‹ Voyages en AmériqueChapitre 16 sur 65 · T. III · texte numérisé non relu

T. III

HISTOIRE DES VOYAGES

François vers le sudesl; et le grand faubourg des Guayqueries, tribu d'indiens qui appartenaient à la nation des Guaraunos, que l’on ne trouve plus que dans les terrains marécageux compris entre les bras de l'Orénoque.

La population deCumana n’était guère eu 1799 que de seize à dix-sept mille âmes, mais aujourd’hui (1853) elle dépasse quarante mille âmes.

Comme les habitat) Is de Cumana préfèrent la fraîcheur du vent de mer à l’aspect de la végétation, ils ne connaissent presque d’autres promenades que celle de la grande plage, près de l’embouchure du petit rio Santa-Catalina, bordé de palétuviers ou manglares. Le reste de la plaine est en partie dénué de végétation. En sortant du faubourg indien, et en remontant la rivière vers le sud, on trouve quelques charmants endroits ombragés de tamariniers.

La plaine aride de Cumana présente après de fortes ondées un phénomène extraordinaire. La terre, humectée et réchauffée par les rayons du soleil, répand cette odeur de musc qui, sous la zône torride, est commune à des animaux de classes très différentes, au jaguar, aux petites espèces de chat-tigre, au cabiai ou ebigu re, au vautour gallinazo, au crocodile, aux vipères et aux serpents à sonnettes. Les émanations gazeuses qui sont les véhicules de cet arôme ne semblent se dégager qu’à mesure que le terreau renfermant les dépouilles d’une innombrable quantité de reptiles, de vers et d’insectes, commence à s’imprégner d’eau. Partout où l’on remue le sol, on est frappé de la masse de substances organiques qui tour-à-tour, dit M. de llumboldt, se développent, se transforment ou se décomposent. La nature dans ces climats paraît plus active, plus féconde, et pour ainsi dire plus prodigue de la vie.

Les bords du Manzanarès sont très agréables et ombragés de mimosas, d’erythrina, de seiba et autres arbres d’une taille gigantesque. Une rivière dont la température dans le temps des crues descend, comme l’a remarqué M. de Humboldt, jusqu'à 22° quand l’air est à 30 ou 33°, est un bienfait inappréciable dans un pays où les chaleurs sont excessives pendant toute l’année, et où l’on a besoin de se baigner plusieurs fois par jour. Les enfants passent leur vie dans' l’eau ; tous les habitants, même les femmes des familles les plus riches savent nager, et la première question qu'on s’adresse en se rencontrant le malin est de savoir si l’eau de la rivière est plus fraîche que la veille. Le soir on place des chaises dans l'eau : les hommes et les femmes presquesans vêlement passent quelques heures dans la rivière à fumer des cigarres, à parler de l’extrême sécheresse de la saison, de l’abondance des pluies dans les cantons voisins, et de la toilette des dames. Aujourd’hui on joint à ces sujets frivoles les questions de politique et d’administration. C’est un spectacle assez curieux de voir dans l’eau durant le jour, à cer tains moments, la population de Cumana, et un peu avant la nuit, de contempler les plus jolies personnes de cette grande ville nageant gracieusement comme des sirènes à côté des jeunes tritons cumauiens qui les recherchent en mariage, ou qui aspirent à leur plaire: ceci nous rappelle la grande promenade de Mendoza au pied de la Cordillière des A odes, où les jeunes gens de l'un et de l’autre sexe se livrent dans un limpide canal aux délices du bain sans autre vêlement que celui de la nature.

Le port de Cumana est une rade qui .pourrait recevoir les escadres de l’Europe entière. Tout le golfe de Cariaco, qui a trente-cinq milles de long sur six .à huit milles de large, offre un excellent mouillage. L’océan Pacifique n’est pas [dus calme et plus tranquille sur les côles du Pérou que la mer des Antilles depuis Porto-Cabello, ci surtout depuis le cap Codera jusqu’il la pointe île Paria. Les ouragans des îles Antilles ne se huit jamais sentir dans ces parages, où l’on navigue dans des chaloupes non pontées. Le seul danger du port

de Cumana est un bas-fond de neuf cents toises de largeur, et qui est très connu des marins.

Dans la province de Cumana on distingue un grand nombre de tribus indiennes, notamment les Charmas, les Guayqueries, les Caribes ël les Guaraunos. On q nore le nombre exact des Guaraunos, qui font leurs cabanes à l’embouchure de l’Orénoque. Les Guayqueries habilent en partie un des faubourgs de Cumana et la péninsule d’Araya, tandis que les Chaymas vivent dans les montagnes de Caripe, et les Caribes dans les savanes méridionales de la Nouvelle-Barcelone. Tous ces Indiens, en général, mènent une vie pastorale et sont agriculteurs. M. de Humboldt donne sur les Chaymas quelques détails assez curieux.

Les Chaymas , comme tous les peuples à demi sauvages qui habitent les régions excessivement chaudes, ont, suivant M. de llumboldt, une aversion très prononcée pour les vêtements. Hommes et femmes restent nus dans l'intérieur de leurs maisons. Lorsqu’ils traversent le village ils portent une espèce de tunique de toile de coton qui descend à peine jusqu’au genou ; les épaules et le haut de la poitrine sont nus. S’il pleut, les Chaymas se dépouillent de ce vêtement, et le tiennent sous le bras, aimant mieux recevoir la pluie sur le corps nu , que de mouiller leur tunique. Les sentiments de décence et de pudeur ne sont pas plus connus des jeunes filles que des hommes. Déjà Christophe Colomb trouva en 1498, à l’îlede la Tri nité, les femmes entièrement nues, tandis que des hommes portaient le guayuco, qui est une bandelette étroite plutôt qu’un tablier. A celte même époque, sur la côte de Paria, les filles se distinguaient des femmes mariées par une nudité absolue, ou seulement par la couleur du guayuco.

Ler filles des Chaymas se marient vers l’âge de douze ans. Toutes ces filles portent les cheveux réunis en deux longues tresses. Hommes et femmes ont le corps très musculeux et à formes arrondies. Il n’existe parmi eux aucune difformité physique.

Les Chaymas sont presque sans barbe au menton comme les l’ongouses et d’autres peuples de race mongole ; ils arrachent le peu de poils qui leur viennent. Leur vie est de lapins grande uniformité. Ils se couchent très Régulièrement à sept heures du soir, et se lèvent longtemps avant le jour, à quatre heures et demie du matin. Chaque individu a un feu près de son hamac. Les femmes sont très frileuses. Hommes et femmes se baignent tous les jours, et comme ils sont presque constamment nus, ils n’ont jamais de malpropreté sur le corps.

Le 18 novembre 1799, M. de Humboldt et M. Bonpland partirent de Cumana pour la Guayra, trajet de soixante lieues que les petits bâtiments côtiers font en quarante heures. La situation de la Guayra ressemble à celle de Sainte-Croix de Ténériffe. La chaîne de montagnes qui sépare le port de la haute vallée de Caracas plonge presque immédiatement dans la mer, etles maisons de la ville se trouvent adossées à un mur de rochers escarpés ; il reste à peine entre ce mur et la mer un terrain uni de cent à cent quarante toises de lar geur. La ville ne renferme que deux rues dirigées pa rallèlement de l’est à l’ouest. Elle a des fortifications le long de la mer, mais elle offre un aspect triste et so litaire. C’est un des endroits les plus chauds de la terre w à cause de sa situation géographique près de la ligne* équinoxiale et de son exposilion particulière.

Caracas, aujourd’hui capitale de la république de Vénézuéla, détachée de la grande république de Colombie fondée par Bolivar, a une population de quarante à cinquante mille habitants, doni les trois quarts sont des hommes de couleur. K 1 le est située à l’entrée de la plaine de Chaca, qui s’étend à Irois lieues à l’est de Corimar cl de Questa de Auyamas, et qui a jusqu’à deux lieues et mollir il" large Traversée par le Rio- Guayre, celle plaine a q aire cent quatorze toLes d’élévation au-dessus du niveau de la mer. Le terrain qu’occupe la ville de Caracas est inégal et en pente. Le peu d’étendue de la vallée et la proximité des monta-

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pnos donnent au site de Caracas un caràclère morne et sévère ; cependant le paysage environnant est assez beau .

Le climat de Caracas offre une sorte de printemps perpétuel; la température se soutient le jour entre 20 et 26°, et la nuit entre 16 et 18°, ce qui favorise à la fois la végétation du bananier, de l’oranger, du caféier, du pommier, de l'abricotier et du froment. Un écrivain espagnol compare le site de Caracas au paradis terrestre, et reconnaît dans l’Anauco et les torrents qui l’avoisinent les quatre fleuves du paradis; mais il oublie de dire qu’un climat tempéré est généralement inconstant et variable. Les habitants de Caracas se plaignent de ce que dans le même jour ils ont différentes saisons, et que les passages d’une saison à l’autre sont extrêmement brusques. Pendant le séjour de M. dé Humboldtà Caracas, le maximum de la température fut de 23® et le minimum de 12°.

Les pluies sont extrêmement abondantes à Caracas dans les mois d’avril, mai et juin. Le climat de celte contrée convient parfaitement à la canne àsucre et au bananier, ainsi qu’aux ananas.

Après un séjour de deux mois à Caracas, M. de Humboldt se dirigea vers l’Orénoque. Le chemin le plus coffrt eût été de franchir la chaîne méridionale des montagnes entre Baruta, Salamanca et les savanes d'Ocumare, pour traverser ensuite les steppes ou llanos d’Orituco, et s’embarquer à Cabrula, près de l’embouchure du rio Guarico ; mais le voyageur préféra visiter les vallées d’Aragua, et aller chercher le rio Apure, qu'il descendit jusqu’à son confluent avec l’Orenoque. II put voir aussi les montagnes de los Teques, les bords fertiles du lac de Valence et les savanes immenses de Calabozo.

De Caracâs M. de Humboldt suivit la rive droite du rio Guayfe, petite rivière qu'une chaîne de montagnes peu élevées séparé de la vallée de la Pascua, célèbre par les anciennes mines d’or de Baruta et d’Oripôto. Il Visita la Victoria, ville de sept mille habitants, traversée par le pélit rio Calanchas qui débouche dans le rio Aragua. Deux routes dé commerce passent par la Victoria, celle de Valencia ou de Porto-Cabello, et celle de villa dé Cura ou des plaines, appelée cmnino de los Lldnos. On y découvre à l’ouest les vallées d’Ai agua, couvertes dé jardins , de champs cultivés, de bouquets d’arbres sauvages, de fermes et de hameaux. En se tournant vers le sud et le sud-est, on voit se développer à perte de vue une chaîne de montagnes qui dérobent aux regards les plaines ou steppes de Calabozo.

Des fécondes vallées d’Aragua on se rendit au lac Valencia, que les Indiens appellent Tacarigua, un peu plus grand que le lac de Neüfdhâtel en Suisse, et ayant la forme du lac de Genève, avec Une hauteur au-dessus du niveau de la mer à peu près la même. Les bords de ce lac sont déserts, nus et presque inhabités au sud, mais très riants et très bien cultivés au nord. Le ceiba à grandes fleurs jaunes donne un caractère particulier au paysage en unissant ses branches à celles de l’erythriua pourpré. Le mélange et l’éclat des couleurs végétales contrastent avec la teinte unie d'un ciel sans nuages. La longueur du lac est de dixlieues ou de vingthuit mille huit cents toises; sa largeur est très inégale, mais elle ne dépasse nulle part deux où trots lieues, le plus souvent elle n’a que quatre à éinq milles. Sa profondeur est de douze à qui nze brasses ; quelques endroi ts ont jusqu’à trente-cinq brasses. La température à sa surface est de’ 23°, c'est-à-dire un peu au-dessous de la température moyenne de l'air. Ce lac très poissonneux est rempli d îtes qui embellissent la paysage par la forme pittoresque de leurs rochers et par l’aspect de la végétation1 qui les couvre. La plus grande de ces îleS èst habitée par quelques familles de métis qui nourrissent des chèvres.

M. de Humholdt partit le 21 février 1800 pour NùCva- Valencia, en voyageant la nuit à cause de l’excessive Chaleur du jour;

La ville' de Nueva-Valencia occupe une étendue de

terrain considérable, mais sa population n’est que de sept mille âmes. Les rues sont très larges; le marché est très vaste, et comme les maisons su u fort basses, la disproportion entre la population de ville et l’espace qu’elle occupe est encore plus grande qu’à Caracas. Nueva-Valencia, fondée en 1333, est de douz'e années plus ancienne que Caracas. Sa situation dans une plaine au bord d'un iac rappelle l’emplacement de Mexico, et M. de Humholdt pense que Valencia eût mieux Convenu que Caracas pour la capitale du Vénézuéla, à cause de la communication facile qu’offrent les vallées d’Aragua avec les llanos et leà rivières qui débouchent dans l’Orénoque, outre la possibilité d’ouvrir la navigation intérieure par le rio Pàô et là DôrtUguesa jusqu’aux bouches de l’Oténoquë, aü Cassiquiare et à l’Amazone.

Les fourmis abondent à tel point dans remplacement de la ville de Valehcia, que leurs excavations ressemblent à des canaux souterrains qui se remplissent d'eau pendant le temps des pluies et deviennent très dangereuses pour les édifices.

Arrivéà Porto-Cabello, M. de Humboldt reconnut que le climat de celte ville est moins ardent qiie celui de Guayra. La brise y est plus forte, plus fréqüenté, plus régulière. Les maisons ne sont point appuyées contre des rochers qui absorbent pendant le jour les rayons du soleil et émettent le calorique pendant là nuit. L’air peut circuler librement entre les côtes et les montagnes d’1laria. Les causes de l’insalubrité dë l’atmosphère viennent des jdagesdel’ouëst, qui s’étend vers laPunta de Tucacos près du beau port deChichiribiche. Là se trouvent les salines, et là régnent à l’enttée de la saison des pluies, dés fièvres tierces qui dégériëPerit facilement en fièvres ataxiquës, qu’on appelle autrement ihàladîes de la côte.

