientdécouverts jusqu’à la mer du Sud. On arma aussitôt à Cadix une flotte de quatorze voiles, et le premier armement, qui ne devait être<que de cinq cents hommes, fut de €ouze cents, parmi lesquels figuraient des noms illustres. La flotte mit à la voile en août 1585. Après avoir passé la ligne, elle fut assaillie par une violente tempête qui dispersa les vaisseaux. Celui de Mendoze dut relâcher au port de Rio-Janeiro. La flotte se réunit ensuite et atteignit l'embouchure du Rio de la Plata.
Mendoze choisit ce lieu pour son établissement , et y traça le plan d’une Yille qui fut nommée Buenos- Ayrès , parce que l’air y est très sain. Bientôt les édifices furent assez nombreux pour servir de camp.
Mais les indigènes virent d’un mauvais œil cet établissement. Ils refusèrent des vivres. La nécessité d’employer les armes pour en obtenir donna occasion à plusieurs combats, où les Espagnols perdirent beaucoup de monde. Un frère de Mendoze périt lui-même dans une escarmouche, avec plusieurs autres officiers de distinction. La disette devint extrême à Buenos-Ayres, et l’adelantade Mendoze n’y pouvait remédier sans risquer de perdre tout ce qui lui restait d’Espagnols. Comme il était dangereux d’accoutumer les Américains à verser le sang des chrétiens, il défendit sous peine de mort de passer l’enceinte de la nouvelle ville, il mit des gardes de toutes parts, avec ordre de tirer sur ceux qui chercheraient à sortir.
Cette précaution contint les plus affamés, à l'exception d’une seule femme nommée Maldonata, qui trompa la vigilance des gardes. L’historien du Paraguay, se fiant ici au témoignage des Espagnols, raconte sans aucune marque de doute l’aventure de cette fugitive, et la regarde comme un trait de la Providence , vérifié par la notoriété publique.' Elle mérite d’être rapportée.
Après avoir erré dans des champs déserts, Maldopata découvrit une caverne qui lui parut une retraite sûre contre tous les dangers, mais elle y trouva une lionne , dont la vue la saisit de frayeur. Cependant les caresses de cet animal la rassurèrent un peu. Elle reconnut même que ces caresses étaient intéressées : la lionne était pleine , et ne pouvait mettre bas ; elle semblait demander un service, que Maldonata ne craignit point de lui rendre. Lorsqu’elle fut heureusement délivrée , sa reconnaissance ne se borna point à des., témoignages passagers ; elle sortit pour chercher sa nourriture, et, depuis ce jour, elle ne manqua point d’apporter aux pieus de sa libératrice une provision qu'elle partageait avec elle. Ce soin dura aussi longtemps que ses petits la retinrent dans la caverne. Lorsqu’elle les en eut tirés, Maldonata cessa de la voir, et fut réduite à chercher sa subsistance elle-
mêmeJVlais elle ne put sortir souvent sans rencontrer des j^ph^ricains qui la firent esclave. Le ciel permit qu’elle fût reprise par des Espagnols qui la ramenèrent à Buenos-^ces. L’adelantade en était sorti. Don François Ruijj^Kalan, qui commandait en son absence, homnj^Ky^mLMa cruauté, savait que cette femme avait^H^^HHfetffcilc, ne la crut pas ordonna qu’elle fût liée au tronc d'un^^^^^^^mne campagne, pour y mourir de faim , dont elle avait
voulu si* garantir être dévorée
par quelque bête fci-qHp^^^^VIaprès , il voulut savoir ce qu’elle était crcvemn[BRiques soldais, qu’il chargea de cet ordre, furenreurpris de la trouver pleine de vie, quoique environnée de tigres et de lions, qui n’osaient s’approcher d’elle, parce qu’une lionne , qui élait à ses pieds avec plusieurs lionceaux , semblait la défendre. A la vue des soldats, la lionne se relira un peu, comme pour laisser la liberté de délier sa bienfaitrice. Maldonata leur raconta l'aventure de cet animal , qu’elle avait reconnu au premier moment, et lorsque, après lui avoir ôté ses liens , ils se disposèrent à la reconduire à Buenos-Ayres, il la caressa beaucoup , en paraissant regretter de la voir partir. Le rapport qu’ils en firent au commandant lui fit comprendre qu’il ne pouvait, sans paraître plus, féroce que les lions mêmes , se dispenser de faire grâce à une femme que le ciel avait prise si sensiblement sous sa protection.
L'adelantade , étant parti dans l’intervalle pour chercher du remède à la famine qui lui avait déjà fait perdre deux cents hommes , avait remonté le Rio de la Plata jusqu’aux ruines de la Tour de Cabot. 11 parvint à s’entendre avec les naturels. Mais Buenos-Ayres eut encore longtemps à souffrir , pendant que Mendoze remontait le Paraguay et fondait à l’occident du fleuve une ville à distance presque égale du Pérou et du Brésil, et à trois cents lieues du cap Sainte-Marie en suivant le fleuve. Celte ville reçut le nom de Y Assomption, et le porte encore.
Mendoze revint à Buenos-Ayres, et parvint à .y ramener un peu d’abondance. Néanmoins cette ville qui devait, dans les premières ann^flHj»ce siècle, devenir la capitale d’une répulJ^^^^Rissante , sous le titre de république Argei^^^^Kle\ira plus de quarante ans déserte, et l'arc^HpPVonquêtes ou. plutôt l’avidité de l’or qui entraînait les Espagnols a B fond des terres , semblait leur avoir fait oublier qu'ils avaient besoin d’une retraite à l’entrée du fleuv^pour les vaisseaux dont ils recevaient leurs troupes et leurs munitions. Enfin de fréquents naufrages les obligèrent à ouvrir les yeux, et en 1580 le nouveau gouverneur du Paraguay fit rebâtir la ville de Buenos-Ayres où Mendoze l’avait placée , et elle reçut par la suite de nouveaux agrandissements.
Buenos- Ayres est une grande ville qu’un ruisseau sépare de la forteresse. Elle a par sa situation et par la bonté de l’air qu’on y respire tout ce qui peut rendre une colonie florissante. La vue d’un tiers de l’enceinte s’étend sur de vastes campagnes toujours couvertes d’une belle verdure. Le fleuve fait les deux autres tiers de son circuit, ej paraît au nord coimno une vaste mer qui n’a de borhes qu’à l’horizon. L’hiver commence dans ce pays au mois de juin, le printemps au mois de septembre, l’été en décembre et l’automne en mars- ces quatre saisons y sont fort réglées.
Albert-Montémont.