A Porto-Cabello, on observe ün courant dë côté généralement dirigé vers l’ouest, depuis les Côte? de Paria jusqu’à l’isthme de Panama, et à lëxtréuiité occidentale de l’île de Cuba. Ce courant, vers le haut, est très fréquent pendant deux ou trois mois de i’aririée, de septembre à novembre. On le croit l’effet de quelques vents nord-ouest qui ont soüfflé entre la Jamaïque et le cap Saint-Antoine de l’île de Cuba.

M. de Humboldt quitta Pôrto-Cabello le 1er mars 1800, et retourna aux vallées d’Aragua, où il remarqua un arbre dont le suc est un lait nourrissant, d’où lui est venu le nom d 'arbre de la vache. Les nègres et les gens libres boivent abondamment de ce lait végétal et le regardent comme un aliment salutaire; ils y trempent du pain de maïs et de manioc. Cet arbre a le port du caimitier et a des feuilles oblongües. Lorsque l’on fait des incisions dans le tronc, il donne ëri abondance un lait gluant, assez épais, dépourvu de toute âcreté, et qui exhale une bdèur de baume très agréable. Le peuple appelle fromage le caillot qui së sépare au contact de l’air, et qui s’aigrit dans l’espace de cinq à six jours. Cet arbre extraordinaire paraît propre à la Cordillière du littoral, depuis Barbula jusqu’au lac de Maràcaybo. Cet arbre rappelle les sucs laiteux du papayer et de l’heveà, le fruit de l’arbre à pain des îles de la mer du Sud, l’arbre à beurre du Bambarà en Afrique, et le caoutchouc américain.

Après avoir parlé de la récolte du càcato dans le Yénézuéla, surtout dans la province de Caràcas, où se voient les plus belles plantations de cet arbuste, M. de Humboldt visita les montagnes qui bordent le lac de Valencia vers le süd, et qui ferment pour ainsi dire le rivage septentrional du grand bassin dës llartos ou savanes de Caracas. Pour descendre des vallées d’Aragua dans ces savanes, il faut franchir les montagnes de Gùigue et de Tueutunemo, cëst-à-dirë d’uh pays cultivé passer dans Une' ♦aste solitude.

Le 0 mars, M. de Humboldt quitta les vdllées d’Àràgvra en longeant Je lâc de Valencia. II aperçut des bandes nombreuses de singes, hotamme’fi't de l’eSpèce nommée aragnates, espèce qui a un aspect triste et un hurlement uniforme qu’on distingue à huit cents

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toises de distance. Les Indiens prétendent que lorsque les araguates remplissent la forêt de leurs hurlements, il y en a toujours un qui chante comme chef de chœur. M. de llumboldt reconnut l'exactitude de celte observation. 11 vit en outre que quand une femelle est sur le point de mettre bas, le chœur suspend ses hurlements jusqu’au moment de la naissance du petit. Les Indiens croient que pour guérir de l’asthme, il suffit de boire dans le tambour osseux de l’os hyoïde de l’araguate, parce que cet animal a un volume de voix extraordinaire qui doit, disent-ils, donner à l’eau qu’on y verse la vertu de guérir les affections du poumon.

Le 10 mars, RI. de llumboldt était à la villa de Cura, par 14° 2’ 47” de latitude nord, lieu qu’ont rendu célèbre les miracles d’une image de la Vierge. Notre voyageur passa ensuite dans les plaines de l’Orénoque, et voici quelques-unes des observations qu’il y a faites :

« Il y a quelque chose d’imposant, mais de triste et de lugubre dans le spectacle uniforme de ces steppes. Tout y paraissait immobile : à peine quelquefois l’ombre d’un petit nuage qui parcourt le zénith et approche de la saison des pluies se projette sur la savane. Je ne sais si l’on n’est pas autant surpris au premier aspect des llanos qu’à celui de la chaîne des Andes. Les pays montagneux, quelle que sdit l’élévation absolue des plus hautes cimes, ont une physionomie analogue; mais on s’accoutume avec peine à la vue des llanos de Vénézuéla et de Casanare, à celle des pampas de Buénos-Ayres et du Chaco, qui rappellent sans cesse, et pendant des voyages de vingt à trente jours, la surface unie de l’Océan. J’avais vu les plaines ou llanos de la Mancha, en Espagne, et les bruyères qui s’étendent depuis l’extrémité du Jutland, par le Lunebourg et la Westphalie, jusqu’en Belgique. Ces dernières sont de véritables steppes dont l’homme, depuis des siècles, n’a pu soumettre que de petites portions à la culture; mais les plaines de l’ouest et du nord de l’Europe n’offrent qu’une faible image des immenses llanos de l’Amérique méridionale. C’est dans le sud-est de notre continent, en Hongrie, entre le Danube et la Theisse; en Russie, entre le Borysthène, le Don et le Volga, que l’on rencontre ces vastes pâturages qui semblent nivelés par un long séjour des eaux, et qui terminent l’horizon de toutes parts. Les plaines de la Hongrie frappent l’imagination du voyageur par le jeu constant du mirage là où je les ai traversées, sur les frontières de l’Allemagne, entre Presbourg et Adenbourg; mais leur plus grande étendue se trouve plus à l’est entre Czegdel, Debreezin et Tittel. C’est une mer de verdure qui a deux issues, l’une près de Gran et de Waitzen, l’autre entre Belgrade et Widdin.

« On a cru caractériser les différentes parties du monde en disant que l’Europe a des bruyères, l’Asie des steppes, l’Afrique des déserts, l’Amérique des savanes; mais, par celle distinction, on établit des contrastes qui ne sont fondés ni dans la nature des choses, ni dans le génie des langues. L’existence d’une bruyère suppose toujours une association de plantes de la famille des érycinées; les steppes de l’Asie ne sont pas partout couvertes de plantes salines; les savanes de Vénézuéla offrent avec les graminées de petites mimoses herbacées, des légumineuses et d’autres dicotylédonées. Les plaines de la Songarie, celles qui s’étendent enlre le Don et le Volga, les puszta de la Hongrie, sont de véritables savanes, des pâturages abondants en graminées, tandis que les savanes à l’est et à l’ouest des montagnes Rocheuses et du Nouveau-Mexique, produisent des chenopodiées qui renferment du carbonate et du muriate de soude. L’Asie a de véritables déserts dépourvus de végétation, en Arabie, dans le Gobi et en Perse. Depuis qu’on a mieux appris à connaître les déserts de l’intérieur de l'Afrique, si longtemps et si vaguement réunis sous la dénomination de désert de Sahara, on a observé que, dans ce continent, comme en Arabie, il y a des savanes et des pâturages enclavés au milieu de terrains nus et arides. Ce sont

ces derniers, ces déserts couverts de graviers, dépouillés de végétaux, qui manquent presque entièrement au Nouveau-Monde. Je n’en ai vu que dans les parties basses du Pérou, entre Amotapa et Coquimbo, sur les bords de la mer du Sud. Les Espagnols les appellent non des llanos, mais les desierlos de Sechura et d’Atacamez. Celle solitude a peu de largeur, mais quatre cent quarante lieues de long. La roche y perce partout à travers les sables mouvants. 11 n’y tombe jamais une goutte d’eau; et, comme dans le désert de Sahara, au nord de Tombouctou, le désert péruvien présente, près de Iluaura, une riche mine de sel gemme. Partout ailleurs dans le Nouveau-Monde, il y a des plaines désertes, parce qu’elles sont inhabitées, mais non de véritables déserts.

« Les mêmes phénomènes se répètent dans les régions les plus éloignées ; et au lieu de désigner ces vastes plaines dépourvues d’arbres par la nature des herbes qu’elles renferment, il paraît simple de les distinguer en déserts et en steppes ou savanes ; en terrains nus, sans traces de végétaux, et en terrains couverts de graminées ou de petits végétaux de la classe des dicotylédonées. On a désigné dans beaucoup d’ouvrages les savanes de l’Amérique, surtout celles de la zone tempérée, par le nom de prairies ; mais-ce mot me paraît peu applicable à des pâturages souvent secs, quoique couverts d'herbes de quatre à cinq pieds de haut. Les llanos et les pampas de l’Amérique méridionale sont de véritables steppes. Ils offrent une belle verdure pendant la saison des pluies; mais dans le temps des grandes sécheresses, ils prennent l’aspect d’un désert. L’herbe se réduit alors en poudre ; la terre se crevasse; le crocodile et les grands serpents restent ensevelis dans la fange desséchée, jusqu à ce que les premières ondées du printemps les réveillent d’un long assoupissement. Ces phénomènes se présentent sur des espaces arides de cinquante à soixante lieues carrées, partout où la savane n’est pas traversée par des rivières ; car sur le bord des ruisseaux et autres petites mares qui renferment une eau croupissante, le voyageur rencontre de distance en distance, même pendant l’époque des grandes sécheresses, des bouquets de mauritia, palmiers dont les feuilles en éventail conservent une brillante verdure. »

Les steppes de l’Asie, ajoute encore M. de Humboldt, sont toutes hors des tropiques et forment des plateaux très élevés, tandis qu’en Amérique, sauf sur le dos des montagnes du Rlexique, du Pérou et de Quito, les llanos ont très peu de hauteur au-dessus du niveau de l’Océan, et appartiennent toutes à la zône; elles n’ont pas, comme les steppes de l’Asie australe et les déserts de la Perse, ces lacs sans écoulement, ces petits systèmes de rivières qui se perdent ou dans des sables ou par des filtrations souterraines; elles sont inclinées vers l’est et le sud, et leurs eaux courantes sont des affluents de l’Orénoque. Enfin, ce qui caractérise le plus les savanes ou steppes de l’Amérique méridionale, c’est le manque absolu de collines et d’inégalités, le niveau parfait de toutes les parties du sol : voilà pourquoi les premiers conquérants espagnols ne les ont nommées ni déserts, ni savanes, ni prairies, mais plaines, los llanos. Les seules ondulations qu’elles présentent sont quelques hauts-fonds et quelques petites éminences convexes qui s’élèvent insensiblement a quelques toises de hauteur.

Lorsqu'on entend parler de cette innombrable quantité de chevaux, de bœufs et de mulets répandus dans les plaines de l’Amérique, on oublie assez généralement qu’en Europe, chez les peuples agriculteurs, il en existe des quantités également prodigieuses. La France nourrit plus de six millions de gros bétail, et l’empire autrichien treize millions quatre cent mille têtes.

A Calabozo, M. de Humboldt eut occasion de voir beaucoup de poissons électriques, notamment des gymnotes et des torpilles, il avait déjà vu la torpille de Humana; mais les véritables gymnotes ou anguilles

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électriques des bassins d'eau stagnante et des affluents de l’Orénoquo occasionnaient des commotions beaucoup plus fortes, lïn effet, le gymnote est le plus grand des poissons électriques; il y en a de cinq a six pieds de long. Cet animal se plaît, comme nos anguilles, à avaler et à respirer de l'air à la surface de l’eau. On ne s'expose pas témérairement aux premières commotions d’un gymnote grand et fortement irrité, la douleur et l’engourdissement sont très violents.

La ville de Calabozo ou Calabaco est située par 8° £i6' 8” de latitude nord, 60° 10’ 40” de longitude ouest. N. de Humboldt en partit le 24 mars et passa à gué le rio Uruticu, qui est rempli de crocodiles très féroces. 11 rencontra de grandes mares d'eau près desquelles il aperçut d'énormes serpents boa. A mesureque les mares se dessèchent, ces animaux s’enfoncent dans la boue pour y chercher le degré d’humidité qui donne de la flexibilité à leur peau et à leurs téguments ; c’est dans cet état qu’ils s'engourdissent, en conservant peut-être une communication avec l’air extérieur.

Notre voyageur atteignit bientôt San-Fernando de Apure, ville située sur une grande rivière navigable, près de l’embouchure d’une autre rivière qui traverse la province entière de Varinas; cette situation est extrêmement avantageuse pour le commerce; les cuirs, le cacao, le coton et l’indigo refluent par cette ville vers les bouches de l'Orénoque. Pendant la saison des pluies de grands bâtiments remontent depuis l’Angostura jusqu'à San-Fernando, et par le rio Santo-Domingo jusqu'à Torunos , le port de la ville de Varinas. A cette même époque les inondations des rivières, qui forment un dédale d’embranchements entre l'Apure, l'Arauca , le Capanaparo et le Sinaruco, couvrent un pays de près de quatre cents lieues carrées. Dans ce bassin les savanes ont de douze à quatorze pieds d’eau, et offrent l'aspect d'un lac immense. Les villages et les fermes placés sur des espèces de hauts-fonds s’élèvent à peine de deux ou trois pieds au-dessus de la surface des eaux. Tout rappelle ici les inondations de la Basse-Egypte et la lagune de Xarayes au Brésil. Les crues des rivières de l’Apure, du Mêla et de l’Orénoque sont périodiques.

Parti de San-Fernando , le 30 mars, par 34 degrés de chaleur du thermomètre à l’ombre, M. de Humboldt s’embarqua sur l'Apure pour joindre l’Orénoque et le Rio-Negro. En entrant de l’Apure dans l'Orénoque , il reconnut à ce grand fleuve une largeur aux eaux basses de dix-neuf cent six toises, largeur qui , dans le temps des pluies, atteint jusqu’à cinq mille cinq centdix-sept toises. 11 descendit ce même fleuve, franchit les grandes cataractes ou rapides formées par le passage de l'Orénoque à travers les montagnes de la Parime , entre les 5 et 6 degrés de latitude nord , cent lieues à l’ouest des Gordillières de la Nouvelle- Grenade.

Entre les 4e et 8e degrés de latitude , l’Orénoque sépare la grande forêt de la Parime des savanes nues de l’Apure, du Meta et du Guaviare ; il forme aussi la limite entre des hordes de mœurs différentes. A l'ouest, errent dans des plaines dépourvues d'arbres, lesGuahibos, les Chirocoas et les Guamos, peuples sales, dégoûtants, fiers de leur sauvage indépendance, et difficiles à fixer au sol et à habituera des travaux réguliers. C’est pour cela qu’on les appelle Indios andantes ou Indiens vagabonds. A l’est, vivent les Macos, les Salivas, les Curacicanas, les Parecas et les Marquiritares, peuples doux , tranquilles et adonnés à l’agriculture.

Chez ces sauvages, comme dans les solitudes de la Guyanne et chez les habitants à demi civilisés, et comme chez les insulaires de la mer du Sud, M. de Humboldt a remarqué que beaucoup de jeunes femmes ne veulent pas être mères. « Si elles ont des enfants, dit-il, ceux-ci sont exposés non-seulement aux dangers de la vie sauvage, mais encore à d’autres dangers qui naissent des préjugés populaires les plus bizarres. Les enfants sont-ils frères jumeaux , on ne peut les conserver en vie tous deux ; ce serait s’exposer à la

risée publique, et ressembler aux rats, aux sarigues, aux plus vils animaux, qui mettent bas un grand nombre de petits àla fois.» 11 y a plus encore : « Deux enfants nés d’un môme accouchement ne peuvent appartenir à un même père. » C’est là un axiôme de la physiologie des Indiens Salivas; et, sous toutes les zones, dans les différents états de la société, lorsque le peuple s’empare d'un axiôme, il y lient plus que les hommes instruits qui l’ont hasardé les premiers. Pour ne pas troubler la tranquillité du ménage, les vieilles parentes de la mère ou les sages-femmes se chargent de faire disparaître un jumeau. A-t-il quelque difformité physique, le père le tue sur-le-champ ; on ne veut que des enfants bien faits et robustes , car les difformités indiquent quelque influence du mauvais esprit. Quelquefois les enfants d'une constitution très faible subissent le même sort. Demandez au père ce qu’est devenu un de ses fils, il feindra une mort naturelle. Il désavouera une action qui lui paraît blâmable , mais non criminelle. « Le pauvre mûre (fils), vous dira-t-il, ne pouvait nous suivre : il aurait fallu l’attendre à chaque instant; on ne l’a pas revu; il n’est pas venu coucher où nous passâmes la nuit. » Telles sont la candeur et la simplicité des mœurs, tel est le bonheur si vanté de l’homme dans son état dénaturé ! On lue son fils, pour échapper au ridicule d’avoir des jumeaux, pour ne pas voyager plus lentement, pour ne pas s’imposer une légère privation.

Toutefois, ces actes de cruauté sont moins fréquents qu’on ne le pense. On aurait tort de les attribuer à l'état de polygamie dans lequel vivent les indigènes non catéchisés. La polygamie diminue sans doute le bonheur domestique et l’union intérieure des familles; mais cet usage, sanctionné par l’islamisme, n’empêche pas les Orientaux d’aimer tendrement leurs en fants. Chez, les Indiens de l’Orénoque, le père ne rentre chez lui que pour manger et pour se coucher dans son hamac ; il ne prodigue de caresses ni à ses enfants en bas âge , ni à ses femmes destinées à le servir. L’affection paternelle ne commence à se montrer que lorsque le fils est devenu assez fort pour prendre part à la chasse , à la pêche et aux travaux agricoles dans les plantations.

Si la funeste habitude de prendre des breuvages qui font avorter diminue le nombre des naissances , ces breuvages n’altèrent pas assez la santé pour empêcher les jeunes femmes d’être mères à un âge plus avancé. Ce phénomène, bien remarquable sous le rapport physiologique, a frappé depuis longtemps les moines missionnaires. En Europe, disent-ils, les femmes mariées craignent d’avoir des enfants , parce qu’elles ne savent comment les nourrir , les vêtir, les doter. Toutes ces craintes sont inconnues aux femmes de l’Orénoque. Elles choisissent le temps où elles veulent être mères, d’après deux systèmes diamétralement opposés, selon les idées qu’elles se forment des moyens de conserver la fraîcheur et la beauté. Les unes prétendent , et celte opinion est la plus générale , qu’il vaut mieux commencer lard à avoir des enfants pour pouvoir se livrer sans distraction , dans les premières années du mariage-, aux travaux domestiques et agricoles. D’autres pensent, au contraire, quelles fortifient leur santé et parviennent à une vieillesse plus heureuse , lorsqu’elles sont devenues mères très jeunes. Selon que les Indiens adoptent l'un ou l’autre de ces systèmes, les médicaments abortifs sont administrés à des époques différentes.

En réfléchissant sur ces calculs de l’égoïsme parmi les sauvages , « on croit devoir, dit M. de Humboldt, féliciter les peuples civilisés de l’Europe de ne pas avoir eu connaissance jusqu’ici d 'ecboliques, en apparence si peu nuisibles à la santé. L’introduction de ces breuvages augmenterait peut-être la dépravation des mœurs dans des villes où un quart des enfants ne voient le jour que pour être abandonnés de leurs parents. Cependant il serait possible aussi que, dans nos climats, les nouveaux abortifs offrissent le même dan-

HISTOIRE DES VOYAGES

./■ , • i* que l’usage de la sabine, de l’aloès, et des huiles essentielles de cannelle et de girofle. »

I.a constitution robuste du sauvage , dans lequel les différents systèmes sont plus indépendants les uns des autres, résiste mieux et plus longtemps à l’excès des stimulants et à l’emploi des agents délétères que la constitution faible de l’homme civilisé.

Dans ses explorations sur l’Orénoque, M. de Ilumtioldt eut à souffrir beaucoup des moustiques et des laringouins Vers le haut Orénoque l’atmosphère en : urmille bien plus que vers le bas Orénoque, parce • oie dans le premier le fleuve est environné d’épaisses mrê ts. Avec la diminution de l’eau et la destruction des bois, les mosquitos diminuent dans le nouveau continent; mais les effets de ces changements sont aussi lents que les progrès de la culture. Les villes d’Angostura, de Nueva-Barcelona et de Monipox, cette dernière sur la Magdalena, où par un défaut de police les rues, les grandes places et l'intérieur des cours se trouvent couverts de brousailles, sont tristement célèbres par l'abondance des zancudos.

Les blancs nés sous la zone torride se promènent impunément pieds nus dans le même appartement où l’Européen, récemment débarqué, est exposé à l’attaque des ningos ou chiques Ces animaux, presque invisibles à l'œil, s’introduisent sous les ongles des pieds , et y acquièrent la grosseur d’un petit pois par le prompt accroissement des œufs placés dans un sac particulier sous le ventre de l'insecte. Le nigua distingue donc ce que l’analyse chimique la plus délicate ne saurait distinguer, le tissu cellulaire et le sang d’un Européen de ceux d’un blanc créole. 11 n’en est point ainsi des moustiques. Ces insectes, quoi qu’on en dise, sur les côtes de l’Amérique méridionale , attaquent également les indigènes et les Européens; il n’y a que les effets de la piqûre qui soient différents dans les deux races d'hommes. La même liqueur venimeuse , déposée dans la peau de l’homme cuivré de race indienne et dans celle d’un homme blanc nouvellement débarqué, ne cause pas d’enflure au premier, tandis quelle produit chez le second des ampoules dui es , fortement enflammées et douloureuses pendant plusieurs jours.

M. de Iiumboldt et son compagnon de voyage , M. Bonpland , eurent occasion de remarquer que l’usage immodéré des bains, tout en calmant la douleur des anciennes piqûres des zancudos , rendait le corps beaucoup plus sensible aux piqûres nouvelles. En se baignant plus de deux fois par jour, on met le corps dans un état d’irritation nerveuse dont on ne peut , à ce qu’il paraît, se former une idée en Europe.

La voracité des mosquitos dans certains endroits sur l’Orénoque et sur le Rio-Magdalena , l’acharnement avec lequel ils attaquent les hommes pour leur sucer le sang, l’activité du venin, variable dans la même espèce , sont des faits bien remarquables ; ils trouvent cependant leur analogie dans les classes des grands animaux. Le crocodile de l'Angostura poursuit h s hommes , tandis qu’on se baigne tranquillement à Nueva-Barcelona dans le Rio-Neveri , au milieu de ces reptiles carnassiers. Les jaguars de Maturin , de Cumanacou et de l’isthme de Panama sont lâches en comparaison de- ceux de l’Orénoque. Les Indiens savent très bien que les singes de telle ou telle vallée sont faciles à rendre domestiques , tandis que d’autres individus de la même espèce, pris ailleurs , se laissent plutôt mourir de faim que de se soumettre à l’esclavage.

Tout ce qui flotte autour de la tête et des mains contribue ?i chasser les insectes ; plus on s’agite, moins on s’expose à êire piqué.

En longeant le Cassiquiare, M. de Humboldt vit que les Indiens du bord de cette rivière et du Rio-Negro sont très intelligents, mais que malheureusement ils étaient plus occupés de la fabrication du poison curare que des travaux de l’agriculture, bien que le sol soit excellent. Il visita ensuite les Otomaques, peu-

ples qui, lors des inondations de l’Orénoque, ne mangent que de la terre, car ils regardent comme nutritif tout ce qui apaise leur faim. Cette terre est onctueuse, et ils la préparent en grosses boulettes dont ils avalent une quantité prodigieuse. Les- mêmes peuples s’enivrent avec de la poudre fermentée de uiopo qu'ils aspirent par le nez à travers un os fourchu dont les deux extrémités aboutissent aux narines.

M. de Humboldt reparut le 23 juillet à la ville de Nueva-Barcelona, peuplée d’environ seize mille âmes, et située par 10» 6’ 52” de latitude nord. Son climat est moins chaud que celui de Cumana, mais humide et un peu plus malsain jusqu’à la saison des pluies. Au sud-est de Nueva-Barcelona, à deux lieues de distance, s'élève une haute chaîne de montagnes, adossée au Cerro del Bergantin, qui est visible à Cumana. Cet endroit est connu sous le nom des eaux chaudes.

Notre voyageur quitta les parages de Cumana pour se rendre à l'île de Cuba. Mais avant d’y arriver il donne dans son ouvrage quelques développements généraux sur les pays qu’il vient de parcourir, notamment sur le Vénézuéla, gouverné jusqu’en 1810 par l’Espagne et réuni vers cette époque à la Nouvelle- Grenade sous le titre de république de Colombie. Titre qui a été depuis modifié, cette vaste république ayant été partagée en deux parties appelées, l’une, Nouvelle-Grenade, et l’autre, le Vénézuéla.

Seize mois passés dans le Vénézuéla et dix-huit mois dans la Nouvelle-Grenade lui ont permis d’acquérir des notions posilives sur ces vastes et lointaines contrées, dans lesquelles il venait d’accomplir un voyage de treize cents lieues marines au sein des terres, dont plus de six cent cinquante en bateau sur les fleuves ou rivières. Il avait également visité le Pérou et quelques parties du Mexique, et les documents qu'il s’est procurés lui ont permis d’asseoir sur l'ensemble de l’Amérique espagnole des considérations statistiques d’un haut intérêt.

Suivant quelques auteurs, en 1913 le Mexique dont ils croient que la population est doublée tous les vingtdeux ans, aura cent douze millions d'habitants et les Etats-Unis cent quarante millions. Il se peut, comme l’observe M. de Humboldt, que deux ou trois cents millions d’hommes trouvent un jour leur subsistance dans l’étendue du Nouveau-Monde entre le lac de Nicaragua et le laç Ontario ; il est possible que les Etats- Unis comptent dans un siècle quatre-vingts millions d’habitants, en admettant un changement progressif dans la période du doublement de vingt-cinq à trentecinq et a quarante-un ; mais le même M. de Humboldt doute que l'accroissement de la population dans le Vénézuéla, dans la Nouvelle-Grenade et au Mexique, puisse être en général aussi rapide qu’aux Etats-Unis. Ces derniers, dépourvus de hautes chaînes de montagnes et situés sous la zone tempérée, offrent une immense éœndue de terrain à cultiver. Il est vrai que dans l’Amérique espagnole la terre peut produire davantage, puisque le froment y donne de vingt à vingtquatre grains pour un ; mais des montagnes sillonnées par des crevasses presque inaccessibles , des steppes nues et arides, des forêts qui résistent à la hache et au feu, une atmosphère remplie d’insectes venimeux?* sont de puissants obstacles au progrès de l'agriculture et de l’industrie. Au Mexique lesgrandes surfaces sont dépourvues de sources , les pluies y sont très rares et le manque de rivière navigable ralentit la navigation. Dans le Vénézuéla les lianes de l’Orénoque paraissent inabordables aux colons les plus intrépides. 11 en est tout autrement aux Etats-Unis. On sait que par la multiplication d’une seule famille un continent jadis désert pourrait dans l’espace de huit siècles compter plus de huit milliards d'habitants; mais ce ne sont point là les destinées qui, d’après l’opinion de M. de Humboldt , soient inévitablement réservées à l’Amérique.

Sur trente-quatre millions d’habitants, dont M. de

HUMBOLDT

Humboldt présume (pio se compose la populal i< > n d'Amérique , cliitT. o que l'on croit aujourd'hui (1853) devoir porter h cinquante millions, il distingue, selon les trois races prépondérantes, seize millions dans les possessions des Espagnols-Américains ; dix millions dans celle des Anglo-Américains, et près de quatre millions dans celle des Portugais -Américains. Ces populations sont aujourd hui dans les rapports de quatre, deux et demi, un. L'aréa des Etats-Unis de l’Amérique septentrionale est presque d’un quart plus grande que celle de la Russie d'Europe, et l’Amérique espagnole est de la même quantité plus étendue que l’Europe entière. Le Brésil, dont la population est de près de cinq millions d'habitants, renferme vers l’ouest des pays extrêmement déserts, et dont la plupart sont encore totalement inconnus, comme le prouvent les voyages de M. Walsh, de M. Geoffroy-Saint-Hilaire, et autres relations postérieures.

La superficie entière des possessions espagnoles excédait trois cent soixante-onze mille trois cents lieues carrées, pour seize millions sept cent quatrevingt-cinq mille individus. Les possessions des Portugais-Américains comprenaient deux cent cinquantesix mille neuf cent quatre-vingt-dix lieues carrées et quatre millions d’habitants, et les possessions des Anglo-Américains (Etats-Unis) cent soixante-quatorze mille trois cents lieues carrées, avec dix millions deux cent vingt mille habitants en 1823. Aujourd’hui ce dernier chiffre est accru de plus de deux millions, comme aussi, d après le relevé officiel de 1822, la république de Colombie comptait trois millions et demi d'habitants, au lieu des deux millions sept cent quatrevingt-cinq mille que lui assigne M. de Ilumboldt.

Le Brésil, en 1818, comptait trois millions six cent dix-sept mille neuf cents individus dont un million sept cent vingt-huit mille nègres esclaves-, huit cent quarante-trois mille blancs ; quatre cent vingt-six mille libres, de sang mêlé ; deux cent cinquante-neuf mille quatre cents Indiens de différentes tribus ; deux cent deux mille esclaves de sang mêlé; cent cinquanteneuf mille cinq cents noirs libres.

La population totale’ de l'archipel des Antilles est d’environ deux millions huit cent cinquante mille habitants, dont huit cent quatre-vingt mille pour l'île de Cuba.

Des considérations sur la population, M. de Humboldt passe aux moyens naturels ou artificiels de communication entre les peuples des Etats américains des régions équinoxiales.

Si l’on parvenait, dit-il, à substituer au partage de Villa-Bella, par 15» et demi de latitude, entre le rio de la Madeira et le rio Paraguay, un canal de cinq mille trois cents toises de longueur, une navigation intérieure se trouverait ouverte entre l’embouchure de l’Orénoque et celle du Rio de la Plata, entre l’Angostura et Montevideo. La direction des grandes rivières dans le sens des méridiens offrirait peut-être une limite naturelle , entre les possessions portugaises et espagnoles, limite qui suivrait l’Orénoque, le Cassiquiare, le Rio-Negro, les rives de 1 Amazone, sur une longueur de vingt lieues, le rio de la Madeira, le Guajaoré, l’Aguapehi, le Jauru, le Paraguay et le Parana %u Rio de la Plata, el formerait une ligne de démarcation de plus de huit cent soixante lieues. Les Espagnols-Américains possédaient, à l’est de cette limite, le Paraguay et une partie de la Guyane espagnole; les Portugais-Américains ont occupé à l’ouest un pays entre le* Javary et le rio de la Madeira, entre le Hutu mayo et les sources du Rio-Négro. Ce n’est pas seulement, ajoute M. deHumboldt, des côtés du Brésil et du Pérou que la civilisation s’est avancée vers les régions centrales, elle y a pénétré aussi par trois autres voies, par l’Amazone, l’Ürénoque et le Rio de la Plata ; elle a remonté les affluents de ces trois fleuves et leurs embranchements secondaires.

Dans l’état actuel des choses, observe encore le sa- - vant voyageur, il n’y a continuité de terrains cultivés,

ou, pour mieux dire, contiguïté d'établissement s chrétiens, que sur un très petit nombril de points. I.e Brésil ne louche au Vénézuéla que par la bande d s missions du Rio Negro du Cas -i |uiare et de I Oréno que ; il ne touche au Pérou que par les missions du Haut Maragnon et celles de la province de May nas, entre Loreto etTabatinga. C’estpar de petites languesde terre défrichées que seiiennent les divers Etats du Nouveau-Monde. Entre le Rio-Brancoel le Rio-Carony, entre le Javary et le Guallaga, le Mamoré et les montagnes de Couzco, des terrains qui sont habités par des sauvages, et qui n’ont jamais été parcourus par des blancs, séparent, comme des mers intérieures, les parties civilisées de Vénézuéla, du Brésil au Pérou. La civilisation européenne s’est répandue comme par rayons divergents, des côtes ou des hautes montagnes voisines des côtes, vers le centre de l’Amérique du sud, et l’influence des gouvernements diminue à mesure que l’on s’éloigne du littoral. Des missions entièrement dépendantes du pouvoir monacal, habitées par la seule race des indigènes cuivrés, forment une vaste ceinture autour des régions anciennement défrichées, et des établissements chrétiens se trouvent placés sur la lisière des savanes et des forêts, entre la vie agricole et pastorale des colons et la vie errante des chasseurs.

Dans la république de Colombie , six fois plus grande que l’Espagne, et à peu près d’une étendue égale aux Etats-Unis à l’ouest du Mississipi, le rapport est de trente habitants par lieue mariqe carrée ; à la Nouvelle-Grenade proprement dite, qui forme aujourd'hui un Etat, ainsi que la province de Quito, superficie de près de quatre fois celle de l’Espagne , ce rapport est de trente-quatre; au Vénézuéla, deux fois étendu comme l’Espagne, il est de vingt-trois; à Cumana, il est de trente-sept ; à Caracas, de quatrevingt-un ; à Maracaybo , avec Mérida et Truxillo, de quarante ; à Varinas, de vingt-huit ; à Guyana (Guyane espagnole), de deux : d’où il résulte que les provinces du nord de Vénézuéla sont relativement les mieux peuplées de l’Etat de ce nom ; mais elles le sont moins que certaines provinces du Mexique, telles que Mexico et la Puébla. En somme, la plus peuplée des provinces du Vénézuéla est celle de Caracas ; mais, considérée dans son ensemble, cette province, sans en exclure les llanos , n’a encore que la population relative du Tenessée aux Etats-Unis , et celte même province, en en excluant les llanos, offre dans sa partie septentrionale, sur plus de dix-huit cents lieues carrées, la population relative de la Caroline du sud. Ces dix-huit cents lieues carrées, centre de l’industrie agricole , sont deux fois plus habitées que la Finlande; ‘mais elles le sont encore d’un tiers de moins que la province de Cuença, la plus peuplée de toute l’Espagne.

Sous le rapport des productions, lorsqu’on embrasse d’un coup d œil le sol du Vénézuéla et de la Nouvelle- Grenade, on reconnaît, ditM. de Humboldt, qu’aucun autre pays de l’Amérique espagnole ne fournit au commerce une aussi grande variété et une aussi grande richesse.

La république de Vénézuéla offre à elle seule presque tout le cacao dont l’Europe, a besoin annuellement. Cette même république fournit la majeure partie du quinquina qu exporte le nouveau continent. Les montagnes de Mérida, de Santa-Fé, de Popayan, de Quito et de Loxa produisent les plus belles qualités de l’écorce fébrifuge que l’on connaisse jusqu’à ce jour. La province de Caracas produit aussi beaucoup de café el d’indigo, en même temps que l’on connaît dans le commerce le sucre , le coton et les farines de Bogota, l’ipécacuanha des rives de la Magdaléna , le tabac de Varinas, le cortex angosturæ de Carony , le baume des plaines de Tolu , les cuirs et les viandes sèches des llanos, les perles de Panama, du Rio Ha cha et de la Marguerite , enfin l’or de Popayan el 1 ) platine de Choco et de Barbacoas.

C’est le cacao qui a donné jadis le plus de célébrité

HISTOIRE DES VOYAGES

Tout y paraissait immobile, à peine quelquefois l’ombre d'un petit nuage.

au Venezuela; la culture en diminue à mesure que celles du café, du coton et du sucre augmentent; elle marche progressivement de l'ouest à l’est. Le cacao n’intéresse pas seulement comme objet de commerce extérieur, il a de l'importance comme nourriture du peuple. Le cacao des provinces de Caracas, de Barcelone et de Cumana , dont les plus célèbres qualités sont celles d’Urilucu, de Capiriqual et de San-Bonifacio, est de beaucoup supérieure au cacao de Guayaquil, et ne le cède qu’à celui de Soconusco et de Gualan près d’Omoa, qui n’entre presque pas dans le commerce d’Europe.

Les pelils plateaux de deux cent cinquante-quatre à quatre cents toises de hauteur , qu’offrent fréquemment les provinces de Caracas et de Cumana (dans les Cordillières du littoral et de Caripe), offrent des sites tempérés et extrêmement favorables à celte culture. Le colon des vallées d’Aragua , de Maracaybo et du golfe de Caracio est d’une très belle qualité. L’indigo se cultive àvec avantage dans les provinces du Caracas et de Varinas. Le tabac du Vénézuéla est non-seulement de beaucoup superieurà celui de Virginie, il ne lui cède en qualité qu’au tabac de l île de Cuba et du Rio-Negro. Le froment est cultivé à des hauteurs qui n’excèdcnt pas trois cents toises au-dessus du niveau • de la mer, cette culture descend même jusque vers les plaines brûlantes des côtes.

La partie occidentale de la république colombienne, c’est-à-dire la Nouvelle-Grenade, aura toujours, par la masse de ses montagnes et l’étendue de ses plateaux , de grands avantages , sous le rapport de la production des céréales, sur la partie orientale de Colombia (le Vénézuéla) ; de sorte que la concurrence des farines du Socorro et de Bogota, qui descendent par le Mêla, sera à redouter pour les régions situées au nord de l’Orénoque. Là où les régions tempérées avoisinent les régions chaudes, entre trois cents et cinq cents toises de hauteur (comme dans les sites tempérés des provinces de Cumana et de Caracas), les cultures du sucre, du café et des céréales sont à la fois possibles , et l’expérience prouve assez génîralement qu’on préfère les deux premières co.mne plus lucratives.

Le quinquina croît en belles espèces à la Nouvelle- Grenade et dans la partie occidentale du Vénézuéla. On recueille l’écorce fébrifuge de ce précieux végétal sur l’une et l’autre pente de la Sierra-Nevada de Mérida. Ce sont jusqu’ici de tous les véritables quinquinas ( chichonu’ ) ceux que l'on a trouvés le plus à l'est dans l’Amérioue méridionale.

Trois zones particulières se distinguent dans le Vénézuéla, pour la vie agricole , la vie pastorale et la vie des peuples chasseurs; elles se succèdent du nord au sud des côtes Yers l’équateur. En avançant-

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Pont naturel d’Icononzo.

dans cette direction, on traverse, pour ainsi dire, dans l’espace les diiïérentes stations que le genre humain aparcourues dans la suite des siècles, en avançant vers la culture et en jetant les fondements de la société civile. La région littorale est le centre de l’industrie agricole ; la région des llanos ne sert qu’aux pâturages des animaux que l’Europe a donnés à l’Amérique, et qui y vivent dans un état demi-sauvage. Chaeune de ces régions a sept à huit mille lieues carrées ; plus au sud, entre le Delta de l’Orénoque, le Gassiquiare et le Rio-Negro, se développe une vaste étwhdue de terrains grande comme la France, habitée par des peuples chasseurs.

La consommation de la viande est immense dans le Vénézuéla, et la diminution des animaux y influe plus que partout ailleurs sur le bien-être des habitants. La ville de Caracas, dont la population est d'environ un quinzième de celle de Paris, consomme plus que la moitié de la viande de bœufque l’on consomme annuellemei^t dans la capitale de la France. A Mexico, dont la population est quatre fois plus petite que celle de Paris, où l'on tue par année près de soixante et onze nulle bœufs, la consommation n'excède pas seize mille trois cents bœufs : elle ne paraît conséquemment pas beaucoup plus grande qu’à Paris. Mais il ne faut pas oublier, 1° que Mexico est situé sur un plateau cultivé eu céréales et éloigné des pâturages ; 2° que cette ville

compte parmi ses habitants presque un quart d’indiens cuivrés qui mangent très peu de viande; et 3« que la consommation de Mexico, en moutons et porcs, est très considérable, tandis qu’à Paris elle est beaucoup moindre.

Les côtes de Vénézuéla ont, par la beauté de leurs ports, par la tranquillité de la mer qui les baigne, et par les superbes bois de construction dont elles sont couvertes, de grands avantages sur les côtes des Etats- Unis. Nulle part dansle monde on ne trouve des mouillages plus rapprochés, des positions plus convenables pour l’établissement de ports militaires. La mer de ce littoral est constamment calme comme celle qui s’étend de Lima à Guayaquil. Les tempêtes et les ouragans des Antilles ne se font jamais sentir sur la Costa / inné ; et quand , après le passage du soleil par le méridien , de gros nuages chargés d’électricité s'accumulent sur la chaîne côtière, cet aspect souvent menaçant du ciel, observe M. de Humboldt, n’annonce au pilote habitué à fréquenter ces parages qu’un grain de vent qui oblige à peine de serrer ou d’amener les voiles. De belles forêts présentent des ressources précieuses pour établir des chantiers de construction. Les bois de la montagne peuvent, dit le même voyageur, rivaliser avec ceux de l île de Cuba, de Huasacualco, de Guayaquil et de San-Blas.

Quant aux moyens de commerce de Vénézuéla, ce

pays étant dépourvu de grandes routes et de roulages, ils sont restreints à la navigation intérieure et extérieure. L’uniformité de température qui règne dans la majeure partie de ces provinces cause, dit ftl. de Huraboldt, une telle égalité dans les productions agricoles indispensables à la vie, que le besoin des échanges s'y fait moins sentir qu’au Pérou,' à Quito et dans la Nouvelle-Grenade, où les climats les plus opposés se trouvent réunis sur un petit espace de terrain. La farine des céréales est presque un objet de luxe pour la grande masse de la population : chaque province participant à la possession des llanos, c’est-à-dire à celle des pâturages, tire sa nourriture de son propre sol. L’inégalité des récoltes de maïs , effet de la fréquence plus ou moins grande des pluies, le transport du sel, et la prodigieuse consommation des viandes dans les districts les plus peuplés, donne lieu sans doute à des échanges entre les llanos et les côtes ; mais, dit encore M. de Humboldt, le grand et véritable objet du mouvement commercial dans l’intérieur du Vénézuéla est le transport des produits destinés à être exportés aux Antilles et en Europe, tels que le cacao, le coton, le café, l’indigo, la viande sèche et les cuirs. Malgré la multitude prodigieuse de chevaux et de mulets répandus dans les llanos, on ne s’y sert pas de charriots pour les transports, comme dans les pampas de Buenos-Ayres • tous les transports ont lieu à dos de mulets ou par eau.

En ce qui touche ce dernier point, celui de la navigation intérieure, il y a deux grandes lignes navigables qui existent, de l’ouest à l’est (par l’ Apure, le Meta et le Bas-Orénoque), et du sud au nord (par le Rio-Negro , le Cassiquiare , le haut et le bas Orénoque). La première de ces lignes fait refluer vers l’Angostura , par la Porluguesa , le Masparro , le rio de Santo-Domingo et l’Orivante, les productions delà province de Varinas; par le Kio-Casanare, le Crabo et le Pachaquiaro, les productions de la province de los Llanos et du plateau de Bogota. La seconde ligne de navigation , fondée sur la bifurcation de l’Orénoque, conduit à l’extrémité la plus méridionale de Colombie, à San-Carlos del Rio-Negro et à l’Amazone.

Dans l’état actuel de la Guyane, dit M. de Humboldt, la navigation au sud des grandes cataractes de l’Orénoque est presque nulle, et l’utilité des communications intérieures , tant avec le Para ou les bouches de l’Amazone qu’avec les provinces de Jaen et de Maynas, n’est fondée que sur de vagues espérances.

M. de Humboldt, en quittant ce sujet, passe à celui de la configuration du pays. Il examine et décrit les chaînes et groupes de montagnes , les arêtes de partage, les plaines ou llanos. 11 distingue dans la partie montagneuse de l’Amérique méridionale une chaîne et trois groupes de montagnes, savoir: Cordillière des Andes, que le géognoste peut suivre sans interruption, depuis le cap Pilares dans la partie occidentale du détroit de Magellan jusqu’au promontoire de Paria, vis-àvis de l’île de la Trinité; le groupe isolé de la Sierra- Nevada de Santa-Marta, le groupe des montagnes de ’Orénoque ou de la Parime, et celui des montagnes du Brésil.

Des trois groupes isolés de montagnes, c’est-à-dire de ceux qui ne sont pas des rameaux de la Cordillière des Andes et de sa continuation vers le littoral de Vénézuéla, il y en a un au nord et deux à l'est des Andes : le premier est la Sierra-Nevada de Santa-Marta ; les deux autres sont la Sierra de la Parime, entre les 4® et 8e degrés de latitude boréale, et les montagnes du Brésil entre les 15e et 28e degrés de latitude méridionale. De cette distribution singulière des grandes inégalités du sol naissent trois plaines ou bassins, qui contiennent ensemble une surface de quatre cent vingt mille six cents lieues carrées , ou quatre cinquièmes de toute l’Amérique méridionale, à l’est des Andes. Entre la chaîne côtière du Vénézuéla et le groupe de la Parime s’étendent les plaines de l’Apure et du Bas- Orénoque ; entre le groupe de la Parime et celui des

montagnes du Brésil, les plaines de l’Amazone, du Rio-Negro et de la Madeira ; entre les groupes du Brésil et l’extrémité australe du continent, les plaines du Rio de la Plata et de la ratagonie. Comme le groupe de là Parime dans la Guyane espagnole et celui du Brésil ne se rattachent pas vers l’ouest à la Cordillière des Andes de la Nouvelle-Grenade et du Haut-Pérou, les trois plaines du Bas-Orénoque, de l’Amazone et du Rio de la Plata communiquent ensemble par des détroits terrestres qui sont aussi dirigés du nord au sud, et traversées par des arêtes insensibles à la vue, mais formant séparation des eaux. Il n’entre point dans notre plan de reproduire ici, même en analyse, les savantes dissertations de M. de Humboldt sur ce sujet; nous craindrions d’ailleurs de faire double emploi avec quelques-unes des généralités que nous avons présentées dans la première livraison de Christophe Colomb. Ajoutons seulement cette simple reflexion sur les llanos.

Si les plaines de l’Amazone se distinguent en général des llanos de Vénézuéla et des pampas de Buenos-Ayres par l’étendue et l’épaisseur des forêts qui les couvrent, on est d’autant plus frappé de la continuité des savanes que l’on trouve dans la partie dirigée du sud au nord. On dirait que la mer de verdure ou bassin de Buenos-Ayres envoie un bras par les llanos de Tucuman, de Manso, du Chaco, des Chiquilos et des Mexos aux pampas del Sacramento, aux savanes du Napo, du Guaviare, du Néta et de l’Apure. Ce bras traverse, entre les 7e et 3« degrés de latitude méridionale, le bassin des forêts de l’Amazone, et l’absence d’arbres sur une si grande étendue de terrain est un phénomène assez remarquable, qui tient peut-être à d’anciennes révolutions du globe. Revenons maintenant à l’itinéraire de notre voyageur. M. de Humboldt fit voile de la rade de Nueva-Barcelona, le 24 novembre, pour l’île de Cuba, et traversa ainsi l’archipel des Antilles. Il atteignit le port delà Havane au commencement de décembre, et profita de son séjour dans ce port pour donner sur les Antilles et sur Cuba en particulier de nombreux détails, dont nous allons offrir la substance.

La surface entière des Antilles renferme près de huit mille trois cents lieues carrées de vingt au degré, dont les quatre grandes îles, Cuba, Haïti, la Jamaïque et Porto-Rico occupent sept mille deux cents lieues, ou près de neuf dixièmes. La population s’élevait en 1823 à deux millions huit cent quarante-troisjnille habitants.

Les Antilles espagnoles contiennent Cuba, Porto- Rico et la Marguerite. La population de Cuba est de sept cent mille âmes; celle de Porto-Rico de deux cent vingt-cinq mille, et celle de la Marguerite de dix-huit mille. Les Antilles anglaises comprennent la Jamaïque, peuplée de quatre cent deux mille âmes; la Barbade avec cent mille âmes; Àntigoa avec quarante mille âmes; Saint-Christophe avec vingt-trois mille âmes; Néris avec onze mille âmes ; la Grenade avec vingt-neuf mille âmes; Saint-Vincent avec vingthuit mille âmes ; la Dominique avec vingt mille ; Mont- Serrat avec huit mille; les îles vierges d Anagada. Gorda et Tolstola, avec huit mille cinq cents; Tabago avec seize mille; Anguilla et Barbudu avec deux rrnïle cinq cents ; Trinidad avec quaranle-un mille cinq cents ; Sainte Lucie avec dix-sept mille; les îles Bhames avec quinze mille cinq cents, et les îles Bermudes avec quatorze mille cinq cents. Les Antilles françaises comprennent la Guadeloupe, peuplée de cent vingt mille habitants, et la Martinique, peuplée de quatre-vingtdix-neuf mille. Enfin les Antilles hollandaises, danoises et suédoises comprennent Saint-Euslache et Saba avec dix-huit mille âmes; Saint-Martin, moitié sous la domination française, moitié sous la domination hollandaise, avec une population de six mille; Curaçao avec onze mille, Sainte-Croix avec trente-deux mille; Saint-Thomas avec sept mille; Saint-Jean avec deux mille cinq cents, et Saint-Barthélemy avec huit mille.

HUMBOLDT

L’île de Cuba, objet principal du travail de RI de Iliunholdt, a une grande im orinnee par son étendue, sa fertilité, sa marine, sa population et sa position géographique. On sait que la partie septentrionale de la nier des Antilles, connue sous le nom de golfe du Mexique, forme un bassin circulaire de plus de deux cent cinquante lieues de diamètre, une médilerranée à deux issues, dont les eûtes, depuis la pointe de la Floride jusqu'au cap Catosche du Yucatan, appartiennent aujourd hui exclusivement aux confédérations des Etats mexicains et des Etats-Unis. L'île de Cuba , ou plutôt son littoral, entre le cap Saint-Antoine et la ville de Matanzas, placée au débouquement du vieux canal, forme le golfe du Mexique au sud-est, en ne laissant au courant océanique désigné sous le nom de golfe Sircam d'autres ouvertures que vers le sud, et un détroit entre le cap Saint-Antoine et le cap Catosehe ; vers le nord, le canal de Bahama, entre Bahaiahondo et les bas-fonds de la F oride. C’est près de l’issue septentrionale , là où se croisent pour ainsi dire plusieurs grandes routes commercia es, qu’est situé le beau port de la Havane, fortifié à la fois par la nature et par de nombreux ouvrages de l’art. Des flottes nombreuses construites dans ce port y entretiennent la vie , et peuvent combattre à l’entrée de la Méditerranée mexicaine, en menaçant les côtes opposées, comme les flottes qui sortent de Cadix peuvent dominer l’Océan à l'entrée du détroit de Gibraltar. La direction opposée des courants et l’agitation de l’atmosphère, très violente à l'entrée de l’hiver, donnent à ces parages, sur la limite extrême de la zône équinoxiale, un caractère particulier.

L’île de Cuba, presque aussi étendue que l’Angleterre sans le pays de Galles, est la plus grande des Antilles, et présente par sa forme étroite et allongée un tel développement de côtes, qu’elle est voisine à la fois d'Haïti ,et de la Jamaïque, de la Floride, dépendance des États-Unis et de l’Yucatan , la province la plus orientale de la république mexicaine. Cette situation donne une haute importance à l’île de Cuba, d’autant 'plus qu’elle est entourée de bas-fonds et de récifs, sur plus des deux tiers de sa longueur, ce qui lui donne une fortification naturelle. Une chaîne de montagnes traverse l’île de l’est à l’ouest, mais les terres voisines de l’Océan sont généralement basses, et inondées pendant la saison pluvieuse. Cuba passe pour avoir le meilleur sol et le meilleur climat des Antilles. Elleg nourrit une quantité considérable de bestiaux ; elle produit beaucoup de manioc, de maïs, de pastel, de coton, de cacao, de café, de sucre et surtout de tabac.* Elle a de beaux arbres, notamment le palmier royal, et fournit aux chantiers d’Espagne de magnifiques bois de construction. Nous avons vu dans les précédents voyages que Christophe Colomb débarqua dans cette île, et que les navigateurs espagnols qui le suivirent y fixèrent depuis leur point maritime de ralliement.

La situation de Cuba la mQt à l’abri des ouragans qui désolent le reste de l’archipel des Antilles ; les tremblements de terre y sont rares, mais les chaleurs

sont extrêmes. Sa population présente un assemlage bizarre de presque toutes les nations du vieux nidwde. Une grande partie de cette population se compose de blancs européens ou américains et de créoles. Le reste est formé de créoles de couleur et de nègres d’Afrique. Un des traits caractéristiques de toute cette population est le far niente auquel on se livre en fumant le cigarre. Le luxe est excessif, et la galanterie fort à la mode. La religion ne semble être ici qu’un moyen de plus pour nouer des intrigues amoureuses.

La capitale de Cuba est la Havane, située dans la partie occidentale de l’île, à l’embouchure du Lagida; elle renferme soixante-dix mille âmes. Son port, le meilleur de l’Amérique, peut contenir mille vaisseaux: il est protégé par un fort, sous le canon duquel ils doivent passer. Les rues de la Havane sont remplies de boues dans les temps de pluie, et de poussière dans les

temps secs. 11 n’y a pas un arbre sous lequel on puisse se mellre à l’abri du soleil. Les gens riches vont rarement à pied; ils se promènent dans des voilures volantes. Voici en que s termes RL de Humboldt par e de la Havane:

« L’aspect de la Havane, à l'entrée du port, est un des plus riants et des plus pittoresques dont on puisse jouir sur le littoral de l’Amérique équinoxia > au nord de l’équateur. Ce site, cé.ébré par les voy. urs de toutes les nations, n’a pas le luxe de végétation qui orne les bords de la rivière de Guayaquil, ni a sauvage majesté des côtes rocheuses deRio-Janeiro, deux ports de l’hémisphère austral: mais la grâce, qui dans nos climats embellit les scènes de la nature cultivée, se mêle ici à la majesté des formes végétales, à la vigueur organique qui caractérise la zône torride. Dans un mélange d’impressions si douces, l’Européen oublie le danger qui le menace au sein des cités populeuses des Antilles; il cherche à saisir les é éments divers d'un vaste paysage, à contempler ces châteaux-forts qui couronnent les rochers à l’est du port; ce bassin intérieur, entouré de villages et de fermes, ces palmiers qui s’élèvent à une hauteur prodigieuse, cette ville à demi cachée par une forêt de mâts et la voilure des vaisseaux. »

La ville de la Havane est entourée de murailles , et forme un promontoire limité au sud par l’arsenal. Les grands édifices sont: la cathédrale, l’hôtel du gouvernement, l'hôtel du commandant de la marine, l’arsenal, l’hôtel des Postes, la Factorerie de tabac. Comme les pierres des bâtisses viennent de la Vera-Cruz, leur transport est extrêmement coûteux.

A l’époque où M. de Humboldt visita la Havane, on marchait dans la boue jusqu’aux genoux ; la multitude de calèches ou volantes, qui sont datte âge caractéristique de la Havane, les charrettes chargées de caisses de sucre, les porteurs qui coudoient les passants, rendaient fâcheuse la position d’un piéton. L’odeur du tajaso ou de la viande mal séchée empestait souvent les maisons ou les rues tortueuses. Maintenant la salubrité et la circulation sont mieux ordonnées. Les maisons sont plus aérées, et la calle de losmercadores offre un bel aspect. Il y a deux belles promenades ou alamadas, dont une est d’une fraîcheur délicieuse. Le jardin botanique mérite aussi de fixer l’attention. Une statue en marbre de Charles III a été récemment placée dans la promenade extra muros. Ce lieu avait d’abord été destiné à un monument de Christophe Colomb , dont on a porté les cendres à l'île de Cuba, après la cession de la partie espagnole de Saint-Domingue, où elles étaient depuis plus de trois siècles. Les cendres de Cortez ont été de même apportées de Mexico à Cuba, vers la même époque du transfert de celles de Colomb , et c’est ainsi qu’au commencement du xixe siècle on a donné de nouveau la sépulture aux deux plus grands hommes qui ont illustré la conquête de l’Amérique. Le palmier royal imprime aux paysages des environs de la Havane un caractère particulier; son tronc, élancé mais un peu renflé vers le milieu, s’élève de soixante ou quatre-vingts pieds de hauteur; ses feuilles panachées montent droit vers le ciel et ne sont recourbées que vers la pointe. Le port de ce majestueux végétal rappelle le palmier qui couvre les rochers dans les cataractes de l’Orénoqueet balance ses longues feuilles au milieu d’un brouillard d’écume.

A la Havane règne fréquemment la fièvre jaune; mais alors on se retire dans les maisons de campagne et sur les collines, où l’on jouit d'un air plus pur.

La garnison de la Havane s’élève assez généralement à six mille hommes, et le nombre des étrangers à vingt mille; de sorte que la population totale de cette ville et de ses faubourgs dépasse cent trente mille âmes. Les blancs forment les deux cinquièmes de cette popu'ation, et le nombre des femmes y excède celui des hommes.

L’influence du climat est grande sur les étrangers

HISTOIRE DES VOYAGES

qui abordent dans le port; ils sont môme quelquefois atteints du vomito dès qu’ils y arrivent.

Le climat de la Havane est celui qui correspond à la limite extérieure de la zône torride: c’est un climat tropical , dans lequel une distribution plus inégale de chaleur entre les différentes parties de l’année annonce déjà le passage au climat de la zône tempérée. Calcutta (latitude 22° 24’ nord), Canton (latitude 23° 8’ nord), Macao (latitude 22<> 12’ nord), la Havane (latitude 23° 9’ nord), et Rio Janeiro (latitude 22° 54’ sud), sont des endroits auxquels leur position, au niveau de l’Océan et près des tropiques du Cancer et du Capricorne, par conséquent à égale distance de l'équateur, donne une grande importance pour l’étude de la météorologie. l’ar la comparaison avec d’autres points également éloignés de l’équateur, par exemple, avec Rio-Janeiro et Macao, on voit que les grands abaissements de température observés à l’île de Cuba sont dus à l'irruption et au déversement des couches d’air froid qui se portent des zônes tempérées vers les tropiques du Cancer et du Capricorne. La température moyenne de la Havane est de 25° 7’ (20« 6’ RéaumurJ, seulement de 20° du thermomètre centigrade supérieure à celles des régions de l’Amérique les plus rapprochées de l’équateur. La proximité de la mer élève sur les côtes la température moyenne de l’année ; mais dans l’intérieur de l’île, là où les vents du nord pénètrent avec la même force, et où le sol s’élève à la petite hauteur de quarante toises, la température moyenne n’atteint que 23° centigr. (18<> 4’ Réaumur), et ne surpasse pas celle du Caire et de toute la Basse-Egypte.

Les mois les plus chauds à Cuba sont juillet et août, qui atteignent de 28 à 29° de température moyenne comme sous l’équateur. Les mois les plus froids sont décembre et janvier, dont la température moyenne dans l'intérieur de l’ile est de 17°; à la Havane, de 21, c’est-à-dire 5 à 8° au-dessous des mêmes mois, sous l’équateur', mais encore trois degrés au-dessus du mois le plus chaud à Paris.

Quant aux températures extrêmes qu’atteint le thermomètre centigrade, à l’ombre, on observe, dit M. de Humboldt, \ers la limite de la zône torride , ce qui caractérise les régions les plus rapprochées de l’équateur (entre 0 et 10° de latitude nord et sud); le thermomètre qui a été vuàParis à 38° 4’ (30° 7’ Réaumur), ne monte à Cumana qu’à 33 degrés, et à la Vera- Cruz qu’à 32° (25° 6’ Réaumur). Le grand rapprochement des deux époques où le soleil passe par le zénith des lieux situés vers l’extrémité de la zône torride rend souvent très intenses, dit M. de Humboldt , les chaleurs du littoral de Cuba et de tous les endroits compris entre les parallèles de 20° et 23» et demi , moins pour des mois entiers , ajoute-t-il , que pour un groupe de quelques jours. Année commune , le thermomètre ne monte pas, en août, au-delà de 28 à 30°.

L’abaissement de la température hivernale à 10 ou 12° est déjà assez rare; mais lorsque le vent du nord souffle pendant plusieurs semaines, et qu’il amène l’air froid du Canada, on voit quelquefois dans l’intérieur de l'île , dans la plaine et à très peu de distance de la Havane, se former de la glace pendant la nuit. Le rayonnement du calorique produit cet effet, lorsque le thermomètre se soutient encore à 5° et même à 9“ au-dessus du point de la congélation ; mais il paraît qu’on a vu le thermomètre à zéro même. Cette formation d’une glace épaisse, presque au niveau de la mer, dans un lieu qui appartient à la zône torride, frappe d’autant plus qu’à Caracas (latitude 10° 31), et à quatre cent soixante-dix-sept toises de hauteur, l’atmosphère ne se refroidit pas au-dessous de 11°, et que plus près de l’équateur, il faut monter à mille quatre cents toises de hauteur pour voir se former de la glace. 11 y a plus encore : entre la Havane et Saint-Domingue, entre le Batabano et la Jamaïque , il n’y a qu'une différence de 4 ou 5» de latitude ; et à Saint- Domingue, à la Jamaïque, à la Martinique et à la

Guadeloupe, les minima de température dans les plaines sont de 18° 5’ à 20° 5’.

Le climat de la Havane, malgré la fréquence des vents du nord et du nord-est, est plus chaud que celui de Macao et de Rio-Janeiro. Le premier de ces deux endroits participe au froid, que la fréquence des vents fait sentir en hiver sur toutes les côtes orientales d’un grand continent. La proximité des terres d’une extrême largeur , couvertes de montagnes et de plateaux , rend, comme le dit M. de Humboldt, la distribution de la chaleur entre les différents mois de l'année plus inégale à Macao et à Canton que. dans une île côtoyée vers l’ouest et vers le nord des eaux chaudes du Gulf- Stream. Aussi à Canton et à Macao les hivers sont beaucoup plus froids qu’à la Havane. Cependant , la latitude de Macao est de 1° plus austral que celle de la Havane, et cette dernière ville et Canton sont, à une minute près, sur le même parallèle. A Canton le thermomètre atteint quelquefois le point zéro; et par l’effet du rayonnement, on y trouve de la glace sur les terrasses des maisons. Quoique ce grand froid ne dure jamais plus d’un seul jour, les négociants anglais qui résident à Canton aiment à faire du feu de cheminée, de novembre à janvier, tandis qu’à la Havane on ne sent pas même la nécessité de se chauffer au brazero.

La grêle est fréquente et extrêmement grosse sous les climats asiatiques de Canton eide Macao, tandis qu’on l’observe à peine tous les quinze ans à la Havane.

Les grands abaissements de température dans l’île de Cuba sont de si peu de durée que les bananiers, ni la canne à sucre , ni d’autres productions de la zône torride n’en souffrent habituellement. On sait, dit M. de Humboldt, combien les plantes qui jouissent d’une grande vigueur d’organisation résistent facilement à un froid passager, et que les orangers et bigaradiers de la rivière de Gênes survivent à la chute des neiges et à un froid qui ne dépasse pas 6 ou 7° audessous du point de la congélation. Comme la végétation de l’île de Cuba offre tous les caractères de la végétation des régions les plus rapprochées de l’équateur, on est surpris d’y trouver, dans les plaines mêmes, une forme végétale des climats tempérés et des montagnes de la partie équatoriale du Mexique.

Les pins ne se trouvent pas dans les petites Antilles, ni à la Jamaïque , malgré l’élévation du sol de cette île dans les montagnes Bleues. On ne commence à les voir que plus au nord, dans les montagnes de Saint- Domingue et dans toute l’île de Cuba ; ils y’acquièrent soixante à soixante-dix pieds de haut. L’acajou s’élève dans la même île et y prend une croissance remarquable.

Les ouragans sont beaucoup plus rares darfS l’île de Cuba qu'à Saint-Domingue, à la Jamaïque et dans les petites Antilles, car les coups de vent du nord ne sont pas les ouragans du sud-est et du sud-ouest.

A l'île de Cuba, il faut distinguer, suivant le système espagnol, les divisions ecclésiastiques politicomilitaires et financières. Ori compte à Cuba un évêché dont le siège est à la Havane, et un archevêché dont le siège est à Santiago de Cuba, une des plus anciennes villes de l’Amérique, ayant été fondée en ÜfH, et qui fut considérée comme la capitale de l’île jusqu’en 4589, Son port, qui est très beau, est défendu par un fort. Un gouverneur-général, qui demeure à la Havane, commande à toutes les possessions américaines qui sont restées à l’Espagne dans les Antilles. Le système financier est à peu près le même qu’en Espagne.

La culture intellectuelle, presque entièrement restreinte à la classe des blancs, se trouve aussi inégalement répartie que la population. La grande société de la Havane ressemble, par l’aisance et la politesse des manières, à la société de Cadix et des villes commerçantes les plus riches de l’Europe. Mais si l’on quitte la capitale ou les plantations voisines, habitées par de

HUM 1501.1) r.

riches propriétaires, on est frappé du contraste qu’offre cet état d'une civilisation partielle et locale, d'avec la simplicité de mœurs qui régnent dans les fermes isolées et dans les petites villes. Les Havaneros ont été les premiers, parmi les riches habitants des colonies espagnoles, qui ont visité l'Espagne, la France, l'Italie. C’est il la Havane qu'on a toujours été le mieux instruit de la politique de l’Europe et des ressorts qu'on fait jouer dans les cours pour soutenir ou pour renverser un ministère. Cette connaissance des événements, cette prévision des chances futures, ont puissamment servi aux habitants de l'île de Cuba à se délivrer d une partie des entraves qui arrêtent le développement de la propriété coloniale.

L’île de Cuba n’a pas de ces grands et somptueux établissements dont la fondation date de très loin au- Mexique : mais la Havane possède des institutions que le patriotisme des habitants, vivifié par une heureuse rivalité entre les différents centres de la civilisation américaine, saura agrandir et perfectionner. La Havane a une société patriotique, une université, un musée, une bibliothèque, un jardin botanique , et un grand nombre d’écoles.

Lorsque les Espagnols s’établirent sur le continent américain , les principaux objets qu’ils cultivèrent furent les plantes alimentaires. Cet état de la vie agricole des peuples s’est conservé au Mexique, au Pérou, dans les régions froides et tempérées de Cundinamarqua, partout où la domination des blancs a embrassé une vaste étendue de terrain. Des plantes alimentaires , les bananes , le manioc, le maïs , les céréales d’Europe, la pomme de terre et le quinoa sont restés, à différentes hauteurs au-dessus du niveau de la mer, les bases de l’agriculture continentale entre les tropiques. L’indigo, le coton, le caféier et la canne à sucre ne paraissent dans ces régions que par groupes intercales. Pendant deux siècles et demi, Cuba et les autres îles de l’archipel des Antilles ont présenté le même aspect. On cultivait les mêmes plantes qui avaient nourri les indigènes à demi sauvages ; on peuplait de nombreux troupeaux de bêtes à cornes les vastes savanes des grandes îles, et jusqu’au commencement du xixe siècle la Havane n’exporta guère que des peaux, des cuirs et du tabac ; c’était à peu près là, du moins, le seul avantage un peu considérable que la métropole tirât de cette grande île, en ne parlant pas de l’immense utilité dont elle était au gouvernement espagnol, comme point de station ou comme lieu de relâche pour ses vaisseaux qui se rendaient au Mexique, à la Nouvelle-Grenade ou au Vénézuéla, ou bien qui revenaient de ses colonies continentales.

Les habitants de Cuba entretiennent un commerce actif avec l’Espagne, les Etats-Unis, la France, l’Angleterre, les Pays-Bas, le Danemark, l’Allemagne, l’Italie et le Portugal. Après les Etats-Unis, les exportations les plus considérables sont dirigées en France. Nous remarquerons, pour établir d’une manière plus nette l’importance de notre commerce avec cette île, que dans les neuf années qui se sont écoulées depuis 1821, la France a reçu une valeur de 60 millions de dollars pour exportations, qui consistent en poisson salé, huile de sperma-céti, bœuf salé, porc salé, jambons, beurre, lard, farine et riz.

On n’ignore pas que les parties montagneuses de l’île de Cuba sont couvertes d’une grande variété d’arbres forestiers propres à différents usages. Les arbres qui naissent dans les régions situées entre les tropiques et l’équateur sont en général renommés pour la dureté de leur bois, l’abondance de la résine qu’ils contiennent, et leur durée lorsqu’on les emploie à des constructions. Ces qualités reconnues par les botanistes espagnols déterminèrent la cour de Madrid à faire construire à Cuba, il y a environ cinquante ans, la Santissima Trinidad de Dios, vaisseau de ligne à trois ponts et de cent vingt canons.

Complétons ces notions sur l’île de Cuba par quel-

ques généralités tirées d’un Mémoire publié en 1836, dans le bulletin de la Société de géographie (1), par M. Lavallée, agent consulaire de France.

L’île de Cuba, que Christophe Colomb découvrit en 1492, est, comme nous 1 avons déjà dit, la plus occidentale des Antilles, et aussi la plus considérable de toutes; elle a environ deux cent seize lieues de long et trente-neuf lieues moyennes de large. La partie la plus étroite a une largeur d’environ sept lieues. Sa superficie totale est de trente -un mille quatre cent soixante-huit milles carrés, non compris quelques îlots adjaceuts.

Les montagnes ont généralement peu d’élévation. Les plus hautes ont deux mille six cents à deux mille huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer, et elles courent de l’est à l’ouest. Le centre de l’île est bien moins montagneux; il se compose presque entièrement de terrain uni; sur beaucoup de points elle possède de bons ports, mais les principaux sont ceux de la Havane et de Santiago de Cuba.

L’île est arrosée par un grand nombre de petites rivières, généralement aussi poissonneuses que ses côtes. La principale est le Cauto, dans la province de Cuba, qui est navigable près de vingt lieues ; elle se jette dans la mer au sud de file, près de la baie de Mirama. Après le Cauto, les plus notables sont : Saza, Jatibonico y Sagito la grande , dans le district des Quatre villes au centre de l’île; les deux premières ont leur embouchure à la côte du sud, et la troisième à celle du nord.

Les principales villes sont dans la partie orientale de Santiago sur la mer du Sud , principal et presque unique port de commerce de cette partie de l’île, qui est divisée en trois provinces ou départements. Au centre est la ville de Puerto-Principe, résidence d’un gouverneur ; vient ensuite la Trinité, ville très florissante sur la côte sud, avec un port à Casilda, à une petite lieue. Les chemins qui conduisent à ces différents points sont très mal entretenus et presque impraticables.

Les habitants de Cuba se composent de créoles, Européens, mulâtres et nègres, libres ou esclaves. Les premiers, d’origine européenne et qui forment la presque totalité de la population blanche , sont en général doux, affables, généreux, honnêtes et sobres. Les femmes sont aimables, gracieuses, ont de l’esprit et de la vivacité, et se distinguent par leurs petits pieds; elles perdent leurs charmes de bonne heure, comme dans toutes les régions entre les tropiques. Les habitants des campagnes ont l’esprit fin, les manières franches; l’ivrognerie leur est presque inconnue..

Ajoutons sur les habitants de Cuba quelques détails puisés dans un ouvrage publié en 1826 par M. Huber, qui, lui-même, s’est aidé des opinions émises par un écrivain anglais sur les Cubanais ou Cubaniens.

La haute classe jouit dans l’île de Cuba, en général, d’une grande aisance sociale ; elle ne connaît pas les privations, et tout son temps est dépensé en luxe, manie qu’on voit souvent alliée à l’amour des places; elle est parfois agitée par le jeu , quelle aime beaucoup, et qu’elle rend piquant parla galanterie; elle se plaît aussi à cultiver la littérature. Presque tout le monde ici fait des vers; avec le secours des dieux de la mythologie, des roses et des lis de l’Europe, des diamants et des joyaux des Indes, on fabrique force odes et sonnets.

Il y a dans l’île beaucoup de propriétaires qui ont de vastes possessions, mais le revenu colonial est précaire, et la manière de vivre de la Havane est très dispendieuse; on ne pourrait citer beaucoup de forts capitalistes parmi eux, nonobstant la haute valeur des terres. Quant aux commerçants, beaucoup sont riches, mais presque tous ont acquis leur fortune par la traite des nègres. Cependant le corps du commerce, bien que le premier en importance dans l’île, n’y figure

(1) Cahier de février et mai 1836.

HISTOIRE DUS VOYAGES

qu’eri troisième ligne. La noblesse et les autorités occupent le premier rang, et les employés ou fonctionnaires divers (au nombre de plus de huit cents individus ) tiennent le second. Après eux viennent les commerçants, qui n’occupent dans l’estime publique que le troisième rang, et qu’on peut ainsi classer: les Cadiciens, les Français, les Anglais, les Américains du nord et les commis-voyageurs allemands ; et dans un rang inférieur, les Canariens, les Biscayens, les Galiciens (Gallegos), les Catalans et les Américains. Ceux-ci sont assidus à leurs comptoirs et ne sortent jamais de chez eux, pour ne pas perdre des yeux les nègres à demi nus, qu’ils occupent à divers travaux.

11 est encore une autre classe de blancs : les monte ros ou gens de la campagne ; ils sont comme de petits tenanciers , propriétaires de quelques caballerias ou portions de terre sur lesquelles ils bâtissent Une cabane en cailloux ou en pierres à fusil qu’ils couvrent avec le palmier royal ; ces colons sont fixés là, avec leurs familles, dans une solitude patriarcale; placés ordinairement à dix et jusqu’à vingt milles du marché, ils cultivent le maïs, élèvent de la volaille et des porcs, font du charbon, et préparent du chaume fait avec la feuille et l'écorce du col à palmier, qu’on appelle dans le pays, l’un guano et l’autre yagua ; ils récoltent des légumes et des herbes potagères, et recueillent dans leur saison respective la variété des fruits que la nature fournit abondamment autour d’eux. Ces diverses sources de profit sont le résultat de très petits travaux comparativement à ceux de nos climats; car ce que ’on considère comme le plus pénible, c’est de transporter au marché les différents produits. Ils prennent quelquefois un esclave pour aide , mais c’est généralement pour eux une assistance trop coûteuse; aussi conduisent-ils eux-mêmes leurs bœufs à la charrue , et eux-mêmes aussi ils moissonnent leurs champs. Quelque temps après, lorsqu’ils ont acquis de l'aisance, ils se croient alors arrivés au point où l’on peut ambitionner le privilège d'indolence de leurs supérieurs, et, sans songer à l’avenir, ils se laissent aller au penchant de la paresse, jusqu’au moment où ils s’aperçoivent que ce qu’ils possédaient disparaît, et de nouveau ils se mettent au travail.

A bien examiner les gens de la classe ouvrière, on dirait que c’est du sang noir qui coule dans leurs veines ; la peau de ces monteras a quelque chose de plus foncé que la teinte rembrunie par les rayons du soleil. On prendrait plusieurs d'entre eux pour une race croisée indienne, à en juger à leurs longs cheveux noirs et à leurs yeux bruns environnés de rides. Des cheveux frisés et le nez plat donnent à quelques autres la figure la plus étrange. Les plus pauvres enfin, et ceux qui sont placés au degré inférieur de l'échelle sociale, avec la face largement arquée, une petite moustache qui donne une certaine contenance, des yeux pleins d’audace et qui vous fixent sous un énorme chapeau rabattu , semblent appartenir à la caste des conquérants de l’ile.

Quoique la population de couleur de Cuba, jetée hors nés rangs de la société civile, soit la plus nombreuse, elle n’en reçoit pas moins une impression particulière qui se modifie selon la portée de l’intelligence de l'individu de couleur. Nulle part dans l’ile le nègre ne paraît prendre le type d indigénat; le sol africain d’où on l’a arraché éveille toujours sa pensée; ni le baptême qu’il a reçu, ni la civilisation qui l’environne, ne semblent le lui faire oublier.

Les nègres de Cuba, dans les fêtes qui leur sont particulières, se réunissent en tribu ou nation, ayant un chef qu’ils ont élu en dignité ; ils font le simulacre de l’élever à la gloire d’ashanti, et il devient ensuite l’objet de leur hommage et de leur vénération ; mais cela se fait avec une gaîté à la fois si grave et si grotesque, qu’ils livrentau ridicule leur condition passée. Le gouggoug, qu’on a baptisé du nom de diablito , des cornemuses, et diversautres instruments les plus discordants, accompagnent ces grossières bacchanales au milieu de

fortes vociférations, de bruyantes clameurs et de danses maniaques, ce qui dure jusqu’à ce que chacun, fatigué de son rôle, tdmbe de lassitude ; la seule marque de civilisation que l’on aperçoive dans ce genre de divertissement, c’est qu'ils boivent du rhum.

Dans les trente dernières années, avant 1826, deux cent mille nègres avaient passé d’Afrique à Cuba, où l’on compte environ trois cent soixante mille individus de couleur, parmi. lesquels figurent au premier rang, dans leur propre opinion surtout, les mulâtres et les nègres. Les premiers regardent au-dessous d’eux les derniers dont ils tirent leur origine : ils les considèrent avec plus de mépris que ne le font les blancs à l’égard des noirs. Les hommes de couleur qu’on appelle libres, malgré la teinte de l’esclavage, possèdent quelques privilèges; mais cette liberté dont on dit qu’ils jouissent a peu d'analogie avec l’acception du mot tel qu’il est compris en Europe.

Nonobstant leur extrême indolence, ils ont d’assez bonnes qualités. Le prix élevé du travail leur donné les moyens de réaliser de belles épargnes, malgré l’humiliation dont ils sont l’objet ; la paresse qui les distingue fait qu’ils passent le tiers de leur temps à dormir et à jouer. Un homme libre de couleur, s’il est un artisan habile, gagnera dans la journée de 22 réaux à 3 piastres (10 à 15 francs), et cela par un travail interrompu par beaucoup de nonchalance. L’ouvrier fera aujourd’hui la moitié de son ouvrage, le lendemain il n’en fera que le tiers, le jour d’après il l’abandonne pour nç le reprendre que quand il y séra poussé parle besoin ; quelquefois avant de terminer son ouvrage, ou au milieu de sa tâche, il quittera celui qui lui donne de l’emploi pour entreprendre un autre travail, si en changeant de maître il peut se rapprocher des maisons de jeu qu’il a l’habitude de fréquenter ; on ne peut enfin faire aucun fonds sur lui,

Dans la classe domestique ceshommes reçoivent ordinairement 6 réaux (3 francs 60 centimes) par jour, et lorsqu’ils n’ont pas l’amoür du jeti, ils font d’assez bons serviteurs ; toutefois une sorte d inquiétude et de peine d’esprit qu’ils s’efforcent en vain de cacher les caractérise, et ils ne veulent se croire communément propres qu'à certains services, tels que ceux de cuisinier, de cocher, de portier, etc. ; il est difficile d’obtenir d'eux quelque chose au-delà des limites précises de leur devoir et ils ne manquent jamais de faire porter sur leurs contrats les obligations auxquelles ils s'engagent . Deux ou trois jours après être entrés à votre service, ils vous diront qu’on sert trop de plats à votre table, que vous demandez trop souvent votre volanta ( voiture du pays), ou bien que vous donnez trop de commissions. Ils vous quitteront à la veille d’une partie, à l’instant même que vous montez en voiture, ou au moment que vous cachetez une lettre. Nonobstant ces inconvénients le service de cette classe est encore préférable à celui que l’on obtient d’un sombre esclave à qui on adresse des paroles dures, et que l’on frappe quelquefois pour ce qu’il fait ou ne fait pas, et qui, sans aucune perspective pour ses vieux jours, ne voit aucun intérêt à mettre du zèle à ce qu’il fait.

Beaucoup de gens de couleur parviennent à acheter leur liberté avec les gains qu’ils font; cette classe esL sans contredit, la plus estimable : ils sont ordinain®ment colporteurs de denrées, petits marchands de Tabac, etc. ; les nègres de la campagne diffèrent peu de la basse classe des blancs avec lesquels ils vivent en bonne intelligence ; ces deux espèces de gens exercent ensemble la même industrie, et plus souvent, il est fâcheux de le dire, se livrent ensemble au jeu. Ce vice et u n goût immodéré pour la toilette son lia ruine delà classe laborieuse. Vous mourriez de rire en voyant un groupe de négresses en bas de' soie, souliers de satin, robe de mousseline et châle français, paréesde boucles d oreilles et de fleurs sur leur tête’crépue, courtisées par des élégants nègres à chapeau blanc de castor sur la tête, en habit ou redingote, et une canne à pomme d’or à la main, fumant de concert avec leurs supérieurs. Tel est

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le luxe des blanchisseuses el des savetiers dans 1rs jours de fê»e, ou les (lins de los cruces. Les jours suivants vous les trouverez quelquefois sur le seuil de votre maison h vous offrir quelque article de cette toilette qu’ils ont besoin de vendre pour subsister.

La manie de se distinguer par la parure, les dimanches et 1rs fêtes, fait tout le bonheur de cette classe du peuple, que le mépris général dont elle est l’objet isole el prive d une honorable émulation dans une carrière quelconque : car les blancs les excluent, en s’emparant de tout ce qui leur convient. Aussi ne faut-il pas s’étonner que la plante qu’on empêche de monter croisse toute tortueuse.

On peut considérer les classes ouvrières de Cuba sous deux points de vue généraux : comme laboureurs et comme domestiques; car, dans cette île plus que dans toute autre, leur condition respective varie beaucoup. Ceux qui sont employés à des services domestiques jouissent de certains avantages, parce qu’ils y acquièrent d’excellentes qualités qui les mettent au-dessus de leurs camarades; souvent c’est le bon naturel ou la nonchalance des maîtres qui les placent dans une situation favorable. Le luxe et la vanité sont cause que beaucoup de propriétaires ont autour d’eux un nombre considérable d’esclaves. 11 en est qui à la Havane n’en ont pas moins de soixante, étalage de l’orgueil qui occasionne plus de désordre qu’il ne donne d’éclat ; toutefois, je me plais à faire une exception en faveur de quelques propriétaires riches qui ont beaucoup d’esclaves domestiques, moins par luxe que par cette affection qui les porte à garder auprès d’eux ceux qui sont nés sous le même toit et portent le nom de l'habitation.

Ces domestiques, élevés dans la servitude héréditaire, sont ordinairement, pendant leur enfance, les associés de leurs jeunes maîtres et souvent les souffre-douleurs de leurs maîtresses. Se vautrant etjouant avec les jeunes blancs de la famille, ils s’habituent à celte familiarité qu’ils contractent naturellement avec les enfants de la maison, et qu’ils ont de la peine à quitter lorsque , plus avancés en âge , la nature de leur service vient à changer ; ce qui arrive quand ils deviennent les serviteurs de leurs camarades d’enfance blancs devenus leurs maîtres.

Ils neserventplusqu’avecunesortedefamiliarité que le premier observateur prendrait pour de l’insolence, ou bien ils sont rudoyés et commandés impérieusement. Quel que soit d’ailleurs le traitement dont ils peuvent être l’objet, l’amour de la liberté les a bientôt rendus turbulents, ils voient beaucoup d’individus de leur couleur libres, et comme ils savent que la loi sanctionne les tentatives qu’on fait pour s’affranchir, il en résulte qu’ils secouent le- joug de l’esclavage aussitôt qu'ils le peuvent.

Les nègres de la campagne sont totales, c’est à-dire d’une intelligence très grossière; ils sont à demeure dans les plantations. On y destine aussi ceux qu’on ne croit pas propresau service domestique ; etlorsqu’on a à sévir contre ceux des serviteurs dont on a à se plaindre, on les menace ou on les punit de cette sorte d'exil. Etre envoyé al monte est le châtiment le plus sévère dont on puisse menacer un domestique nègre.

ÜI6S contrées de l îte où se trouvent les plantations de. sucre et les caféières sont plus ou moins éloignées de la Havane et des villes où ies propriétaires ont leur résidence; il en résulte qu’elles sont abandonnées à la gestion des intendants, hommes d’un caractère insouciant ou apathique, el à sensations peu susceptibles de s’élever jusqu'à la sensibilité. Les esclaves soumis à leur surveillance dépendent tout-à-fait de leurs caprices, et ils sont comme parqués au milieu des montagnes; le seul remède à leurs souffrances, c’est la patience ou la révolte.

La loterie, qui se tire tous les mois à la Havane-, est une ressource de fortune pour les esclaves , en ce que pour quatre réaux (2 francs 50 centimes) ils peuvent y gagner un lot. Ce moyen procure la liberté à

quelques-uns d’entre eux ; mais il est encore plus profitable aux maîtres, en ce que la misère des premiers procure souvent aux derniers des hommes pour les plantations. L’esclave , trompé dans ses spéculations, s’abandonne bientôt aux larcins, puis au jeu, et l’ivrognerie suit de près ces vices ; on le châtie el on l’envoie aux plantations.

Quant à la manière d’être ou de vivre des Cubanais en général , elle a pour caractères dominants le luxe et le repos. Ici le luxe ne se laisse pas affamer. Les tables des riches sont couvertes d’une grande quantité de mets, bien que toutefois les grands dîners ne soient pas à Cuba fort à la mode. Quand il y a quelque fêle dans une famille, le festin commence par un déjeuner qui équivaut à un dîner splendide.

Le caballero cubanais se lève de bon matin, et aussitôt échappé du lit, il prend une tasse de chocolat ou de café; ensuite il allume son cigarre, et se promène sur son patio ou balcon, ou bien il monte à cheval. A dix heures il déjeune et se fait servir de la soupe, du poisson, de la viande, des œufs et du jambon , du vin et du café. Un peu avant que les convives se lèvent de table, on présente à chacun une cassolette à charbons ardents pour allumer le cigarre. Les femmes aussi fument; cependant celles de la haute volée s’en abstiennent assez généralement. L’habitude de fumer est si universelle à Cuba que l’altitude de beaucoup de fumeurs leur donne un air d'automate. 11 n'es: pas jusqu’aux enfants qui ne fument. On rencontre de petites créatures avec un cigarre entre les doigts ; el comme les parenls habillent les enfants de cet âge avec des habits longs, en leur donnant une petite canne à la main, ils ont l’air d’hommes faits, il ne leur manque que desfavoris pourparailre la caricaturede leurs pères.

Après le repas on fait ou la sieste ou une promenade. La promenade des riches a lieu dans une volanta, voiture ayant une caisse de la forme des anciens cabriolets français, posée sur deux énormes roues sans ressorts, mais bien suspendue sur des courroies; le cheval s'attelle à l’extrémité des brancards , de telle sorte que les roues se trouvant à un bout et le cheval à l’autre, la charge pèse également entre cet intervalle, et la caisse reçoit le mouvement d'un palanquin. Pour les volantas destinées à aller dans la ville, il n’est permis d’atteler qu’un cheval, sur lequel est un nègre accoutré d’une bien simple livrée, de longues guêtres de cuir faites en forme débottés de postillon, et d’une paire de gros éperons plus propres à piquer un éléphant qu’un cheval. A la campagne, le conducteur monte un autre cheval qu'on attelle de volée. Sur le devant de la voiture est étendu un morceau d’étoffe d’un bleu foncé pour garantir de la poussière et des rayons solaires pendant le jour, et de la rosée pendant la nuit. Ces cabriolets se croisent en tous sens dans la ville, et il n’est presque pas de famille blanche un peu distinguée qui n’ait sa volanta. Ceux qui n'ont pas le moyen de tenir équipage trouvent des voitures à louer sur presque toutes les places et sur les carrefours.

C'est dans les chaleurs du jour que se font les visites de cérémonie. Les dimanches et les fêtes on va présenter ses civilités chez ses connaissances ; les autres jours sont réservés pour les intimes. Lorsqu’on ne sait que faire on se balance dans un fauteuil contre un mur, ou bien on prend un bain; après, on s’habille pour aller dîner. Ce repas a lieu à trois heures, et dure tout au plus cinq quarts d’heure. Avant de se lever de table la cassolette à charbon circule, et puis on prend le café. Alors la conversation se ralentit peu à peu, et chacun se retire pour faire sa sieste. Dans moins d’une heure tout le monde est de nouveau en mouvement. Aussitôt on commande la volanta. S’il y a un combat de taureaux la foule s'y précipite : mais ces divertissements n ont lieu que de temps à autre, et ils sont très productifs.

Quand il n’y a pas corrida ou combat de laurèaux, on se rend à i'Alaméda, promenade publique; c’est à la Havane une grande et belle avenue dont le milieu

HISTOIRE DES VO\aGES.

est réservé aux voitures , et les allées de droite et de gauche aux piétons; elle est hors des remparts, à l'extrémité la plus éloignée de la ville, où se trouvent à la fois un hôpital militaire cl des baraconnes, établissements destinés à garder les nègres nouvellement importés, jusqu'à ce qu’ils soient vendus. C’est tin spectacle agréable que de voir dans un jour de l’été ce concours de monde. On relève la capacété , c’est-à-dire la pièce de laine placée sur le devant de la volanta, et les beautés cubanaises déploient leurs grâces aux regards du public. On voit dans les volanlas plus d’un œil vif et éclatant; car on sait que dans ce pays les dames ne couvrent pas leurs têtes de bonnets ou de chapeaux : elles sont coiffées en cheveux, et presque toutes à la grecque, ce qui leur sied à merveille. C’est seulement à l'église que le beau sexe porte une mantille ou un voile , et se couvre ainsi la tête et les épaules plus ou moins, selon son degré de dévotion , et alors son habillement est noir suivant l’ancien usage espagnol. En toute autre' circonstance les femmes ont quelque chose de piquant et d’aérien dans leur mise ; elles affectionnent particulièrement les modes françaises, et elles aiment aussi à imiter l'allure de la Parisienne. Les Havanaises sont généralement bien prises de corps, et l'on voit dans la haute classe beaucoup de jolies figures qui se distinguent par de l’aménité et des manières aimables. 11 règne une grande liberté d’expression dans la causerie, mais les Cubanaises n’en sont pas moins des épouses fidèles etdes filles soumises à leurs devoirs. La la ligue française, la musique, la danse, la géographie et l'histoire, sont des parties essentielles de leur éducation.

A la Havane les hommes se distinguent généralement par un esprit naturel, et les femmes par un penchant à la galanterie, comme aussi à la pratique des vertus. Le beau sexe havanais jouit d’une liberté si grande qu’assis à la croisée il regarde les passants sans crainte d’en être arrogamment lorgné. Il n’y a plus guère de duègnes dans la société espagnole de Cuba, et il est même très rare d’entendre des sérénades.

Pour ce qui est de la classe inférieure, son éducation est fort négligée, et l’on ne remarque aucune propreté dans les vêtements : les manières sont lentes, l’esprit indolent; hommes et femmes s’abordent pêle-mêle le soir, sans se douter qu’il puisse y avoir en cela rien de répréhensible; la licence ou le laisser-aller dans les mœurs est tel que les trois cents enfants trouvés que l’on admet, terme moyen, annuellement à l’hospice, appartiennent tous à la classe inférieure.

indépendamment de l’Alaméda, il y a aussi parfois les plaisirs du théâtre; mais ils n’ont guère d’analogie avec les plaisirs délicats des grands théâtres de Paris. Lorsque cet amusement vous manque, vous, pouvez vous rendre à deux ou trois belles maisons élégantes, à une petite distance de la Havane, et où de vastes salons décorés avec goût reçoivent de nombreux danseurs et de légères danseuses ; car on sait que la danse est un amusement de*prédilection aux Indes occidentales. Le menuet, passé démodé en Europe, est encore très goûté à l'île de Cuba; mais les contredanses françaises y sont le plus suivies. Enfin il y a des assem- . Idées en très grand nombre où les hommes et les femmes rivalisent d’efforts pour se rendre aimables.

On pourrait cependant reprocher à laclasse distinguée un air cérémonieux et grave. Le caballerode bon ton fait beaucoup de révérences, mais en même temps il a le défaut de cracher autour de sa chaise, ce qui n'amuserait guère une maîtresse de maison de Paris ou de Londres.

Nous avons parlé de sieste : on peut désirer connaî tre le théâtre sur lequel ce doux repos se goûte. C;cst un lit formé simplement d’un cadre de bois posé sur des pieds en croix avec une toile en travers; on étend soi-même sur ce lit une paire de draps, et de son ciel On laisse tomber un filet, dont il faut s’entourer pour se préserver des mosquitos. Ce meuble est un peu dur, mais comme cette manière de se coucher contribue à entretenir la fraîcheur , si recherchée dans les climats

chauds, on lui sacrifie volontiersles plus tendres matelas.

En résumé, les habitants de l’île de Cuba paraissent avoir un esprit plus national qu’aucun des habitants des autres îles des Indes occidentales , à l’exception peut-être d’Haïti ; plus indépendants, ils montrent aussi moins d’attachement à la métropole, lis pensent que bien que la racine soit en Europe, la fleur s’épanouit chez eux, et contient des semences faites pour reproduire la plante entière sur le môme sol. Le nombre des blancs établis à la Havane, et le luxe d’une grande cité, sont un avantage que possède Cuba, à l’exclusion des autres îles des Antilles; et comme tous les ports de celte île sont ouverts aux navires étrangers, il en résulte un grand mouvement commercial, et en même temps un développement louable dans les idées de la classe élevée et dans celles qui se livrent au négoce. Un écrivain anglais , dont M. Huber a reproduit les idées, que nous-même venons d'analyser, présage que la félicité qui attend les générations futures de Cuba scia complète, lorsque le grand bienfait de l’abolition de la traite des noirs aura pu être consommé.

Il n’est pas inutile de faire observer que les premiers habitants de l’île de Cuba ont presque entièrement disparu ; le petit nombre de familles indigènes qui en reste est spécialement protégé par le gouvernement espagnol. Ces indigènes, qui ont un défenseur chargé de leurs intérêts et de leurs réclamations, jouissent de beaucoup de privilèges. Les colons, bien qu’indolents, sont néanmoins Tes plus industrieux et les plus actifs des îles espagnoles : quant aux esclaves , ce qui précède les aura fait assez connaître.

La législation de Cuba est tout espagnole, et , comme les Antilles françaises, celte île est gouvernée par un régime spécial. La concession qui lui a été faite de commercer avec toutes les nations du monde peut bien, comme le remarque M. Huber, avoir apporté quelques modifications dans les lois commerciales, mais les lois administratives , criminelles et civiles , sont demeurées les mêmes. Rien non plus n’est changé dans le code des noirs, qui paraît être plus humain que tous ceux des Antilles.

La justice, dans l’île de Cuba, s’administre à peu près comme en Espagne. Les magistrats sont à la nomination du-roi, et quelques juges à celle des conseils municipaux. Les alcades des villes connaissent des affaires civiles et criminelles, ils sont nommés par le corps municipal (1 ’aguntamiento) , et l’exercice de leurs fonctions ne dure qu’un an. Les causes sont portées en appel devant la haute cour de justice ou audiencia, qui siège à Puerto ou Ciudad del Principe. L’autorité de l’alcade est un tribunal de première instance. Il y a en outre un juge pour les biens et successions laissés aux héritiers sans dispositions testamentaires, ainsi que pour tous les intéressés absents ; un pour toutes les affaires litigieuses en matière de finances ; un pour l’objet des dîmes ; un pour les revenus ; et un tribunal de commerce pour toutes les contestations des commerçants.

La métropole , qui autrefois retirait les revenus de Cuba, pourvoyait aussi aux dépenses de cette colonie. Aujourd'hui ces revenus ont été abandonnés à l’île, qui suffit à tousses besoins par ses propres ressources. Les revenus annuels de Cuba sont évalué à 5 millions de dollars, ou 25 millions de francs. I [pèsent sur le café, le sucre, le tabac, le cacao, les maisons, le sel, la dîme, le timbre, les caries à jouer, les combats de coqs, etc.

— Nous avons un peu perdu de vue M. de Humboldt, parce que nous voulions compléter par d’autres ouvrages les détails Irop succincts de mœurs contenus dans le sien, relativement à l’île si intéressante de Cuba. Notre voyageur quitta cette île, au commencement de 1804, pour se rendre au Mexique, d’où il revint en Europe, après une absence de cinq ans, et y rapportant une riche collection d’objets d’histoire naturelle qu’il a décrits dans son volumineux et consciencieux ouvrage. Albert-Montiîmont.

Paris. — lmp. Lacour et C«, rue Soufilot, 16,

Cli. Menais dcl.

lmp. üer.lès.

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